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Simultanément, deux de nos compatriotes, économistes guinéens, viennent de publier sur les sites internet, deux intéressants articles qui me donnent l'occasion de faire quelques observations. L'un est d'Aboubacar Fofana, Président du club Demain la Guinée (DLG) sur "La crise financière internationale et ses conséquences sur les pays en voie de développement"; l'autre est de Badara Dioubaté, enseignant à l'Université de Reims, CERAS-OMI-LAME La crise financière en cours depuis l'été, persiste toujours. Cette crise née des subprimes des Etats unis intoxique fortement le marché boursier. Elle a commencé à réduire le volume des échanges partout. On assiste à l'effondrement de grands groupes bancaires et d'assurances, et le ballet des dirigeants des grands pays industriels, pour trouver des solutions à la crise, prouve la gravité de la situation. Quels peuvent être les impacts collatéraux pour les pays en voie de développement (PVD)? C'est la question qu'abordent les deux économistes. On connaît la diversité de ces PVD pour donner une réponse globale. Ce qui est sûr, c'est que les économistes des PVD répondent diversement. Certains peuvent penser que tôt ou tard, les effets d'une crise qui s'éterniserait, seront ressentis globalement ou partiellement par tel ou tel groupe de PVD. D'autres estiment que, peu intégrés à l'économie mondiale, nombre de PVD, ressentiront peu ou prou les répercussions. D'autres encore vont jusqu'à penser que les pays émergents peuvent profiter de cette situation pour attirer des investissements directs étrangers (IDE). Quoi qu'il en soit, dans le cadre d'une économie mondialisée, d'où aucun pays ne peut se soustraire facilement, toutes les économies sont soumises au principe des vases communicants, en bien ou en mal. Et dans la situation de crise actuelle, ce principe des vases communicants ne produira que des effets pervers dans les PVD, dont les dirigeants n'ont pas les mêmes pouvoirs que ceux des pays industriels. Ainsi quelque 275 milliards d'euros constituent l'estimation du montant des mesures en faveur des entreprises en France. Parmi ces mesures, un « fonds souverain » adossé à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). Malgré tout, la situation est de plus en plus tendue sur le terrain. Par « fonds souverain », il faut entendre un fonds d'investissement détenu par l'Etat (comme ailleurs où existe un tel fonds). Il gère de l'épargne nationale et l'investit dans des placements variés (actions, obligations immobilier etc.) Dans le cas de la France, il est précisé qu'il ne s'agit pas de subventionner des entreprises à fonds perdus, mais de stabiliser le capital d'entreprises qui pourrait être une proie tentante pour des prédateurs. Mais cette intrusion de l'Etat dans l'économie du marché, signifie-t-elle la fin de l'injonction faite aux Etats des PVD de se dégager de l'économie pour laisser place au libre jeu du marché? S'interrogent des économistes. Revenons aux textes des deux économistes. Aboubacar Fofana part des fondateurs de l'économie politique, dont Adam Smith, pour souligner les limites du marché dans la régulation économique. En rappelant à cet égard l'image de la main invisible de Smith dans ses prémisses de la fondation de l'économie libérale qui veut que chacun travaillant pour soi, concourt sans le savoir, par l'entremise d'une main invisible, à l'intérêt général, donc à l'équilibre économique d'ensemble. Fofana dit à ce sujet que c'est une pure vue l'esprit. Cela constitue certes la critique qui a été adressée aux fondateurs du libéralisme économique, mais il faut se souvenir du contexte qui a vu naître cette école de pensée économique, c'est-à-dire à partir du XIXe siècle. Les Pères fondateurs de l'économie politique classique ont été presque tous imprégnés des prémisses philosophiques du XVIIIe siècle : en Grande-Bretagne (A. Smith, Malthus, Ricardo, Stuart Mill); en France (J.B Says, Dunoyer, Bastiat, Quesnay, Turgot, Condillac, P. Leroy -Beaulieu); aux Etats unis (Carey) et les néo-classiques qui les ont suivis dès la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Les fondements psychologiques et philosophiques de la nature humaine et la notion de l'équilibre sont toujours sous-jacentes. C'est cette approche de la main invisible guidant l'homme dans l'activité économique qui conduit au marché. Les nombreux dysfonctionnements (crises à répétition) des XIXe et XXe siècles avaient conduit à l'apparition du système concurrent du socialisme économique. Celui-ci, après plus de 70 ans, dans sa version soviétique, a rendu l'âme pour rejoindre son ennemi d'hier qui s'était rebaptisé économie de marché (économie capitaliste devenant trop encombrante comme nom). Les Chinois ont d'ailleurs commencé par appeler leur économie, l'économie socialiste de marché. Bref, ce n'est pas l'essentiel. Ayant donc soulevé ce point de la critique sur le libéralisme, Fofana et Dioubaté en viennent, à juste titre, à se demander quelle validité accorder