« Mère courage », « Dame de fer », « Fer de lance du mouvement syndical »… Les Guinéens ne manquent pas de qualificatifs à consonance guerrière pour désigner Rabiatou Sérah Diallo. Secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG) depuis 2000, cette petite femme toute en rondeurs, à la voix percutante, toujours vêtue d’un complet de tissu hollandais wax ou d’un boubou en coton teint à l’indigo, occupe le devant de la scène politique depuis la première grève générale lancée en février 2006. Sa volonté inébranlable et son inflexible détermination ont fait d’elle l’une des figures incontournables de la vie politique et sociale guinéenne. Sa naissance à Mamou, ville-carrefour par excellence, explique sans nul doute qu’elle parle pular, soussou et malinké, et qu’elle arrive à se faire comprendre dans plusieurs autres langues nationales du pays.
Rabiatou Sérah Diallo, 58 ans le 31 décembre prochain (sa date de naissance serait-elle le signe d’une prédestination ?), veuve et mère de 6 enfants, est secrétaire de direction de par sa formation à l’Ecole des cadres techniques de Conakry, dont elle a obtenu le diplôme terminal en 1966. A sa sortie de ce prestigieux établissement, elle a été affectée à la présidence de la République où elle officiera jusqu’en 1979. Dès le début de sa carrière professionnelle, son altruisme et son inclination naturelle à se porter au secours de ses semblables la conduisent vers le syndicalisme. Membre de la section syndicale de base à la Présidence, elle devient, à l’âge de 21 ans, secrétaire générale du Comité d’arrondissement des travailleurs (CAT) de la Section I de la CNTG à Conakry. Au passage de la Ière à la IIème République, elle est élue au Département des femmes du Bureau exécutif de la Confédération nationale.
Parallèlement à sa carrière syndicale, elle poursuit sa formation professionnelle, d’abord comme greffier de justice, puis successivement dans le domaine des Droits humains, dans celui des Conventions des droits de l’enfant et dans l’ »Organisation et la gestion d’une structure syndicale » à Turin en Italie.
En 1984, elle est vice-présidente du Tribunal pour Enfants, puis elle est détachée à la Bourse du Travail. Reclassée à titre exceptionnel au rang des magistrats, elle sera membre du Comité permanent national de suivi pour la sécurité alimentaire en 1997, assesseur au Tribunal du Travail et chargée des questions de promotion féminine au Ministère de la Promotion féminine et de l’Enfance, la même année.
Elue secrétaire générale de la CNTG en 2000, sa carrière syndicale est particulièrement fournie et jalonnée de titres honorifiques prestigieux. Elle a été, entre autres, présidente des Femmes de l’Organisation de l’unité syndicale africaine (OUSA) en 1999, présidente panafricaine de l’Organisation démocratique syndicale des travailleurs d’Afrique (ODSTA) en 2002, présidente des Femmes de la Confédération mondiale du travail (CMT), la même année, réélue à la direction de la CNTG en 2005, vice-présidente de la Confédération internationale syndicale (CIS) lors de son conseil général à Bruxelles en 2007.
Nommée citoyenne d’honneur par le Gouverneur du Texas en 1985, elle a été sélectionnée parmi les « 100 Héroïnes du monde pour la Défense des droits de la femme » à Rochester (New York) en 1988, membre du Conseil économique et social (CES) de la République de Guinée en 1997, membre du conseil d’administration du Bureau international du travail (BIT) en 2001, membre de la Commission électorale nationale (CNE) en 2002, membre titulaire du conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT) en 2005, désignée « Femme du monde 2006 » en Hollande et élue vice-présidente de la 96ème Session internationale de la Conférence de l’OIT à Genève en 2007.
