|
Bien que la date du second tour ne soit pas encore officiellement connue, il nous a été donné ces derniers jours de constater la montée de la fièvre à travers les différentes alliances et les points de presse / compte rendu des acteurs (Ceni, candidats au second tour, commission ad hoc).
Au lendemain de la proclamation des résultats du 1er tour par la cour suprême, beaucoup de Guinéens parlaient, avec humour, d’un choix entre la peste et le choléra pour ce qui est de l’affiche du second tour (duel Alpha-Cellou ou Cellou-Alpha). Plus de 2 semaines après la proclamation des résultats par la cour suprême, les deux camps ont presque fini de faire les alliances en vue de remporter la victoire finale. A l’étape actuelle, chaque camp est assuré de sa victoire et les arguments ne manquent pas pour conforter les uns et les autres dans leur position.
Rappel des différentes alliances : le RPG, arrivé deuxième, a réussi à nouer des alliances avec un nombre maximum de partis politiques (plus de 65) et un maximum de candidats malheureux du premier tour (15). L’UFDG, grand vainqueur du 1er tour, pour sa part a réussi à faire alliance avec 3 partis et 3 candidats malheureux du 1er tour (dont le 3e homme du 1er tour, Sidya). Le pays étant représenté par les 4 coordinations régionales dont le poids n’est plus à démontrer, les soutiens ont été sollicités à ce niveau aussi. Trois des coordinations (Basse-Guinée, Forêt et Haute-Guinée) soutiennent Alpha tandis que l’UFDG est soutenue par la Coordination du Fouta. Le soutien des opérateurs économiques va beaucoup plus à Cellou (qui est décrit par son adversaire comme une marionnette de la mafia des opérateurs économiques) même si quelques uns soutiennent le vieil opposant. Du côté de la communauté internationale, les soutiens se font discrets car l’issue de l’élection parait incertaine et personne ne veut s’aliéner les largesses du futur président.
Ce tableau général des alliances, bien que non exhaustif, montre à quel point le second tour nous réserve un suspense entier. A ce jour, il est très hasardeux de pronostiquer sur l’issue de l’élection. Nous commencerons la présente contribution par la présentation des deux candidats avant d’analyser les différentes alliances et les soutiens dont ils bénéficient à ce jour.
1. Brève présentation des 2 candidats
Alpha CONDE, opposant aux 3 premiers présidents de la Guinée contre Cellou Dalein DIALLO, l’un des hommes forts du régime de feu Lansana CONTE, telle est l’affiche du second tour de la présidentielle guinéenne de 2010. Chacun des 2 candidats incarne une image qui rassemble des gens.
Quoi qu’on dise d’Alpha, son parcours reste respectable : plus de 40 ans de combat pour la démocratie en Guinée, 10 ans de présidence de la FEANF (creuset dans les années postindépendances de la crème de l’Afrique noire francophone), création avec Pr Alfa SOW du MND, création du RPG et rôle de pionner dans l’instauration du multipartisme en Guinée (aux côtés de BAH Mamadou, Jean Marie DORE et Siradiou DIALLO). Il a accepté le verdict de l’élection de 1993 pour la paix en Guinée bien que l’opinion nationale eut été convaincue de manipulations de résultats (ses détracteurs disaient de lui qu’il a été poltron et que c’eût été BAH Mamadou, cela n’allait pas passer). Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, son refus de compromission avec le système CONTE reste son atout principal (même si aujourd’hui son entourage est constitué d’anciens du système de ce dernier).
Quant à Cellou, il a fait carrière dans l’administration guinéenne où il a gravi tous les échelons depuis près de 30 ans. A ce titre, quoi que disent ces détracteurs, il a le droit de se prévaloir de l’actif du bilan des départements qu’il a dirigés. Bien que la mise en œuvre des projets soit un travail d’équipe, il reste clair que l’implication personnelle d’un chef de département a une importance particulière ; ce dernier ne peut donc être responsable du bilan négatif et ces collaborateurs récipiendaires du seul actif du même bilan. Sa connaissance de l’administration reste son atout majeur même si ses détracteurs trouvent là des occasions d’attaque en termes de système de corruption. Sa rapide adaptation en politique et sa sérénité (ses détracteurs parleront de ruse) sont d’autres atouts non négligeables. Il doit à la maladresse de Dadis son ascension fulgurante et la cristallisation autour de sa personne de toute la crème du Fouta.
