jeudi 13 mars 2008
Siradiou Diallo, ce preux chevalier

C’était en octobre 1958, au lendemain de l’indépendance de la Guinée. Les nouvelles autorités avaient demandé à tous les cadres et étudiants africains de venir apporter leur aide à l’Education nationale. Beaucoup d’Africains comme le professeur nigérien Abdou Moumouni ou le mauritanien Mam Less Diack ont répondu à l’appel.

Siradiou  Diallo avait répondu sans la moindre hésitation. Il venait de présenter le baccalauréat au lycée Van Vollan Hoven à Dakar.

Le Cours Normal de Labé venait d’être transformé en Lycée Classique et Moderne, classique parce que le latin allait y être enseigné.

Il avait été décidé que tous les élèves de la Moyenne Guinée admis en classe de 6è allaient être affectés, cette année là, dans ce nouveau lycée. Nous étions à peine adolescents (de 12 à 16 ans), quatre-vingt élèves répartis en deux classes. A l’époque, une classe de 6è était du même niveau qu’une classe de 6è en France, tant par la qualité des enseignants que par le niveau des élèves.

A la rentrée, en octobre 1958, nous avons vu arriver un homme jeune, aux allures de jeune premier. Il avait une tête d’acteur, au sourire étincelant, vêtu d’un costume à la coupe impeccable. Il avait 22 ans. C’était Siradiou  Diallo.

Il était chargé du cours d’histoire-géographie. En histoire, le programme portait sur l’Antiquité grecque et latine.

Dès la leçon inaugurale, Siradiou nous captiva. C’était un merveilleux conteur. Il nous initia à la mythologie gréco-latine, fondement de la civilisation occidentale. Il nous émerveillait par les récits de l’Iliade et de l’Odyssée, les voyages d’Ulysse, la longue et émouvante attente de Pénélope (qui dura dix ans)… Nous avons beaucoup appris avec lui et nous gardons aujourd’hui encore des réminiscences de ses enseignements.

En géographie, lors de la composition du 1er trimestre, il prit tout le monde à contre-pied. Nous étions habitués à mémoriser des cahiers entiers et à restituer de mémoire, intégralement les leçons, ce qu’on appelait faire du «laisse guidon ». La question fut : « Donnez une définition de la montagne, la colline, la plaine, le coteau, la vallée. »

Parmi les quatre-vingt élèves de cette époque, beaucoup sont aujourd’hui aux commandes de l’appareil d’Etat guinéen, dont Bah Thierno Oumar, à l’heure actuelle ministre de l’Habitat.

Une dizaine d’années plus tard, après que j’eus accompli un cycle complet d’études à l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry (IPGAN) en 1970, et après deux ans d’enseignement à l’université guinéenne (à l’IPGAN, puis à l’IPK Julius Nyéréré de Kankan), je suis parti  pour la Côte d’Ivoire.

En 1973, j’ai été élu Président de l’Association des Elèves et Etudiants Guinéens en Côte d’Ivoire (AEEGCI) pour un mandat d’un an renouvelable. Je serai réélu deux fois, ce qui a été sans précédent. J’occupai donc ce poste jusqu’à mon départ pour la France en 1976.

Le président Houphouët-Boigny accordait une bourse à chaque étudiant guinéen inscrit à l’Université d’Abidjan, sur sa cassette personnelle, au même taux que la bourse des étudiants ivoiriens (30 000 F CFA). Cela représentait un montant de 25 millions de CFA par an. C’était un montant considérable pour l’époque. Ces fonds étaient versés par trimestre et transitaient par le Président Auguste Denise, ministre d’Etat et alter ego du président Houphouët, et non par le ministère de l’Education nationale, pour ne pas alimenter la xénophobie déjà très vivace du MEECI (Mouvement de Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire).

Le versement de ces bourses était irrégulier. Il arrivait souvent que Siradiou  Diallo, en mission de reportage à Abidjan, intervienne directement auprès de Madame Plazanet, l’assistante du Président Houphouët, pour débloquer ces fonds. Mais, il faut dire que d’autres responsables guinéens intervenaient aussi, comme Ba Mamadou ou le Dr Bah Thierno.

Siradiou me recevait souvent à l’Hôtel Ivoire où il descendait ou au domicile du Dr Bah Thierno.

Nous écoutions alors attentivement l’analyse qu’il faisait de la situation politique internationale et plus particulièrement de la Guinée.