Cette femme à poigne, qui a déclenché la première grève générale des travailleurs de l’histoire de la Guinée en février 2006, n’a plus un moment de répit depuis cette date mémorable. Portée par l’ensemble des forces syndicales, elle a fait reculer le vieux dictateur, le général-président Lansana Conté, lors de la nouvelle grève de janvier-février 2007, en le contraignant, devant les revendications syndicales, à nommer un Premier ministre de consensus et chef du Gouvernement. Dans l’interview exclusive à Guineeactu.com qui suit, elle revient sur le combat que mène la CNTG et les autres syndicats pour la défense du pouvoir d’achat des travailleurs, sur les événements tragiques qui ont accompagné les grèves générales qui ont marqué les deux dernières années et indique sa détermination à mener jusqu’au bout, avec le soutien des forces populaires, le changement réclamé par le peuple guinéen.
guineeactu.com : Votre nom paraît compliqué. On le voit écrit de différentes manières. De plus, vous portez deux noms de famille. Quelle est votre identité exacte ?
Rabiatou Sérah Diallo: (Eclats de rire). Mon prénom usuel est Rabiatou. Sérah était le prénom de ma première fille, décédée, prénom que j’ai adopté. Mon nom de jeune fille est Diallo et Bah est celui de feu mon mari.
Comment êtes-vous arrivée à la tête de la Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée (CNTG) ?
J’ai commencé à militer dans le syndicalisme depuis 1969. J’ai gravi progressivement tous les échelons pour arriver au sommet de l’organisation. Lors de l’avènement de la IIème République, en 1984, j’étais secrétaire générale du CAT, le Comité des Travailleurs du premier arrondissement de Conakry. L’année suivante, j’ai été élue au Bureau Confédéral et suis devenue membre de l’exécutif, au poste des Affaires sociales (Département des Femmes). J’ai occupé ce poste jusqu’en 2000, avec le soutien des femmes. Lors du Congrès de la CNTG tenu à cette date, elles m’ont encouragée à présenter ma candidature à la direction de la Centrale. C’est ainsi que j’ai été élue Secrétaire générale. Je n’oublierai jamais que ce fut une rude bataille.
Quelles catégories de travailleurs la CNTG représente-t-elle ?
La CNTG comprend 17 branches professionnelles, 38 unions locales et 8 unions régionales. Verticalement, elle englobe les fédérations professionnelles qui sont les suivantes : Administration générale, Alimentation générale, Education, Commerce, Energie et activités assimilées, Finances et Douanes, Justice, PTT, Mines et Carrières, Transport et Mécanique générale, Santé, Textiles et Confection, Développement rural, Information, Travaux publics et Bâtiment (BTP), Vétérans syndicalistes, Artistes et Dramaturges. Horizontalement, nous avons les unions locales au niveau des préfectures, puis les unions régionales qui coordonnent les activités syndicales des unions locales, pour en rendre compte au Bureau confédéral, qui est le décideur. Le secteur informel est aussi représenté au sein de la Confédération.
Quels sont les autres syndicats qui composent l’Intercentrale syndicale guinéenne ?
Il y a l’USTG, l’Union syndicale des travailleurs de Guinée, dirigée par Ibrahima Fofana ; l’ONSLG, l’Organisation nationale des syndicats libres de Guinée, menée par Yamoudou Touré ; l’UDTG, l’Union démocratique des travailleurs de Guinée, conduite par le Dr Abdoulaye Baldé.
Est-ce qu’on peut dire que la CNTG représente les travailleurs du secteur public et les autres, ceux du secteur privé ?
Non. A titre d’exemple, les banques sont affiliées à l’USTG, mais celle-ci comprend aussi une branche du Syndicat des enseignants.
Pouvez-vous nous parler des organisations de la société civile ?
On peut dire que Le Conseil national des organisations de la société civile (CNSCG), dirigé par Sékou Ben Sylla, comprend les ONG et les associations à but non lucratif de la société civile, mais aussi les syndicats, dont la CNTG.
Sous le régime du Parti unique, le PDG, il y avait aussi un syndicat unique, la CNTG. Quelle différence y a-t-il entre la CNTG actuelle et l’ancienne ?
Dans l’ancien régime, la CNTG était intégrée dans le Parti-Etat. Actuellement, elle est indépendante du pouvoir.
Voudriez-vous nous rappeler les événements de février 2006 et le rôle que votre syndicat y a joué ?
