Dans la perspective du second tour de l’élection présidentielle, le camp de Condé Alpha multiplie les manœuvres visant à instrumentaliser la CENI à son profit. Pour dénoncer sa dernière tentative de manipulation par la désignation frauduleuse d’un de ses hommes de paille, un certain Louncény Camara, à la tête de cette institution, l’Alliance Cellou Dalein Président, dite aussi Alliance des bâtisseurs de la Guinée nouvelle, a organisé une grande marche de protestation, de la place Victor Hugo à la porte Dauphine, dans le 16e Arrondissement de Paris, le dimanche 26 septembre 2010.
Cette marche a fait la jonction avec la manifestation du Collectif des Femmes Guinéennes (CFG) qui se tenait à la porte Dauphine, le même jour, pour marquer le premier anniversaire des événements sanglants du 28 septembre 2009. Créé le 18 septembre dernier, le CFG a pour ambition de « rassembler les femmes guinéennes engagées politiquement ou non, où qu’elles se trouvent dans le monde, et au-delà des clivages ethniques ou religieux, en vue d’une Guinée meilleure ».
A l’issue de ces deux manifestations conjointes, nous avons tenu à recueillir les sentiments de Mme Sanaba Coné Camara, sur les tristes événements du 28 septembre 2009 et sur l’actualité politique guinéenne.
Membre active du parti « Nouvelle Génération pour la République » (NGR), Sanaba Coné Camara est de tous les combats pour l’instauration de la démocratie et de l’Etat de droit en Guinée. Cette pasionaria de la cause guinéenne est comparée, toutes proportions gardées, à l’égérie des Black Panthers des années 1960, Angela Davis. Adolescente, ses camarades disaient d’elle qu’elle était un garçon manqué, ce qui explique sans doute qu’elle soit tellement à l’aise et si décontractée partout où elle se trouve, même dans un milieu d’hommes. N’a-t-elle pas d’ailleurs embrassé un métier d’homme – elle est « chef » dans une grande société de restauration collective et d’hôtellerie ! Et elle rêve de mettre sa longue expérience dans ce domaine, demain, lorsque la Guinée sera libérée de ses pesanteurs actuelles, au service des écoles, des hôpitaux et des entreprises. Mariée et mère de deux enfants, Sanaba ne se voit pas confinée derrière un bureau.
Alpha Sidoux Barry : Ce 28 septembre marque le premier anniversaire du massacre du 28 septembre 2009, au stade de Conakry du même nom, de plus de 150 personnes et des viols collectifs et en public de plus d’une centaine de femmes. A ce jour, les auteurs de ces crimes barbares et leurs commanditaires restent toujours impunis. Que faire pour que ces bourreaux soient arrêtés et sévèrement sanctionnés ?
Sanaba Coné Camara : Alors que quelque 50 000 sympathisants de l’opposition se massaient au stade du 28 septembre, à l’appel des Forces vives, pour protester contre le régime militaire et l’éventuelle candidature aux élections du chef de la junte, le capitaine Dadis Camara, la garde présidentielle, épaulée par des membres des forces de l’ordre, a ouvert le feu sur la foule, tuant volontairement des innocents qui manifestaient pacifiquement. Après ces massacres abominables, ces soudards, ivres et drogués, se sont livrés à des violences sexuelles innommables sur les femmes. De mémoire de Guinéen, on n’avait jamais vu de pareilles exactions. En évoquant ces tragiques événements, je ne puis m’empêcher de pleurer. Mais mon cœur pleure encore plus que moi-même je ne pleure. Comment diable ! de telles choses ont-elles pu se produire dans notre pays ? C’était inimaginable. Ce jour-là, non seulement une part de moi-même est partie avec ceux qui sont morts, mais aussi, j’ai ressenti une profonde humiliation et je me suis sentie souillée au plus profond de moi-même. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que toutes nos compatriotes ont ressenti la même chose. Malheureusement, cette honte rejaillit aussi sur toute l’Armée guinéenne et sur l’ensemble des Guinéens.
C’est pourquoi, nous avons un devoir impératif de rendre hommage à ces victimes tous les jours que Dieu fait, notamment le jour anniversaire du 28 septembre, et tout mettre en œuvre pour que les bourreaux qui ont commis ces actes abominables soient punis.
La communauté internationale fait ce qu’elle peut. Mais, elle ne peut pas se substituer aux Guinéens. Il faudrait que nous prenions nous-mêmes les choses en main, pour que les criminels soient traduits en justice.
Mais les auteurs de ces crimes et leurs commanditaires peuvent-ils être réellement identifiés ?
Ils sont déjà clairement identifiés. C’est la Garde présidentielle de Dadis. Il y a des noms, des listes. Ce qui fait le plus mal, c’est de voir ces individus en liberté. Ils se baladent librement devant nos familles et nos sœurs martyrisées. Nous ne serons jamais en paix avec nous-mêmes tant que ces gens resteront impunis, de même que l’âme de ceux qui sont morts ne reposera jamais en paix tant que ces criminels ne seront pas sanctionnés comme ils le méritent. Le CNDD est encore là. Il faut l’éradiquer définitivement.
Que pensez-vous de la proposition d’édification d’un monument, d’un mémorial, pour perpétuer dans la mémoire de nos concitoyens le triste souvenir de ces événements sanglants, afin que de telles turpitudes ne se reproduisent plus jamais ?