Son engagement contre la dictature sékoutouréenne était ferme et déterminé.

Encore une dizaine d’années plus tard, je présente à l’Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne un doctorat de sciences économiques. C’était en 1981.

Une annonce parue dans Jeune Afrique demande un économiste africain pour compléter l’équipe de journalistes devant lancer le mensuel Jeune Afrique Economie (JAE).

Je suis sélectionné parmi les 450 candidats qui ont répondu à l’annonce.

J’arrive  à Jeune Afrique. Siradiou m’accueille chaleureusement. Il me met le pied à l’étrier, m’expliquant comment rédiger un article, comment réaliser un reportage, une interview ou tenir une rubrique.

A propos d’interview, il excellait dans ce genre. Il ne faut pas croire, comme beaucoup, que l’interview consiste seulement à tendre un micro à quelqu’un et à reproduire intégralement ses propos. Bien au contraire, c’est le genre, en journalisme, le plus difficile.

Le journaliste doit d’abord se documenter ; il doit connaître sur le bout des doigts les sujets qu’il va aborder avec son interlocuteur. Il doit poser les questions qu’aurait aimé poser le lecteur. Après avoir recueilli l’interview, il doit la retravailler, réécrire les questions et les réponses, mais sans altérer le style de l’interlocuteur. « Je n’ai jamais trahi la pensée d’un chef d’Etat », m’a confié un jour Siradiou. Il faisait ses interviews sans jamais utiliser de magnétophone. Il travaillait avec sa plume et sa mémoire, qui était prodigieuse.

Béchir Ben Yahmed, le patron du Groupe Jeune Afrique - qui me garde aujourd’hui encore toute son amitié, malgré la malveillance de certains compatriotes africains -, lui avait accordé un statut privilégié, lui permettant de cumuler la fonction de directeur de toutes les rédactions du groupe J.A. et de leader d’un mouvement politique.

J’ai eu, à mon tour, le privilège de l’accompagner dans plusieurs de ses missions en Afrique. Ce fut d’abord à Yaoundé, à l’occasion du 10ème anniversaire de l’unification du Cameroun en mai 1982.

Hervé Bourges, ancien directeur de l’école de journalisme de Yaoundé, venait de créer « le club de la presse » de RFI. Il a tenu à consacrer sa 1ère émission au président  Ahmadou Ahidjo. Je retiens de cette émission cette réplique fameuse du Président  Ahmadou Ahidjo : « Certains hommes sont faits pour diriger les autres hommes ». Après l’émission, cet homme que personne n’osait approcher à moins de quatre mètres, nous reçut, Siradiou et moi, en aparté.

Puis, Siradiou prit l’initiative de m’amener chez le ministre de la Jeunesse et des Sports pour m’aider à préparer le « papier » que je devais faire sur le sport au Cameroun.

Nous avons été ensuite, en compagnie de l’ancien Rédacteur en Chef de J.A., Jos-Blaise Alima, chez l’ancien secrétaire général de l’OUA, Mboumoua, et chez plusieurs autres personnalités.

Mais Siradiou n’allait pas que chez les gens d’en haut. Il allait aussi dans les familles des gens ordinaires pour se saisir à bras le corps des réalités de leur vie quotidienne. Il rendait visite à ses anciens condisciples de Dakar, de Poitiers et de Paris. Partout, la communauté guinéenne l’accueillait toujours à bras ouverts.

Je l’ai également accompagné au Zaïre où nous avons rendu visite, par exemple à Ramazani, alors ministre de l’Information, devenu plus tard ambassadeur à Paris, à Mbemba Saolona, alors le patron des patrons zaïrois…

Nous avons été ensemble plusieurs fois aux assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement - BAD où nous invitait notre compatriote Babacar N’Diaye, lui pour J.A. et moi pour JAE (Jeune Afrique Economie).

J’étais frappé par le ton ferme et sans concession qu’il avait devant les plus hautes autorités des pays qu’on visitait.

Il était d’un calme olympien. Il manifestait une grande maîtrise de soi. C’était un analyste politique de très haut niveau, un homme charismatique qui suscitait donc forcément des passions, véhémentes, houleuses, contradictoires, antagoniques.

Je me donne comme mission de perpétuer dans la mémoire de nos concitoyens, dans celle de la postérité et des générations futures, le souvenir impérissable de cet homme exceptionnel.

Alpha Sidoux BARRY, rédacteur en chef de www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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