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Messieurs les membres du collectif des Forces Vives de Guinée vivant en Amérique,
Je voudrais tout d’abord commencer par vous dire que si je prends le temps de vous écrire la présente lettre, c’est en raison de deux facteurs importants qui m’engagent à la chose :
Primo, je suis citoyen guinéen ni plus ni moins et j’appartiens à la génération de ceux qui ont vécu in extenso tous les régimes qui se sont succédés dans le pays. J’ai fait toutes mes études en Guinée, titulaire d’un diplôme d’Ingénieur de Mines. Je travaille à la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG). Je peux donc vous aider et aider tous ceux qui aspirent à la fraternité.
Deuzio, je me suis résolument engagé, suite aux événements macabres du 28 septembre dernier, d’utiliser ma plume pour défendre la vérité et dénoncer le mal et toutes les orchestrations satanées qui font voir notre cher pays sous un visage qui n’est pas véritablement le sien. Je ne voudrais pas qu’un jour, l’histoire impute à ma mémoire un mutisme coupable.
S’agissant de votre indignation que vous notifiez au Vénérable Pasteur de l’Eglise de Guinée, j’estime que le ton est quelque peu irrévérencieux. En Afrique, et cela n’est pas négociable, quand on s’adresse à un supérieur, à un ancien, ou à un responsable, et plus encore à un chef religieux, on emploie un ton moins désobligeant. Mais pour vous, on peut comprendre ; car, avec la longue expatriation il y a des chances que vous ayez peut-être contracté d’autres comportements en relation avec les nouveaux acquis culturels.
Et pour vous dire quelque chose de plus, je m’amuse ici, à l’écran de mon PC à regarder des images où je crois apercevoir certains d’entre vous lors de la visite d’une délégation du CNDD à Washington. Les jeunes militaires venaient de prendre le Pouvoir et s’étaient alors décidés de mettre tous les Guinéens en confiance où qu’ils fussent. Vous avez saboté cette visite en faisant preuve d’une indiscipline indicible. En Afrique, on a de la déférence pour l’étranger. J’ai honte devant ces images et ma fierté s’émousse du coup parce que pour moi un tel comportement ne reflète pas l’éducation africaine, hélas ! N’oubliez pas que vous représentez la Guinée dans ce pays métropole du monde globalisé. Et même vos tuteurs américains, pour prévenir à vos réactions de violence, vous ont fait surveiller par des policiers que l’on aperçoit dans le film.
Disons aussi que la pluri nationalité que contractent certains de nos frères pose un très sérieux problème à la Guinée. C’est souvent la girouette qui tourne au gré du vent. Aujourd’hui, vous vous permettez d’insulter l’Archevêque parce que son discours ne rejoint pas vos attentes. Vous êtes déçus parce que vos positions pour la Guinée restent braquées et immuables. Les événements de Conakry se sont passés différemment de ce que vous attendiez peut-être. Et c’est pour cela que vous réagissez négativement. Et puis il y a probablement l’improbité de certaines sources d’informations. Tout le monde connaît les structures informelles et les réseaux de communication que malheureusement des cadres entretiennent dans le pays et souvent en connivence avec l’extérieur.
Je vous conjure de reconnaître que l’Archevêque a fait son devoir quand il exprime son indignation et condamne les actes barbares de tuerie au stade du 28 septembre. Mais en tant que Pasteur représentant l’Eglise de Jésus Christ comme vous le dites, il ne peut pas accuser de but en blanc des personnes sans une assurance d’une culpabilité effective. Ce serait, tomber naïvement dans un éventuel piège. La sagesse, en pareil cas, voudrait que l’on attende que soit élucidé le mystère. En ce moment seulement il sera plus facile de dénoncer nommément le ou les mandants de l’acte ; c’est ce que fait le Prélat. Et puis il est mieux placé que n’importe qui pour dénoncer les traquenards ourdis.
La question que je me pose est de savoir quel lien y a-t-il entre vous et les points de dénonciation qui visent des structures qui apparemment ne vous regardent pas. Il s’agit de battage médiatique surprenant par son ampleur tant il est vrai que des chaînes de télévision et des radios ressassaient de manière sempiternelle l’événement du 28 septembre faisant croire à un très prochain cataclysme dans le pays. Si vous n’avez pas d’attache particulière avec la presse, je ne vois pas votre acharnement à la défendre puisqu’elle le ferait mieux que vous.
Vous légitimez des réactions et vous connaissez les auteurs des tueries. C’est trop facile. Mais si vous êtes aussi critiques que vous essayez de le faire paraître, alors soyez moins impulsifs, incisifs et moins catégoriques sur des actions qui vous sont étrangères. Vous voulez qu’un Evêque témoigne faussement pour soutenir un camp politique. C’est non ! Car il est écrit : « Tu ne feras pas de faux témoignage ». Et si vous voulez mon avis, j’ai quant à moi de grandes réserves sur le fait que les images présentées par la presse à la télé soient des actes perpétrés par d’authentiques guinéens. Je ne suis pas convaincu que la déchéance chez nous ait déjà pris ce visage.
