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 | Aïssatou Barry - Nene Aye |
J'ai pour habitude de tutoyer tous les Guinéens sur le net, non par manque de politesse, mais pour décrisper la situation si tendue et créer une familiarité. C'est dans cette logique, Thierno, que je t'écris, car depuis un bon moment, toi qui sembles être un des fleurons de la diaspora de par tes mûres réflexions, … tu déranges.
Comme on aime le dire souvent, une première passe, une deuxième lasse et une troisième casse. On n'a certes pas besoin d'être intello et savoir manipuler habillement la langue de Molière pour déchiffrer les insolences et humiliations que tu déverses sur les femmes. J'aimerais raisonner avec toi dans un esprit de paix, si tu le veux bien.
Thierno, ne pas te reconnaître comme instruit serait mentir, tes écrits le prouvent. Cependant, ce serait une illusion d'imaginer qu'il suffit d'élaborer ta doctrine sur la Guinée de la manière la plus précise possible, et d'en organiser la défense le plus solidement, pour exorciser les autres conceptions.
Thierno, je t'invite à plus de prudence et à un examen de conscience, car celui qui, délibérément, s'efforce d'éliminer toute autre idée qui ne soit pas sienne, ne suit pas le « dictamen » de sa conscience, n'est pas exempt de faute, et par conséquent, porte souvent à cet égard une certaine responsabilité.
Thierno, nous traversons une phase cruciale de notre histoire, trois régimes où chacun prétend disposer de la vérité. Les gardiens de la culture, intellects, défenseurs du dogme, prennent de plus en plus d'importance et de pouvoir. La violence, sujet clé de notre discussion, qu'elle soit verbale ou physique, considérée dans son ensemble, ne trouve pas son origine en elle-même, mais dans diverses causes, parmi lesquelles, il faut compter la réaction critique et le mépris de l'autre. C'est pourquoi, dans cette genèse de la violence - verbale ou physique - ses défenseurs peuvent avoir une part, qui n'est pas mince, dans la mesure où, par la présentation trompeuse de leur doctrine et aussi par la défaillance morale et sociale de leurs actes, ils voilent l'authentique visage de la vérité qu'ils sont censés défendre en l'imposant aux autres comme intangible et indiscutable.
Thierno, nous émergeons d'une longue, trop longue période ou pour bien des Guinéens, la vie était synonyme de passivité, d'immobilisme, d'attitudes inconscientes, plus sociologiques que personnalisées. Au lieu d'accuser, de t'acharner sur des souffres douleurs féminins, d'avoir provoqué un dégel torrentiel, il vaudrait mieux te demander d’où vient l'état de gel antérieur qui a provoqué l'inéluctable drame qui se joue aujourd'hui en Guinée, et comment à l'avenir, empêcher que des banquises ne se reforment et n'amènent un déluge. Et c’est cela qu’il faut prévenir, Thierno, que de nous insulter, nous les femmes, à tout vol le vent ! Demande-nous, car il faut être femme et pauvre, pour conter l'histoire profonde de la Guinée.
Thierno, je décèle en toi deux manières d'être, radicalement opposées. Devant l'injustice et la barbarie, le médecin respectueux de la vie humaine brandit ses armes de défense. Devant l'homme porteur de vie, l'intellectuel condescendant, qui ignore la convivialité, refait surface et puise dans l'humiliation et le mépris toute valeur humaine - l'amour et le respect - un piège dans lequel il ne faut pas tomber, car c'est dans l'attitude partagée des bourreaux que réside leur génie.
Thierno, toi qui t'ériges contre tout système autoritaire, système ou pouvoir politique et pouvoir religieux sont étroitement imbriqués, se confortent l'un l'autre, s'appuient l'un sur l'autre, ont besoin l'un de l'autre au profit d'une démocratie ou le pouvoir réside dans le peuple et, si on admet comme vérité l'opinion de la majorité, comment peux- tu en même temps réfuter la minorité, sûre de son bon droit, cherchant à se défendre ?
De cet antagonisme naissent les tensions permanentes, des remises en question incessantes.
Thierno, je suis l'être le plus sensible que la terre ait porté. Tu peux ne pas me croire ! Je passe des nuits à pleurer et à me demander quel besoin vous avez d'humilier les autres. Quel profit en tirez-vous ? - rassure-toi, il n y a pas que toi qui me fasses pleurer, c'est toute méchanceté fortuite.
Tes avant-derniers étalages de notre organe anatomique le plus béni, laboratoire de vie à la face du monde sur le net, me poussent à faire une exception dans mes principes qui sont de ne jamais m'attaquer à la personne comme telle, mais plutôt aux problèmes qu'elle occasionne.
Thierno, regardons tout cela un peu plus près:
Deux prises de conscience m'ont aidée dans cette réflexion. La première se réfère à un souvenir de jeunesse. C'est donc une expérience très particulière, dont on ne peut, sans doute, tirer qu’une conclusion générale, mais qui reste à mes yeux, très significative.