Pour ce qui concerne les faiblesses de l’un ou de l’autre, nous laissons le soin à leurs détracteurs respectifs de nous servir des textes relativement proches de la vérité.
2. Bref aperçu des 2 programmes
Comme dit plus haut, la qualité de nos deux finalistes n’est plus à démontrer ; ce qui se reflète sur les différents programmes : l’un est libéral et l’autre a un passé socialiste avec un accent particulier sur l’agriculture. Dans l’un ou l’autre des programmes, des avantages certains pour le peuple. A l’heure de la mondialisation, le système libéral reste la mode même si les Guinéens ne voudraient plus du libéralisme sauvage que CONTE a instauré et voudraient avoir du tandem Cellou-Sidya des réponses concrètes dans ce sens. De l’autre côté, la récente crise financière a ramené l'Etat à jouer un rôle prépondérant dans certains secteurs, à atténuer la nécessité du capitalisme pur et aveugle ; la place accordée à l’Agriculture ne peut être que salutaire dans ce sens quand on connait les potentialités du pays et le niveau actuel des exportations de riz. Chacun des 2 camps parle de la moralisation de l’administration et d’une qualification du système éducatif actuel. Bref, il est très difficile de choisir uniquement à partir des programmes qui sont tous attrayants.
3. Analyse des alliances entre partis politiques :
Au lendemain de la signature tripartite entre l’UFDG, l’UFR et la NGR, plusieurs articles (plus partisans que neutres) prédisaient déjà la victoire facile de la « Dream Team ». On peut bien imaginer qu’il s’agissait de la guerre de communication entre les 2 camps car une bonne analyse ne peut aucunement laisser le Directoire de l’UFDG sans souci. En effet, les 3 alliés totalisent 61% avec 52% de participation ; et 39% pour le camp adverse. Arithmétiquement, on peut donc conclure que Cellou est favori sauf que les reports de voix ne sont pas automatiques. Le problème, c’est que Cellou a presque fait le plein de participation et des voix dans son fief de la moyenne Guinée (bien que Ratoma, un autre bastion eut été annulé). Il suffit que le taux de participation monte à 65-70% pour que la part de la « Dream Team » s’effrite car les nouveaux votants viendront sûrement de la Haute-Guinée et de la forêt (après correction du découpage électoral conformément aux recommandations de la commission ad hoc). A supposer que 70% des 4 200 000 inscrits se rendent aux urnes, soit 2 940 000 électeurs. Si les efforts pour minimiser les bulletins nuls ramènent ce nombre à 400 000 votes (contre 600000 au 1er tour) ; il restera environ 2 500 000 votes réellement exprimés et pour gagner il faudrait avoir au moins 1 250 000 voix, ce qui aurait été très compliqué pour chacun des 2 candidats n’eut été les alliances qu’ils ont nouées. A titre illustratif, cela voudrait dire que Cellou, le grand gagnant du 1er tour doit encore faire 55% de votants en plus de son score du 27 juin dernier. Chacun ayant reçu des poids lourds, il est difficile de prédire l’issue de l’élection. Le poids de Sidya (côté UFDG) est annulé par ceux de Kouyaté et Papa Koly réunis (côté RPG) tandis que ceux d’Abé Sylla et Somparé sont surplombés par la somme des scores minables des autres candidats malheureux qui évoluent dorénavant aux côtés d’Alpha. Et le camp du RPG compte diminuer l’abstention dans son fief pour rattraper son retard du 1er tour.