Il faudrait d’abord rappeler que depuis janvier 2003, nous avons procédé à une analyse globale de la situation des travailleurs guinéens. Leur pouvoir d’achat était quasiment tombé à terre. Nous avons alors présenté des revendications sur les salaires et les conditions de travail au Gouvernement sous couvert du ministre du Travail de l’époque. Nous n’avons pas eu de suite favorable. Mais nous n’avons pas lâché prise pour autant. A la suite des flambées des prix des denrées de première nécessité et du prix du carburant en 2004, la CNTG a entrepris de nouvelles démarches En 2005, nous avons adressé un mémorandum au Gouvernement, qui continuait à faire la sourde oreille. Voyant que la situation prenait une tournure grave, le Gouvernement a mis en place une commission interministérielle avec laquelle nous avons ouvert des négociations. Nous avons alors travaillé pendant près de quatre mois, sans aboutir à des conclusions satisfaisantes. C’est ce qui nous a conduits à déclencher, en novembre 2005, une grève générale d’avertissement au Gouvernement d’une durée de 48 heures. De fait, autour de la table des négociations, il n’y avait pas de décideurs politiques ; il n’y avait que des techniciens.
Après cette grève d’avertissement qui fut très suivie, le Premier ministre d’alors, Cellou Dalein Diallo, nous a conviés à une rencontre au cours de laquelle il a promis qu’après la mission conjointe en Guinée du FMI et de la Banque mondiale, prévue alors pour début 2006, il allait prendre des mesures d’augmentation des salaires des travailleurs. Nous avons suspendu la grève générale.
Nous avons estimé nécessaire d’unir toutes les forces syndicales. La CNTG a alors décidé de faire appel aux autres syndicats qui évoluent sur le terrain, étant donné que nous avons tous les mêmes objectifs qui sont de défendre les intérêts des travailleurs. Malheureusement, seule l’USTG a accepté de venir avec nous.
Nous avons lancé la grève générale de février-mars 2006, avec l’USTG, grève qui dura cinq jours. Nous avons signé un protocole d’accord avec le Gouvernement et nous avons suspendu la grève. Mais nous avons observé que ce protocole n’était pas suivi d’effet.
Au mois de juin 2006, nous avons rétabli la grève qui n’était que suspendue. Mais elle a coïncidé avec la période des examens scolaires de fin d’année. Nous avons dit que, puisque les enseignants étaient en grève, il fallait suspendre les examens du baccalauréat. Or, le Gouvernement fit appel aux parents d’élèves pour demander à ceux-ci de se rendre aux examens. Les enfants sont partis en classe. A la place des professeurs et des examinateurs, ils ont trouvé des policiers et des militaires. Les élèves ont décidé de marcher sur la Présidence de la République pour protester. Les forces de l’ordre ont tiré sur eux à balles réelles, faisant une centaine de morts et nombre de blessés graves.
Lors de ces événements, une mission syndicale guinéenne comprenant vous-même et d’autres syndicalistes dont Ibrahima Fofana de l’USTG, s’est rendue à Genève pour assister à la Conférence annuelle du BIT, le Bureau international du travail. Vous êtes restée à Genève alors que les autres sont rentrés à Conakry en compagnie du président du Conseil national du patronat, Mamadou Sylla. Dès le lendemain de leur retour, l’Intercentrale syndicale a suspendu la grève générale. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est réellement passé et a conduit à lever le mot d’ordre de grève ?
Quand nous étions à Genève, le Gouvernement guinéen nous a interpellés pour nous demander de rentrer à Conakry le plus rapidement possible. Or, notre mission était non seulement d’assister à la Conférence du BIT, mais aussi de porter plainte devant les instances de celui-ci contre les agissements du Gouvernement guinéen. Je devais rester à Genève pour apporter des précisions au BIT à cet effet.