Ce souvenir remonte à l’année 1976, j'avais à peine 17 ans. Une délégation ministérielle conduite par N'Faly Sangaré, à l'époque Gouverneur de la banque centrale, vient en visite à Forécariah où j'étais élève. Comme à l'accoutumée, on recrute les plus jolies filles du lycée enrôlées de force dans le service protocole pour leur tenir « compagnie ». Monsieur Chérif, à l'époque Gouverneur de la ville vient vers moi et me tient à peu près ce langage:
« Nous avons besoin d'un gros budget, tu es l'une des plus jolies filles, donc l’espoir de la ville repose sur toi. Nous t'affectons le gouverneur de la banque, n'oublie pas que nous avons tous les yeux fixés sur toi, la réussite ou l'échec du projet dépendra de toi, et surtout que tu as le bac à passer ».
Il me poussa vers la chambre et tout le bureau fédéral attendait au salon. J'ai un tempérament de feu, personne ne peut m'obliger à faire ce qui ne me convient pas, mais n'ayant aucune porte de sortie et craignant qu'ils ne m'empêchent de passer les épreuves du bac, je décide d'expliquer la situation au gouverneur de la banque qui, lui certainement, comprendra. A peine suis-je rentrée que cet homme de Dieu me demande qui je suis et ce que je fais là. J’explique telle qu’elle est. Indigné, il me dit: « Assied-toi là ! Il me désigne le fauteuil, (je lisais la tristesse sur son visage). Si tu ressors maintenant, ils te sanctionneront. Reste un moment et s'ils te demandent, dis- leur que tu as fait ce qu'ils voulaient et qu'ils auront leur budget.
- Que me proposes-tu pour tuer le temps, me dit-il ?
- Je propose un jeu de questions-réponses que je n'oublierai jamais.
- Qui commence, moi ou toi ? Math, histoire ou géographie ? Et celui qui perd donne à l'autre combien?
- Moi la première, répondis- je
Comment fait-on pour calculer la surface d'un terrain qui n'a aucune forme?
- Pan! Je suis collé ! (il s'amusait comme un enfant)
- Ben ce n’est pas possible ! Je vais perdre la face si je ne trouve pas la solution. Il fit semblant de réfléchir et me dit: A mon avis, tu lui donnes des formes à ta surface en la fractionnant, tu obtiendras des carrés, rectangles, losanges…et tu fais la somme, c'est ça? »
On passait d'une question à l'autre sans voir le temps passer, puis, il regarda sa montre et me dit sans toucher mon petit doigt: tu peux partir. Il me fit cadeau d'un billet.
Que Dieu bénisse cet homme et couvre sa descendance comme il l'a fait pour une fille innocente sacrifiée sur l'autel des ambitions politique de certaines personnes !
C'était ça la révolution Thierno ! Et si moi, je témoigne aujourd'hui sur le net du nom de cet homme, c'est parce que cet événement a eu un dénouement heureux et je ne retiens que le positif, autrement je ne l’aurais jamais fait. Beaucoup de nos camarades n'auront pas eu cette chance, ressortant de ces chambres avec une grossesse non désirée. Elles avaient le lourd fardeau de porter un enfant qui ne sera jamais reconnu parce que fait par un père de famille respectueux et haut placé, devenant une paria ou pratiquant un avortement dans des conditions d'hygiène précaires, traînant encore les séquelles par une stérilité ou un cancer de l'utérus. Moi qui en ai réchappé, je ne peux me vanter d’aucun mérite. J’ai simplement eu plus de chance. Celles qui ont cédé ne sont pas à blâmer. Ces femmes ne parlent pas. Elles se terrent et traînent une douleur à vie.
Tu me diras, en quoi cela te regarde-t-il ? C'est par rapport à un de tes articles sur le net qui parlait encore de bâtards et de femmes putes à l’égard de x et y. C'est facile d'accuser et de juger sans comprendre.
Dis-moi : Sur l'ordre de mission délivré par Sékou Touré, une loi stipulait-elle qu'il fallait livrer des filles aux chefs pour qu’elles soient violées?
Non!
Dis-moi aussi : Si tu es véridique, qui composaient les bureaux fédéraux?
Nos pères, nos oncles, nos frères… mais que toi tu respectes n'est-ce pas?
En jetant en pâture la victime - pourquoi n'insultes-tu pas ces cadres de la révolution puisque beaucoup parmi eux sont encore en vie?
Eux non plus, n’ont pas démissionné !
Thierno, tu connais certainement l’histoire du masseur de Himmler qui avait un dégoût de ce régime. Il a servi jusqu’au bout ces criminels de guerre et a sauvé des milliers de personnes de l’holocauste. Son pays vient de lui décerner une couronne de mérite après tant d’années d’accusation.
C'est là ta partialité Thierno : Deux poids, deux mesures…
J'aimerais juste te dire Thierno, que je refuse que la consommation soit collective et la facture individuelle. Cet homme que je viens de citer, que je n'ai vu qu'une fois, était de la révolution, mais tous ceux qui l'ont connu attestent qu'il s'est toujours démarqué du mal.