De toutes les façons, je me demande ce qui vous dérange, quand l’Archevêque pose la question de savoir si ce ne sont pas les immenses richesses du sous-sol guinéen qui provoquent tout ce remue-ménage ? Seriez-vous implicitement cités au nombre des acharnés compatriotes complices des multinationales ? La question de l’Archevêque est d’autant plus importante qu’elle devrait donner à réfléchir à tout guinéen soucieux de l’avenir de nouvel Eldorado.
Pensez au sort qu’a connu le Katanga et ce qu’il en reste quand tout le cuivre a passé outre-mer. Où même déjà en Guinée où l’exploitation de la bauxite a démarré avec la première République pour des revenus qui vont en sens décroissant tandis que l’exportation augmente admirablement. De ses ressources minières actuellement en exploitation, la Guinée ne perçoit que quelques millions de dollar alors que les partenaires multinationales se font des milliards de dollar sur le traitement et la vente des produits tirés de notre sol.
Je ne vous apprends rien en vous disant que l’Afrique et l’Europe connaissent une amitié de cheval et cavalier depuis plus de cinq siècles. Il y a eu la traite des esclaves ; celle-ci fut suivie d’une forme plus étouffante : la colonisation et enfin la forme scientifique et raffinée du néocolonialisme avec la démocratie comme arme de haute précision. Les richesses de l’Afrique ont beaucoup servi au développement de l’Europe. Cette spoliation n’a contribué qu’à la paupérisation du continent. Mais c’est toujours la faute des africains, aime t-on dire. C’est qu’ils n’ont pas conscience qu’ils doivent se prendre en main ajoute t-on. Notons toutefois que chaque fois qu’un africain a essayé de relever le défi pour son pays, il a été abattu dans un complot. Il est vu par la suite comme un héros. C’est le cas de Lumumba, crapuleusement éliminé au Congo, l’immense réservoir des ressources minières de l’après guerre. Et quand un chef d’Etat arrive à déjouer la trame, qu’il continue de s’affirmer, il finit par être isolé et traité de dictateur, de sanguinaire. On le présente comme le blocage au développement de son pays ; c’est le cas de Sékou Touré en Guinée. Entre parenthèses, celui-ci a laissé un certain nombre d’industries de transformation que Madame Démocratie a permis de fermer pour des raisons inédites. Dans l’un ou l’autre des cas, le pays paye la facture et végète dans la pauvreté.
Je vous fais remarquer que nos réserves minières s’épuisent qui ne pourront se régénérer que dans des millions d’années et selon des lois définies en géologie. Ce qui veut dire qu’il est temps de freiner ou de contrôler l’écoulement des richesses qui n’ont pas d’incidence positives sur le développement du pays. Cela s’est fait ailleurs, cela peut se faire et doit se faire et mieux se fera en Guinée. Vous vivez au Etats-Unis vous connaissez certainement l’histoire de la superbe ville de Pittsburgh ; avec les aciéries de Dupont de Nemours. Le traitement in situ du minerai de fer a permis que surgisse de terre l’Empire State Building. N’est-ce pas suffisant pour vous édifier ? Cessez de voir les africains comme étant absolument les principaux responsables du retard économique du continent. Cela part d’une analyse qui ne demande pas d’être surdoué. C’est trop banal. Pour être plus objectifs, voyez s’il y a eu au monde des dirigeants qui ont fait de la pauvreté une option pour leur pays.
Soyez donc plus objectifs et pensez plus Guinée que vous-mêmes. Nous ne sommes pas dupes. Le malheur que beaucoup de mes compatriotes vivent, c’est de voir clairement les enjeux d’affaires, mais d’être incapables d’intervenir. Car il faut le savoir : c’est à l’école de l’Occident où nous avons été préparés pour nos fonctions ; de sorte que plus de 80% des cadres intellectuels sont sous contrôle parfait du maître. J’ai bien peur que vous apparteniez à cette catégorie. N’oubliez pas non plus que l’homme est un produit de son milieu. Sinon personne ne peut comprendre la vocation de Kamikaze. Prenez s’il vous plait le temps de réfléchir à mes paroles, sans passion, vous me comprendrez.
Revenons sur la dernière citation dont vous faites cas dans votre lettre. Je suis bien malheureux d’apprendre avec vous que le fondement de la démocratie soit le droit de manifester par des grèves, des marches populaires, des villes mortes et que sais-je encore. Vous n’exaltez pas ainsi les vertus de la démocratie. Vous voyez que s’il en est ainsi, il est difficile de créer un monde de paix, et sécuritaire avec cet outil. Le pire c’est que vous voudriez qu’un homme de Dieu encourage le désordre social. Oh Ciel qui ne vit jamais pareil scandale ! De plus, vos exemples d’hommes référentiels devraient plutôt vous interpeller tant il est vrai que les grands hommes que vous citez divergent avec la violence. Mieux, ils se sont illustrés par leur caractère on ne peut plus pacifique.