En termes de visibilité, le nombre pléthorique d’alliés du RPG sera un atout car chacun aura à cœur de dénicher des indécis et faire son mieux pour la victoire de la coalition. Bien coordonnée, la dynamique de soutiens dont bénéficie le vieux loup de la politique guinéenne pourrait lui permettre de renverser la situation en sa faveur (car les émissaires pour l’intérieur ne vont pas manquer).
4. Les alliances vues sous l’angle ethnique
A juste titre, le président par intérim condamnait dans un de ses discours la tentation de « Tous contre un ». Le soutien de 3 Coordinations régionales sur 4 devient un atout considérable pour le candidat du RPG qui, depuis le 1er tour s’était entouré de cadres de la Basse-côte. A ce jeu, il a ainsi coupé l’herbe sous les pieds de Sidya car pour beaucoup, la consigne du parti UFR aura du mal à tenir devant celle des sages de la Basse-côte. D’ailleurs, beaucoup pensent que ce dernier n’a eu la 3e place qu’avec le soutien que cette coordination lui a apportée parmi beaucoup de candidats de la Basse-côte. Quant à la forêt, on s’attendait à une forte abstention dans cette région au 2e tour. Mais l’alliance du RDR avec le RPG ainsi que les traces laissées par l’acharnement de Dadis contre Cellou contribueront à inciter les citoyens de cette zone à voter pour le RPG ou tout au moins à ne pas voter pour Cellou.
Par ailleurs, le fait que le gros des fans de ce parti soit des commerçants vendeurs de denrées alimentaires (Madina et boutiques de quartier) ne facilite pas les choses. Les consommateurs sont souvent pénalisés par la fermeture de ses magasins (même si la casse est fermée les jours de manifestation du RPG mais les marchandises n’ont pas les mêmes sensibilités) et ils pensent que la meilleure réponse est de voter contre le candidat des commerçants pour les ramener à leur place.
Dans la configuration actuelle, un raisonnement purement communautariste donne un avantage certain au RPG. La Haute Guinée à 90% pour Alpha, la moyenne Guinée à 96% pour Cellou, la Forêt à 70% pour Alpha et la Basse-Guinée (y compris Conakry) à fifty fifty. Ce qui constitue un grand challenge pour le camp Cellou-Sidya pour rattraper l’avance que le RPG est en passe de prendre en forêt.
5. Pour qui votent l’administration et le Patronat Guinéens
Un autre angle d’analyse est celui du soutien de l’administration. A ce niveau, l’idée répandue est que l’administration est pro-Cellou (qui est un des leurs) et les fonctionnaires ont peur d’Alpha pour sa supposée rigueur ou son socialisme mais surtout parce que les gens ont peur de faire un saut dans l’inconnu. Les cafouillages de la Ceni au 1er tour et surtout le découpage électoral que celle-ci a réalisé n’a fait que renforcer une bonne partie dans l’idée que l’administration a choisi son camp. Les gens ne comprennent toujours pas comment Siguiri (la 3e préfecture la plus vaste du pays) a pu avoir 60 bureaux de vote de moins que Labé qui possède 35000 inscrits de moins et qui est moins étendue en superficie. Déjà, dans les quartiers beaucoup de citoyens réclament le limogeage des agents de la Ceni qui se sont rendu coupables ou complices de grosses irrégularités (moins de bureaux de vote en Haute-Guinée et dans les îles, urnes parallèles, disparition de PV alors que les citoyens se sont acquittés de leur devoir civique dans le calme, …).
Au niveau des opérateurs économiques, les soutiens sont plus élevés du côté de Cellou que d’Alpha ; ce qui est normal car comme les autres composantes de la nation, les opérateurs ont aussi peur du saut dans l’inconnu avec le RPG tandis qu’ils ont pu mener leurs activités florissantes au moment où le tandem Cellou-Sidya était au pouvoir. A part les Libanais qui ne laissent pas apparaître leur soutien, la plupart des opérateurs ont suivi le réflexe communautaire ou sont allés vers Cellou qu’ils connaissent mieux.