Que penses-tu du cynisme que certains bourreaux poussaient en fréquentant les épouses des détenues du camp Boiro?
Nous comptions du doigt des « Dalilas » qui ont préféré mener une vie austère que de céder aux avances mal placées. Il y en a donc beaucoup qui, pour des raisons que tu ne peux savoir, ont fini par coopérer dans l'espoir de voir leur mari libéré, l'espoir de voir ses conditions de détention assouplies, l'espoir d'avoir à manger pour ses enfants…à leur sortie de prison. Certains hommes ont divorcé, sans rien comprendre, laissant la femme dans la meurtrissure de sa chair et de son cœur. Ce sont des putes pour toi, n'est-ce pas Thierno?
Il n’y a aucun contrat de confiance entre nous les femmes et ceux qui se targuent de détenir une vérité partielle. Le viol des femmes n’a pas commencé au stade du 28 septembre, tel qu’il me semble. Le stade est la continuité de vos (les hommes) viols collectifs, de tous les jours, par vos propos diffamatoires, vos humiliations quand vous nous imposez déjà une mini guerre au foyer par la polygamie, au travail où nous sommes vos subordonnées, quand vous vous tirez dans le dos dans un climat permanent d'hostilité, ni guerre, ni paix.
De tout cela nous (les femmes) sommes fatiguées. Et ça t'étonne qu'on balbutie la langue française qui n'est même pas notre langue maternelle ? Et taupe pour qui ? Peut-on être taupe de son bourreau ? Je ne suis point féministe, mais réaliste.
Si tes propos humiliants: « femme wrangler, femme bepperi, femme taupe, femme sounkouroumba… » ne sont pas un viol, Thierno, je n'aimerais pas être à la place de celles que tu défends.
Je soulève un autre cas très fréquent. Les viols organisés et planifiés dans les hôpitaux en Guinée. Je ne parle pas à la légère et un rapport d'une ONG t'édifiera mieux.
Deux des plus célèbres médecins qui jouaient à ce jeu pervers, bons pères de famille, aimés et respectés, sont tous deux à saaré ngoga - ville de vérité - comme on appelle l'au-delà dans notre langue. Je ne me réjouis pas de leur mort vu que je suis sur le chemin qui y mène. L'une de leurs victimes, mère de grands enfants, sortie du cabinet en sueur psalmodiant : «Lahilala ilalahou, Mahamadourasouloulahi, on yi komi hebhi? Vous voyez ce qui m'est arrivé? A qui expliquer ce qui m'est arrivé? »
Je suis sûre que tu as plus de respect pour ces médecins que pour les taupes et les wrangler, n'est-ce pas Thierno?
Eux, ils sont propres sous leurs blouses blanches, leurs forfaitures propres aussi puisque faites sans témoins… humains. Eux, ils sont instruits et savent tenir un discours sans faire des fautes qui écorchent tes oreilles sensibles.
Thierno, l'Allemagne a été construite par les femmes, quand les hommes ont déclenché leur sotte guerre. Nous avons porté 3 régimes et 3 dictatures. Le chemin de l'exil est jonché de pas de femmes, ballot sur la tête, un enfant sur le dos, un autre dans le ventre, les deux mains tenant les autres. Le ventre de l'océan est plein de nos enfants, l'Orient et l'Occident sont remplis de nos enfants qui déambulent de pays en pays comme des bêtes traquées. Leurs prisons sont gorgées de nos fils, tous partis dans l'espoir de trouver une vie meilleure, tous issus d'une injuste polygamie pour aider leurs mères qui, souvent, sont des premières femmes abandonnées. Approche les jeunes réfugiés, parle avec eux et tu respecteras les femmes.
Si vous voulez vous battre et brûler la Guinée pour des non-sens comme les considérations ethniques, la position sociale, la noblesse ou autre… Libre à vous de ne pas penser une seconde que vous aurez une femme qui vous encouragera sur ce chemin.
Si c'est cela qui fait de nous des Beeppedji et des taupes, nous l'acceptons Thierno !
Ne prenez surtout pas la défense des femmes comme prétexte, car nos problèmes dépassent le cadre académique et va vers des pensées plus positives. Nous, nous avons un défenseur qui renverse des montagnes. Celui qui nous respecte se passe de toute hostilité, résout les conflits du pays dans la paix et la quiétude, dialogue dans la paix, revendique dans la paix …, car après il n’y aura encore que nous les femmes qui porterons les conséquences.
Que Dieu nous bénisse
Aïssatou Barry - Nene Aye, Suisse
Note : Thierno Diallo dont il est question dans cet article n’étant pas du tout docteur bien qu’il essaie de le faire croire (signature avec cette mention, photos en blouse blanche, etc.), la rédaction a pris l’initiative de mettre son nom entre guillemets dans le titre. Cela n’engage pas l’auteur de l’article.
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