Martin Luther est célèbre par son rêve immortel de voir les hommes vivre égaux. Cet homme vivant de prière et de prédication, a prêché l’amour des autres et non pas la haine dans un monde où le racisme semblait avoir pris la forme d’un cancer. L’ancien maître se voyait contraint d’accepter l’égalité avec l’esclave affranchi. C’est la Bible en main, qu’il vit ses jours tranchés. Son rêve cependant est devenu réalité. Dieu merci.
Vous parlez de Mahatma Gandhi, mais, avouez que l’arme unique de ce Prophète pour libérer la gigantesque République Fédérale de l’Inde, était la « non violence ». N’a-t-il pas laissé une phrase célèbre à l’humanité quand il disait que la « Non Violence n’est pas une Lâcheté » ? Ce Révérendissime illuminé avait sous son oreiller les huit béatitudes extraites de l’évangile (Matthieu 5, 1 – 12a) sur une tablette. Et sans être chrétien, il disait que c’était les plus belles paroles que Dieu aura placées sur les lèvres d’un homme.
Je crains par ailleurs que vous soyez bien au courant de ce qui s’est passé avant les événements du Stade. Les chefs religieux, toutes confessions confondues en ont appelé au calme et à la patience, à l’observance de préceptes moraux conduisant à un esprit fraternel. Il y a donc eu une déclaration conjointe faite par les chefs religieux et les sages. Cette déclaration a été lue et relue à la télé par le Distingué El Hadji Mansour Fadiga pour prévenir et éviter tout incident. Cela c’est sans compter l’interdiction faite la veille, par le chef de l’Etat avec un ton très affable. Mais quand Satan agit, on ne le freine pas.
De plus, je me demande si vous avez lu toute la déclaration de Monseigneur Vincent car y note sa démarche auprès même des institutions internationales et des ambassades. Alors, quand vous vous demandez ce qu’ont fait les chefs religieux, il semble qu’il y ait un peu de mauvaise foi. Vous parlez aussi des échéances des élections pour lesquels un comité ad hoc aurait la responsabilité du rejet. C’est vrai. Mais on n’a pas besoin d’être un érudit pour savoir les échéances des élections étaient à toute fin utile très utopiques et manquaient de réalisme pour insuffisance de préparation. Et puis pourquoi êtes vous pressés que les élections se tiennent maintenant ? Quels soucis vous habitent ? Vous qui êtes tant soucieux pour le bonheur du pays, vous n’ignorez pas qu’il y a des dossiers à éclaircir d’abord avant ces fameuses élections. Sinon nous risquons de choisir un loup pour paître le troupeau, bon sang de Dieu. Les dossiers de drogue et les dossiers d’audits ne sont qu’à peine entamés.
Enfin, les guinéens les plus nombreux, après avoir fait l’expérience des grèves souvent meurtrières, en ont ras-le-bol. Il faut que cessent ces formes de revendications empreintes d’animosité qui ne construisent pas. C’est pour cela qu’en dehors de quelques personnes venues de deux ou trois quartiers, toute la population de Conakry a observé le calme et le respect de la journée nationale. Et même beaucoup d’entre ceux qui ont fait la marche du 28 septembre ont exprimé leur regret d’avoir été manipulés. Faut t-il noter que notre indépendance acquise sans effusion de sang commence à enrichir son hécatombe.
Et puis, pour finir, sachez que j’avais déjà écrit une lettre ouverte suite aux événements du 28 septembre, dans laquelle je m’adressais à vous les guinéens de l’extérieur, vous disant que si l’on veut balayer sa maison, il y a un minimum d’être à l’intérieur. Or, on dirait que vous préférez vivre en toute sécurité là où vous êtes pour inciter vos frères à se révolter et à sortir dans les rues pour casser. Ce que vous n’avez pas fait quand vous étiez dans le pays, pourquoi voudriez-vous que les autres le fassent ? C’est dommage que vous jouiez aux générateurs des idées novatrices. Mais, à l’actif mes frères, je voudrais emprunter le mot de l’artiste français Georges Brassens pour les incitateurs : « Ô vous les bons apôtres, les saints Jean Bouche d’or qui prêchez le martyre, mourez donc les premiers nous vous cédons le pas ; car la vie est à peu près le seul luxe ici-bas. »
Très fraternellement,
Vive la Guinée libre et souveraine.
Kamsar, 10 novembre 2009
Mathieu Oussia BOIRO, ing. Citoyen guinéen, Kamsar – Guinée
Cc : Son Excellence Mgr Vincent Coulibaly Archevêque de Conakry
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