Après la session du BIT, je devais me rendre en Hollande pour recevoir la distinction de « Femme du monde 2006 ». Nous sommes convenus que mon collègue Ibrahima Fofana et son adjoint, Louis Bemba Soumah, devaient rejoindre les camarades à Conakry afin de prendre ensemble les dispositions nécessaires. La loi dit que si les négociations aboutissent à la satisfaction d’au moins 50 % des revendications syndicales, la grève doit être suspendue. De fait, au lendemain du retour de mes collègues à Conakry, la grève a été suspendue. Ils ont expliqué que leur retour et la suspension de la grève n’ont été qu’une coïncidence fortuite. Je n’étais pas à Paris. Donc, je ne sais pas ce qui s’y est passé exactement. On a beaucoup parlé de corruption. Je ne peux pas porter d’accusation dans ce sens, car je n’ai aucune preuve que ces collègues auraient été corrompus par le patron des patrons guinéens, comme on l’a entendu dire.
Qu’est-ce qui a causé le déclenchement de la grève générale du 10 janvier 2007 ?
A la suite des événements de juin 2006, des accords avaient été signés entre le Gouvernement et les syndicats. Il fallait veiller à leur application qui était échelonnée dans le temps. Dans nos revendications, nous avons dénoncé la corruption et les détournements de fonds qui ont un impact négatif sur le pouvoir d’achat des travailleurs. C’est ce qui a conduit à l’arrestation du président du Patronat, Mamadou Sylla et de l’ancien vice-gouverneur de la Banque centrale, Fodé Soumah. Le Chef de l’Etat lui-même s’est rendu à la prison centrale de Conakry et a fait libérer, le 18 décembre 2006, ces deux personnes qui étaient accusées de corruption et de détournement, en proclamant que « la loi, c’est moi ». C’était là une violation flagrante des accords qui avaient été signés. Nous en avons tiré les conséquences, en déposant un préavis de grève générale. Cela figurait dans nos revendications.
Parlez-nous de votre arrestation, de votre détention et des sévices que vous avez subis lors de ces événements.
Le 16 janvier 2007, soit six jours après le déclenchement de la grève générale, nous avons décidé de descendre dans la rue. Remarquez que durant toutes nos revendications antérieures, nous avons toujours pratiqué ce que nous appelons des « grèves civilisées », c’est-à-dire que nous demandions aux travailleurs de demeurer chez eux. Cette fois, nous avons estimé nécessaire de manifester sur la voie publique. Pour aller remettre une lettre ouverte au Président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé. Cette marche a eu lieu le 17 janvier. Les forces de l’ordre ont tiré sur nous sur le trajet Camp Samory–Palais du Peuple, au niveau du marché de Yenguéma. J’ai reçu une balle à la jambe. Je suis tombée. Lorsque l’ambulance de la Croix Rouge est arrivée, on a cru que j’étais morte. On m’a dirigée vers la morgue de l’hôpital Ignace Deen. C’est lorsque la BBC, la chaîne radiophonique britannique, m’a interviewée que le monde a su que j’étais encore en vie.
Le 22 janvier suivant, nous avons repris notre travail à la Bourse du Travail. Brusquement, nous avons entendu des bruits à l’étage. Avant de nous rendre compte de ce qui se passait, nous avons vu surgir les Bérets rouges qui dépendent de la Présidence de la République. Ils nous ont battus sauvagement, nous ont menottés et nous ont jetés dans des camions pour nous transporter à la direction de la Sûreté nationale. Ils ont tout saccagé dans nos bureaux : ils ont détruit tout le matériel, les archives et nos ordinateurs. Ils ont pris nos portables, tout l’argent de nos adhérents ainsi que nos bijoux.
A 23 heures, on est venu nous chercher. Nous avons cru qu’ils nous amenaient pour nous liquider physiquement. Ils nous ont déposés à la CMIS, à Camayenne.
La Première dame, Henriette Conté, a envoyé nous chercher. Elle nous a présentés au Président. Celui-ci s’est étonné de me voir dans l’état dans lequel j’étais. Je lui ai dit que nous avions été frappés par les Bérets rouges qui nous ont ensuite arrêtés. Il a interpellé le Chef de l’Etat-major général des Forces armées, le Général Kerfalla Camara, le ministre de la Sécurité, le directeur de la Police nationale, Sékouba Bangoura. Ils se rejetaient mutuellement la responsabilité de notre arrestation. Le Président a ordonné de nous libérer. Je lui ai dit que nous ne sommes pas seuls et que les prisons étaient remplies de ses enfants et de ses frères et sœurs innocents.
