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La Commission nationale d’enquête mise en place par le chef de la junte pour faire la lumière sur les évènements du 28 septembre a mis le Capitaine Moussa Dadis Camara hors de cause. Et dire que c’est le contraire qui aurait surpris l’opinion nationale et internationale.
Après trois mois, soit 90 jours de travail, la Commission nationale d’enquête indépendante sur les évènements du 28 septembre 2009 a remis son rapport aux autorités guinéennes le mardi 2 février dernier. C’était lors d’une cérémonie officielle qui s’est déroulée au Palais du peuple devant des représentants de la junte militaire (CNDD) et du gouvernement. Un évènement que le Forum des Forces vives (partis politiques, syndicats et société civile) a superbement boudé. Le rapport de 69 pages de cette Commission créée par le chef de la junte Capitaine Moussa Dadis Camara voit le jour près de deux mois après celui de la Commission d’enquête internationale mise en place par le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon.
Contrairement à l’enquête internationale et au rapport de l’ONG américaine Human Right Watch, le document publié cette semaine parle de 58 morts, de plus de 1480 blessés, de femmes victimes de violences sexuelles, de destructions de biens. Les termes « massacre », « crime contre l’humanité » ne sont évoqués nulle part dans le rapport guinéen. Qui plutôt, fait état d’homicides volontaires, de coups et blessures volontaires, viols, etc. Concernant les responsabilités, la Commission d’enquête nationale exonère le Capitaine Moussa Dadis Camara (pourtant première personnalité citée par la Commission onusienne), et pointe un doigt accusateur sur le lieutenant Toumba Diakité, l’ex aide de camp du chef de la junte. Elle demande que ce dernier et les autres bérets rouges soient traduits devant la justice guinéenne pour répondre de leurs crimes. Pour ce qui est des leaders politiques (accusés entre autres d’« outrage aux autorités administratives ») qui avaient appelé au meeting du 28 septembre, la Commission plaide pour une amnistie générale en leur faveur.
Mais, au lendemain de la publication de ce rapport, le sentiment qui dominait chez les observateurs les plus avertis était que la Commission guinéenne a fait le travail pour lequel elle a été créée par la junte. Ce, d’autant plus que ses conclusions blanchissent carrément le capitaine Moussa Dadis Camara. Ainsi que les autres membres du CNDD cités par l’enquête onusienne qui en plus du chef de la junte a pointé la responsabilité du ministre chargé des Services Spéciaux Commandant Moussa Tiégboro Camara et du ministre chargé de la Sécurité présidentielle le Capitaine Claude Pivi.
Mise en place au lendemain de l’annonce de la Commission internationale d’enquête, la Commission nationale avait déjà été perçue par les défenseurs des droits de l’homme comme « un machin » que la junte devait utiliser pour se dédouaner aux yeux d’une opinion internationale dépassée par la tragédie du 28 septembre. Aujourd’hui, on peut dire que la junte a été bien servie par les enquêteurs. L’on sait que l’écrasante majorité des avocats célèbres du pays avaient rejeté l’offre de siéger au sein de cette structure. Même réaction de la part des organisations de défense des droits de l’homme. D’autres personnalités étrangères sollicitées par les autorités guinéennes avaient également brillé par leur absence. Ainsi, ce sont des magistrats guinéens et des membres des services de défense et de sécurité du pays qui ont mené les investigations.
Les partisans du boycott peuvent être fiers aujourd’hui d’avoir boudé les sièges qui leur étaient affectés dans cette Commission nationale. La non opérationnalisation de la Commission d’enquête créée par l’Etat guinéen pour faire la lumière sur les évènements de janvier-février 2007 (plus de 180 morts) a été un précédent fâcheux pour les défenseurs des droits de l’homme notamment. Bref, tous ceux qui n’ont pas cru utile de participer aux travaux de la Commission nationale sur les évènements du 28 septembre doutaient de son indépendance. Car, aucun miracle ne semblait permettre à ces cadres assujettis aux pesanteurs de l’administration guinéenne de travailler en toute impartialité sur des évènements perpétrés par des éléments de l’armée guinéenne.
Le moins que l’on puisse dire aujourd’hui est que la Commission d’enquête n’a surpris personne. Constituée, hébergée, nourrie et rémunérée par les autorités guinéennes, elle n’a donc pas voulu servir un verre de sang au chef de la junte qui lui a offert un verre de lait. La Commission estime par exemple que la responsabilité du Capitaine Moussa Dadis Camara, qui ne s’était pas rendu au stade du 28 septembre, n’était pas engagée. Les exactions qualifiées de « crime contre l’humanité » par les enquêteurs onusiens ont beau avoir été commises par des éléments de la garde du Capitaine Dadis, la Commission n’en a cure. Même sa responsabilité indirecte n’est pas évoquée. Bien que ce soit son ex aide de camp le lieutenant Toumba Diakité, placé sous son autorité directe, qui est considéré comme le meneur de l’équipe expéditionnaire du 28 septembre.
Dans un entretien accordé à la BBC, le président de cette Commission Siriman Kouyaté a affirmé le mercredi 3 février dernier, que tous ceux qui connaissant le Capitaine Dadis savent qu’il ne pouvait donner l’ordre d’aller tirer sur les manifestants de l’opposition. Mieux, il jure que le chef de la junte avait demandé aux militaires de rester dans les casernes. Il faut même rappeler à M. Kouyaté que le Capitaine Dadis qui est actuellement en convalescence à Ouagadougou au Burkina Faso, avait juré de ne jamais donner l’ordre à son armée de tirer sur le peuple. A l’évidence, le président de la Commission est à cours d’arguments dans sa tentative de blanchir le Capitaine Dadis et les autres personnalités du CNDD citées dans le rapport onusien.
A l’opposé du rapport produit par la Commission internationale d’enquête, celle guinéenne laisse tellement à désirer qu’elle n’a pu entendre ni le chef de la junte ni le lieutenant Toumba Diakité. On sait que l’ex aide de camp accuse le Capitaine Dadis d’avoir participé à la planification desdits évènements. Si la Commission nationale avait réussi ce tour de force, car c’en est un, elle aurait pu confronter les deux auditions. Mais, rien n’en fut. Pourtant, l’on sait que l’arrivée de la Commission onusienne à Conakry a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase entre les deux hommes. Au point que le 3 décembre 2009, le lieutenant Toumba Diakité a tiré sur son ex patron qui, dit-on, était allé sommer son aide de camp de se présenter devant les enquêteurs internationaux.
Mais, l’aspect qui aura renforcé le doute sur l’indépendance de la Commission présidée par le magistrat Siriman Kouyaté, c’est bien le cas des leaders politiques. Que la Commission accuse entre autres d’outrage aux autorités administratives. Cette appréciation rappelle surtout le réquisitoire auquel le Capitaine Dadis s’était livré au lendemain des évènements. « Ce sont les leaders qui ont envoyé les enfants à la boucherie », n’a-t-il cessé de marteler. Comble d’ironie, c’est d’une seule voix que la Commission a osé contredire le Capitaine Dadis qui, tout au long au lendemain du massacre du 28 septembre, avait parlé de 57 morts au lieu de 58 tués. Et comme pour narguer nos malheureux leaders politiques qui s’en sont sortis avec des blessures lors de la répression du 28 septembre, la Commission en appelle à une amnistie pour les patrons des partis politiques dont le crime a été d’organiser ce meeting.
Une chose est sure, le rapport de la Commission nationale d’enquête n’a pas fini d’alimenter les débats. Nous y reviendrons.
Talibé Barry L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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