6. Lequel des candidats a les faveurs de l’extérieur ?
L’idée répandue serait que Cellou ait les faveurs des USA tandis que la France supporterait le candidat du RPG. A l’analyse, ces rumeurs ne tiennent pas la route. La France, dirigée par la droite, peut-elle supporter un membre influent de l’internationale socialiste même si ce dernier s’est beaucoup battu pour la démocratie dans son pays ? En plus, l’amitié Alpha-Gbagbo ne rassure pas les Français qui ne savent plus comment résoudre le problème ivoirien. Pour finir, l’amitié de Bernard Kouchner pour Alpha ne peut pas tenir devant les intérêts stratégiques de la France. D’ailleurs le dernier numéro de Jeune Afrique indique clairement que le choix de l’Elysée serait en train de balancer vers Cellou.
Qu’en est-il du soutien supposé des USA à Cellou par l’entremise de la diaspora guinéenne dans ce pays ? Là aussi, il est à relever que la réalité pourrait être différente. Alpha est beaucoup plus proche des Démocrates au pouvoir que Cellou car il est l’un des rares politiciens africains à être régulier lors des dernières conventions des Démocrates (désignations des candidats John Kerry et Barack Obama). L’administration actuelle des Etats-Unis peut-elle soutenir Cellou devant un de leurs amis de longue date ?
Il est vrai qu’Alpha a plus de connexion que n’importe quel leader politique guinéen. La plupart des Présidents de l’Afrique francophone sont des amis à lui, mais de là à dire qu’il cristallise les soutiens de l’extérieur, cela serait une grave erreur. Le soutien de la communauté internationale est discret car personne ne veut rater le partage du gâteau guinéen dont le sous-sol regorge d’énormes richesses.
7. Pour qui votent la grande muette et le Gouvernement de transition ?
L’armée guinéenne ne laisse apparaitre aucun soutien manifeste à l’un ou l’autre des candidats. Pour le 1er tour, les rumeurs voulaient que l’armée soit pour le camp de Sidya à cause du « caractère transversal » de son parti, gage d’unité contre le « communautarisme » supposé des 2 partis finalistes d’aujourd’hui. L’épisode de contestation du 1er tour par les militants de l’UFR montre bien que ces rumeurs ne pouvaient être prises au sérieux. D’ailleurs le chef d’Etat-major avait rassuré en ce qui concerne la neutralité de la grande muette et, pour le moment, rien ne permet de douter de cet état de fait.
Du côté du gouvernement de transition, la diversité d’origine politique des ministres permet d’éviter tout parti pris car il y a un certain équilibre ; et le chef de gouvernement, conscient des difficultés du 1er tour, s’attèle plus à la réussite du second tour qu’à autre chose. Si au 1er tour, la Ceni a été l’organe responsable, le Gouvernement compte s’impliquer pour appuyer la Ceni et l’aider à organiser des élections crédibles et acceptables par les 2 camps ; ce qui est louable. Seulement, il faut espérer que ce soit une franche collaboration et non un dualisme.
En résumé, il apparait clair que le match Cellou-Alpha reste intéressant et que le suspense sera garanti jusqu’au bout. Si sur le plan arithmétique les résultats du 1er tour donnent un avantage certain à l’alliance des partis dont bénéficie l’UFDG, sur le plan des ralliements des coordinations régionales, le candidat du RPG semble prendre une avance sur son concurrent. La campagne électorale permettra aux uns et aux autres de rallier encore des indécis ou des déçus du 1er tour. On a hâte de voir des débats Cellou-Alpha, Sidya-Kouyaté, Oussou-Makalé, Papa Koly-Bah Oury…. pour que vive la démocratie vraie dans notre pays. A la Ceni de corriger ses dysfonctionnements et de rassurer les 2 camps sur sa neutralité pour que le duel tant attendu ait finalement lieu et que la Guinée puisse passer à d’autres étapes de son évolution démocratique.
Que Dieu sauve la Guinée.
Mamadou CISSE
www.guineeactu.com
|