Il y avait eu beaucoup de morts, le 22 janvier. Des jeunes étaient descendus des quartiers périphériques de Conakry, de Bambetto, de Cosa, de Hamdallaye … Arrivés au pont du 8 novembre, à la limite de Kaloum et de la proche banlieue, ils s’étaient agenouillés et avaient chanté l’hymne national. Ils portaient en triomphe les cadavres de leurs camarades. Les militaires leur ont tiré dessus. Il y a eu plus d’une centaine de morts et de nombreux blessés.
Avez-vous pu identifier, parmi les forces de l’ordre, des personnes qui sont connues ?
Il y avait notamment Sékouba Bangoura, directeur national de la Police, le capitaine Mamadouba Sylla, le capitaine Cheik Amadou Tidiane Camara, directeur des services spéciaux de la Présidence, et l’inspecteur de police Mounir Cissé.
Est-ce que le capitaine Ousmane Conté, fils du Président, était parmi eux ?
Je ne l’ai pas vu personnellement. Mais des camarades l’ont vu dans l’escalier et ont apporté le témoignage suivant : un lieutenant de l’Armée a dit à Ousmane Conté que la Bourse du Travail était une institution républicaine qu’il ne fallait pas violer. Le fils du Président s’est retourné, a giflé cet officier, a déclaré qu’il allait mettre fin aux syndicats et qu’il allait détruire la Bourse du Travail. J’ai porté ce témoignage que je tiens d’un syndicaliste à la connaissance du Chef de l’Etat lorsqu’il nous a reçus.
Comment se sont déroulées les négociations avec le pouvoir pour sortir de la crise ?
Les institutions (Assemblée nationale, Cour suprême, Conseil économique et social), ainsi que les organisations de la société civile et les religieux se sont impliqués. Arrivés à un moment donné, les négociateurs se sont référés au Chef de l’Etat. Finalement, par la grâce de Dieu, celui-ci a écouté la voix du peuple qui réclamait, par-dessus tout, la nomination d’un Chef de gouvernement de consensus. Mais le pouvoir estimait que cela était anti-constitutionnel.
Nous avons fait valoir que, par le passé, il y a eu des entorses à la Constitution, à plusieurs reprises. Le peuple, qui a voté cette loi fondamentale, réclame aujourd’hui le changement. Le Chef de l’Etat était pris en otage. Nous avons dit qu’il fallait un Premier ministre, Chef du gouvernement, pour redresser l’économie guinéenne, restaurer le social, réviser les conventions dans le secteur minier, stabiliser les prix des produits de première nécessité… La population s’est retrouvée dans ces revendications et n’a pu que rejoindre les syndicats.
Quelle est la teneur de la feuille de route qui a été assignée au nouveau premier ministre Lansana Kouyaté, nommé par le président Lansana Conté, le 1er mars 2007 ?
Le principal était que le Premier ministre devrait être en mesure de veiller à l’application du protocole d’accord du 27 janvier 2007, redresser l’économie guinéenne, trouver une solution au glissement continuel de la monnaie nationale, rétablir l’accès à l’eau, à l’électricité et aux soins médicaux.
Est-ce qu’il y était question de modifier la Constitution et de créer de nouvelles institutions ?
Cela faisait partie des revendications. Mais dans la feuille de route, on s’est limité au redressement économique et social du pays. Il était question de restructurer la Banque centrale, de mettre sur pied un gouvernement de large consensus, de restructurer les départements ministériels. Par la suite, dans la perspective des élections législatives, nous avons adressé une lettre au Président de l’Assemblée nationale pour poser le problème de la révision de la Constitution, car certains ont opposé l’argument selon lequel la nomination d’un Premier ministre qui soit aussi Chef du gouvernement était anti-constitutionnel. Mais le contexte général était difficile. Les gens étaient fatigués : ils avaient faim ; ils avaient soif. C’est pourquoi, nous n’avons pas forcé pour aller dans le sens de la révision constitutionnelle. Il fallait sortir de la crise le plus rapidement possible. Mais je pense qu’il faudrait procéder à cette révision de la Constitution pour clarifier les choses. Sachez que nous ne pouvions pas être à l’abri de certaines erreurs car nous étions dans l’urgence.
