Cher M. Lamah,
N’étant pas un très grand adepte des polémiques par commentaires croisés, j’ai plutôt l’habitude de me contenter de lire et dire ce que je pense des articles publiés sur les sujets qui me paraissent importants. Mais pour ne pas que mon mutisme face à vos deux observations me concernant vous paraisse traduire une quelconque forme de mépris ou d’indifférence, voici ce que je crois devoir vous répondre.
1°/ Concernant la phrase qui aurait pu heurter votre sensibilité de « patriote plus rassembleur que d’autres Guinéens », je précise que le propos visait uniquement ceux des compatriotes soussous et forestiers – à quelque niveau social que ce soit – qui en Basse-Côte (dont je suis natif moi-même) et dans certaines ville en Forêt, ont été « entrainés » dans des campagnes de haine qui visent encore la communauté peule. Vous comprenez que je ne puisse y inclure les Peuls qui s’acharneraient ainsi contre des membres de leur propre communauté. Il peut y en avoir, mais des méprisables. D’où le terme « certains » utilisé à bon escient pour tâcher de circonscrire les choses. Ces activistes instrumentalisés opérant y compris au sein des forces de défense et de sécurité de l’Etat peuvent ne pas tarder à se rendre compte qu’ils n’auront été que des dindons de la farce, en effet. Tout ceci est évidemment humain et quasi usuel en Guinée.
2°/ A propos de votre sympathique plaidoyer en vue de la lutte contre l’ethnocentrisme, je crains que vous n’enfonciez une porte ouverte avec moi. Car, au bout de 40 ans de vie hors du pays dont je fus étudiant boursier comme tant d’autres, je peux tout de même me prévaloir d’un certain recul nécessaire à une analyse sociologique de ce peuple composite qui reste somme toute un des plus attachants de la sous-région. Pour faire court, je rappellerai que l’originalité de la population guinéenne était que malgré des régimes despotiques qui ont successivement coupé tous les ressorts de dynamisme et de progrès du pays, le vivre-ensemble interethnique n’avait jamais posé de gros problèmes de 1957 à 2008. Or, les évènements dramatiques qui s’enchainent depuis l’avènement du CNDD au pouvoir, et plus particulièrement depuis l’amorce du processus de démocratisation suite aux accords de janvier 2010 à Ouagadougou, mettent nettement en évidence l’échec patent de construction d’une unité nationale obéissant à de véritables critères de cohésion et de progrès social équitablement partagé.
Le nouveau pouvoir qu’Alpha Condé met en place est conçu pour marquer une prééminence ethnique sur fond de populisme haineux destiné à anéantir toute opposition républicaine à travers la communauté de son principal adversaire politique, Cellou Dalein Diallo. Il s’en est suivi les manifestations de régression des acquis de Droits fondamentaux et de libertés auxquelles nous assistons actuellement.
Face à une réalité politique et sociale aussi tendue, la seule parade efficace qui s’offre prioritairement aux populations les plus stigmatisées que sont incontestablement les Peuls, c’est de commencer par s’unir et s’organiser de manière à enclencher tous les mécanismes de dissuasion possibles en tant que communauté majoritaire du pays.
3°/ Sur les questions plus directes que vous me posez, je vous répondrai successivement que :
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Les Peuls ne sont globalement ni différents ni plus intelligents que d’autres groupements ethniques du pays. Ils présentent tout simplement des données démographiques et politiques que les pouvoirs successifs ont toujours éludées en Guinée.
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De par leur impressionnant déploiement sur l’étendue du territoire national et pour des raisons socioculturelles probablement, il n’est pas raisonnablement imaginable que tous soient acquis en même temps à la même cause, politique notamment. J’oserai même affirmer que plus démocrate et tolérant qu’un Peul de Guinée tu meurs ! C’est d’ailleurs pour cela que je vous rassurerai qu’ils ne me puniront jamais pour si peu. Et surtout, je parle en tant que citoyen peul guinéen libre de tout engagement politique d’ailleurs.
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Enfin, sachez que je dois un petit coup de pouce (administratif) à une certaine Mme Mama Sagno (amie d’une tante) dont le mari était à l’époque Commandant de Région à Kindia, pour le salut de me voir échapper à ma vocation de berger avant d’aller à Conakry connaître un certain M. Augustin Mara, comme instituteur. Cet éminent enseignant qui était également le beau-frère de Maxime Camara (ex-footballeur), avait des garçons dont l’un fut mon copain de classe. C’est donc vous dire qu’il est parfois plus convenable et avisé de s’abstenir de donner des leçons de patriotisme à tout-va, surtout lorsqu’on ne connaît pas forcément les gens.
Si je partage votre avis sur l’impérieuse nécessité de construire un espace commun qui permettra aux différentes communautés guinéennes de se retrouver, dialoguer et commencer à tirer profit des richesses que la diversité et les complémentarités socioculturelles leur offre pour développer le pays, il n’est pas certain que cela puisse se faire sans procéder à un véritable état des lieux du tissu social.
Ibrahima M’Bemba SOW, Picardie (France)
www.guineeactu.com