à la pensée libérale triomphante des années 70-80 que transmettaient au monde en développement et notamment à l'Afrique, le FMI et la Banque Mondiale, à travers les Programmes d'ajustement structurel (PAS). Mais quand Fofana assure que « le dogme libéral a pris un sacré coup de vieux au point que l'Etat est appelé à la rescousse un peu partout », je ne suis pas certain que ce « coup de vieux » change fondamentalement quelque chose. D'ailleurs, les principaux dirigeants des pays industriels ne remettent pas en cause l'essence même du libéralisme. Ils parlent de déviation des secteurs boursiers, qui, ajoutent certains, ne sont pas dans l'économie réelle. Ce n'est pas la première fois que par exemple, les Etats unis en tant qu'institution étatique, interviennent massivement dans l'économie. Dans ce contexte, c'est l'exemple du New Deal (« Nouvelle donne ») qu'on cite le plus souvent et que le Président Franklin Delano Roosevelt avait mis en place pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux Etats Unis à partir de 1933 jusqu'en 1938 pour : · aider les couches sociales les plus pauvres; · réformer les marchés financiers; · redynamiser une économie meurtrie par le krach de 1929 (chômage, faillites en chaîne). Bref, le New Deal avait considérablement bouleversé l'économie américaine pour la sortie de crise. Quant à la référence faite à l'économiste britannique J.M Keynes, les querelles d'école des économistes ne se sont jamais vérifiées tout à fait au niveau des politiques économiques des Etats, chacun faisant du keynésianisme sans plus ou moins, toujours le savoir. Enfin en ce qui concerne Fofana, comparer la garantie pour près de 3000 milliards de dollars apportée par les Etats Unis et l'Europe pour sauver le système financier et les huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (O.M.D.) de l'ONU, c'est demeurer en retrait des relations économiques internationales. L'ancien Secrétaire général de l'O.U.A. (1978-1983), le Togolais Edem Kodjo, avait déjà attiré l'attention des Africains sur ce sujet, quand il écrivait : « Que les africains ouvrent les yeux sur les réalités du monde, ils verront que les puissances industrielles, confrontées à d'immenses difficultés sociales avec leurs millions de chômeurs, ont déjà fort à faire pour réduire la pauvreté chez-elles et qu'en toute logique, elles ne peuvent situer au premier rang de leurs préoccupations l'éradication de la misère dans des contrées lointaines. Il nous faut donc, dans le cadre de la politique économique mondiale, nous convaincre que notre continent possède des atouts et que nous sommes les seuls à pouvoir créer (avec ou sans aide extérieure) notre propre richesse par un développement » (Edem Kodjo : « Et demain l'Afrique »? Paris, Stock, 1985). C'est pour dire à Fofana, que les gros contributeurs financiers des huit O.M.D. de l'ONU, sont les pays industriels qui s'occuperont toujours de leurs affaires, ce qui est logique, avant celles des autres. Pour la remise à jour des Accords de Brettons Wood sur les finances internationales qu'abordent les deux textes et qui datent de 1944, pense-t-on que le cours des choses en sera changé? L'article de Dioubaté était plus axé sur la Guinée et les économies des Pays les moins avancés (PMA) au nombre de 50 actuellement dans le monde, dont 38 en Afrique Subsaharienne. Je suis en accord avec les principales conclusions de Dioubaté. Je ne vais donc pas me mettre à faire des répétitions. Toutefois je demeure dubitatif quand il écrit: « Enfin, cette crise est tout de même une opportunité pour la Guinée, l'Afrique et pour tous les PVD de faire entendre leur voix. C'est une occasion historique de refonder leurs relations avec les institutions financières internationales (IFI). Faisant valoir qu'il y a deux poids deux mesures ... ». Dans les années 80, les PAS des IFI imposent des PAS pour écarter les Etats de l'activité économique en Afrique. Aujourd'hui, les Etats Unis et l'Europe « nationalisent » sans réaction du FMI. Cette conclusion est à peu près la même pour Dioubaté et Fofana mais je demeure dubitatif pour des raisons que j'ai déjà cités : les intérêts des PVD ne sont pas les intérêts des puissances industrielles. Il suffit de voir ce qui se passe dans le cadre de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) pour s'en convaincre. Quand Dioubaté termine par la question de l'intégration spatiale, économique et financière, notamment pour ce qui concerne la Guinée en Afrique de l'Ouest, il s'agit sans nul doute d'une piste qu'il faut creuser. En conclusion, les deux auteurs ont mis en lumière des conséquences que l'actuelle crise financières peut entraîner dans les PVD et notamment en Afrique : contraction de l'aide publique au développement, dégradation des termes de l'échange sur le marché des matières premières, mais aussi, une opportunité de refonder des relations avec les institutions financières internationales (IFI). Ansoumane Doré pour www.guineeactu.com
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