Comment Lansana Kouyaté a-t-il été choisi ?
Le médiateur désigné par la Cédéao, l’ancien chef de l’Etat nigérian Ibrahim Babangida, avait permis de définir deux solutions alternatives : soit le Président maintenait le Gouvernement en place avec le nouveau Premier ministre qu’il venait de nommer, en l’occurrence Eugène Camara, avec toutes les conséquences qui pourraient en découler pour lui ; soit il mettait en place un gouvernement de large consensus. Nous avions lancé un préavis de grève pour le 12 février. Le Président nomme un nouveau Premier ministre, Eugène Camara, le 9 février. Le jour même, la population est descendue dans la rue à 22 heures, et les violences ont commencé. Donc, ces événements ont eu lieu avant même que la grève n’entre en vigueur. Le 12 février, le Gouvernement a décrété l’état de siège en même temps que la grève était lancée.
Si le Président choisissait la première solution, Babangida l’a prévenu que, dans ce cas, il n’aurait pas le soutien de la communauté internationale et qu’il risquait de perdre son poste. Il ne lui restait plus que la seconde solution qui consistait à mettre en place un gouvernement de large consensus. Le nouveau Premier ministre allait être choisi sur une liste de 5 noms dont 3 seraient proposés par les syndicats et 2 par la société civile.
Les syndicats ont établi d’abord une liste de 25 noms. Après un vote, 2 noms ont été retenus. Puis la liste a été portée à 3 noms : Mohamed Béavogui, haut-fonctionnaire au Fida, Lansana Kouyaté, à l’époque à la Francophonie et Saïdou Diallo, directeur général de la Sécurité sociale. Finalement, la société civile proposa un seul nom, en la personne de Mohamed Béavogui. Le Président a choisi Lansana Kouyaté.
Pendant un certain temps, il y a eu de l’accalmie. Mais, on s’est aperçu que le nouveau premier ministre Lansana Kouyaté ne répondait pas aux attentes de la population. L’Intercentrale syndicale lui a alors adressé un premier coup de semonce.
Comment a-t-il réagi ?
A la veille des festivités du 1er mai, nous avons adressé au Premier ministre un mémorandum. Nous avons discuté entre nous à bâtons rompus. Puis, nous lui avons envoyé une lettre ouverte. Après quoi, il nous a reçus. Il nous a indiqué ce qui lui paraissait possible et ce qui ne l’était pas. Nous avons répondu qu’il s’éloignait de la feuille de route et qu’il faudrait un cadre de concertation avec les forces du changement.
Lors de votre séjour à Lomé, au Togo, à la fin du mois d’août 2007, l’Intercentrale a publié un bulletin d’information apportant son soutien au Premier ministre. Est-ce que vous avez approuvé cette démarche ?
A l’époque, étant à Lomé, je ne savais pas selon quel critère ce bulletin d’information avait été publié. Un collègue m’avait alors précisé qu’il ne s’agissait pas d’un soutien à Lansana Kouyaté, mais plutôt aux actions du Gouvernement. D’autres ont dit que c’était un soutien aux forces du changement. Toujours est-il que ce changement est irréversible et nous irons jusqu’au bout. Après analyse de la situation, on constatait qu’il y avait quelque part un blocage. Nous avions alors envisagé de faire une démarche auprès de la Cédéao, pour rappeler la promesse qu’elle avait faite par la voix de Babangida de créer à Conakry une antenne de suivi de la mise en œuvre du protocole d’accord. Par exemple, en ce qui concerne la nomination aux emplois civils et la restructuration de l’administration. Certains départements sont trop lourds avec trois secrétaires généraux, deux chefs de cabinet, beaucoup de conseillers…
Est-ce qu’une fraction de l’Intercentrale n’est pas en train de trahir les aspirations pour lesquelles les populations ont consenti de lourds sacrifices ?