Ces victimes se sont battues pour le changement en Guinée. Pour rendre hommage à ces femmes violées, à ces jeunes et ces vieux qui ont été tués, il faut avant tout que le peuple de Guinée arrive à organiser des élections libres, transparentes et apaisées. C’est la meilleure manière de les réhabiliter. Ensuite, il faudra nécessairement ériger un monument à leur mémoire. Pour cela, l’endroit le plus approprié est le stade du 28 septembre. Pour l’heure, je m’incline pieusement, l’âme en peine, devant la douleur des femmes martyrisées et des familles qui ont perdu leurs enfants.
Comment jugez-vous l’action du président de la Transition, Sékouba Konaté, depuis sa nomination en janvier 2010 ?
Je pense que le président de la Transition ne joue pas son rôle. Il passe plus de temps à l’extérieur qu’à l’intérieur de la Guinée. Il ne s’est pas réellement impliqué dans cette Transition. Il est absurde qu’à la moindre incartade, on fasse appel au Médiateur, le président burkinabè.
Cela dit, Cellou Dalein et condé Alpha doivent se parler. C’est le rôle de Sékouba Konaté d’organiser ce dialogue.
Il faut que Sékouba Konaté joue franc jeu. Il devrait donner un délai aux acteurs du second tour de l’élection présidentielle. Lors de son discours du 21 septembre dernier, il s’est adressé davantage à la communauté internationale qu’aux Guinéens. Il lui fait des yeux doux. C’est aux Guinéens qu’il doit s’adresser en assumant pleinement ses responsabilités.
Le seul moyen de surmonter la crise politique actuelle, qui remonte à la disparition de Lansana Conté, fin décembre 2008, c’est de mener à son terme l’élection présidentielle. Pour cela, il faut que Cellou Dalein et Condé Alpha engagent un dialogue sincère, qu’ils se mettent autour de la table, avant le second tour.
On invoque tout le temps le problème ethnique. Au fond, il n’y a pas de problème ethnique en Guinée. A titre d’exemple, moi je suis dans l’Alliance Cellou Dalein Président, et pourtant je suis de Siguiri. Je n’ai aucun problème, comme tant d’autres de nos concitoyens, avec mes frères et sœurs des autres ethnies. Je m’inscris en faux contre ceux qui disent qu’il y aura une guerre ethnique en Guinée. Les seuls problèmes réels, ce sont l’irresponsabilité de Sékouba Konaté et le problème des intérêts personnels qui animent les uns et les autres, et qu’il faut arriver à concilier.
Comment surmonter les derniers obstacles à la tenue du second tour de l’élection présidentielle ?
J’ai été l’une des premières personnes à dénoncer la CENI, surtout lorsqu’elle a déclaré que les Guinéens de l’extérieur n’allaient pas être recensés parce qu’il y a des repris de justice parmi eux. Depuis les pourparlers de Ouaga I et Ouaga II, nos leaders auraient dû prendre le taureau par les cornes et dire : ‘on dissout la CENI et on repart à zéro’. Il fallait tout mettre à plat, car la CENI a été mise en place au temps de Lansana Conté.
Cela étant, la CENI ne peut pas être bicéphale. C’est encore le rôle du président de la Transition qui est en jeu. Il doit trancher. Il faut qu’il soit clair et qu’il assume encore ses responsabilités.
Dans quel sens doit-il trancher ?
Pour éviter un perpétuel recommencement, le président de la Transition doit prendre l’exemple sur lui-même. Il est intérimaire. Et pourtant, il est encore en fonction. De la même manière, la présidente par intérim de la CENI doit continuer sa mission, jusqu’au terme de l’élection présidentielle en cours. Après quoi, une nouvelle CENI sera mise en place pour superviser les prochaines échéances (législatives, municipales…). On prendra alors un nouveau départ. Il faut que l’actuelle élection ouvre un autre chemin pour surmonter tous les maux contre lesquels on se bat en Guinée depuis si longtemps, notamment les dérives des institutions.
Comment jugez-vous l’action du premier ministre de la Transition ?
Il oublie que ce sont les Forces vives qui l’ont désigné. Il a oublié les victimes du 28 septembre 2009. Il a oublié que c’est grâce à leur sacrifice qu’il est premier ministre de la Transition. Il a la mémoire courte. Cela me sidère. En Guinée, les dirigeants ne voient que leurs intérêts personnels. L’intérêt général est le cadet de leurs soucis.
Quelle est la première mesure que le Président élu devra prendre pour indiquer la voie du changement et montrer qu’une nouvelle ère s’ouvre en Guinée ?
Ce sont l’incompétence, l’incurie et la médiocrité des personnes qui ont été placées aux postes de responsabilité qui ont conduit notre pays dans l’abîme dans lequel il se trouve aujourd’hui. La première mesure à prendre est de faire appel à tous les Guinéens, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, en fonction de leur compétence, de leur probité morale et de leur engagement au service de l’intérêt général. Car la vraie ressource d’un pays, ce sont les hommes, et on oublie souvent que ceux-ci font partie des ressources naturelles tant vantées de la Guinée.
Propos recueillis par Alpha Sidoux Barry
pour www.guineeactu.com