Je pense que s’il y a des syndicalistes qui le font, ce serait extrêmement dangereux. L’unique espoir du peuple de Guinée repose aujourd’hui sur les syndicats. Nous ne devons pas trahir le peuple, trahir ceux qui sont morts et toutes les forces (Guinéens de l’extérieur, communauté internationale, organisations syndicales…) qui nous soutiennent.
On observe qu’il y a des tiraillements et des divergences au sein de l’Intercentrale syndicale. Certains veulent soutenir le Premier ministre, d’autres le Président. Le front intersyndical ne risque-t-il pas de se briser, de voler en éclats ?
Je pense que nous n’en arriverons pas là. Nous ne sommes pas seuls sur le terrain. Les organisations syndicales africaines et internationales nous demanderont des comptes car le syndicalisme guinéen est devenu un phare, un porte-drapeau. Nous ne voulons plus que le sang soit versé en Guinée. Tout est en place pour nous permettre de dialoguer, de nous comprendre, de nous tolérer mutuellement, pour ne pas aller aux affrontements. Il y va de l’intérêt de tous les Guinéens.
Les revendications populaires dans notre pays peuvent-elles aboutir et sont-elles compatibles avec le maintien au pouvoir du président Lansana Conté ?
Cela est discutable. C’est nous qui faisons les hommes et les femmes de pouvoir. Par exemple, les mouvements de soutien ou de défiance peuvent emmener une situation politique dans tel sens ou dans tel autre. Le problème de la Guinée n’est pas insurmontable.
Le premier ministre Lansana Konyaté a été appelé pour résoudre les problèmes économiques et sociaux de la population. Mais il est visiblement en train de préparer sa carrière politique. Comment jugez-vous cette attitude ?
Si tel était le cas, je le désapprouverais car il n’a pas été appelé pour rechercher le pouvoir, mais pour une mission bien précise, c’est-à-dire nous sortir de la misère.
Vous n’avez à aucun moment, au cours de cet entretien, mentionné les partis politiques. N’auraient-ils joué aucun rôle au cours de ces événements ?
Chacun a fait ce qu’il pouvait. Peut-être, les partis ont-ils joué un rôle à distance. Certains ont fait des prières, d’autres des sacrifices et il y a ceux qui ont donné leur vie. Tous les Guinéens ont pris part à ces événements.
Est-ce que vous allez tirer au clair la question concernant la Commission d’enquête sur les tueries de janvier-février 2007 ?
On ne peut pas occulter cette question. Nous avons d’abord voulu voir ce que la justice guinéenne était capable de faire. Il faut que les coupables soient identifiés et sanctionnés. C’est l’impunité qui nourrit l’insécurité dans le pays. Aucun Guinéen n’est prêt à pardonner ces tueries. C’est une question primordiale. Après les morts de juin 2006, rien ne s’est passé. En 2007, il ne se passera rien non plus ? Non. La lumière sera faite sur ces crimes.
Des informations concordantes et graves indiquent que le Chef du gouvernement procède à des passations de marchés, de gré à gré, en faveur de ses proches et de ses parents, en violation flagrante des procédures réglementaires qui doivent régir les marchés publics, et qu’il s’est livré à des dépenses somptuaires, lors de sa visite en Guinée forestière, dans sa villa de fonction ou en créant des mouvements de soutien à sa personne. Qu’en pensez-vous ?
J’apprends ces informations de la même manière que vous, par la presse écrite et les rumeurs de la ville. Je n’apprécie pas ce genre de comportement. Mais, de toute façon, c’est nous qui fabriquons et façonnons le chef, selon notre intérêt. Après cela, c’est un problème qui se pose à toute la nation.
Nombre de revendications inscrites sur la feuille de route du nouveau Gouvernement ne sont pas encore satisfaites. Qu’allez-vous faire maintenant pour l’y contraindre ?
Nous avons rencontré une mission de la Cédéao venue à Conakry. Avec les organisations de la société civile et le patronat, nous avons fait l’évaluation à mi-parcours de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. La délégation a pris l’engagement d’en rendre compte au président en exercice de la Cédéao, le président Blaise Compaoré, ainsi qu’au médiateur, le président Babanguida. Nous restons à l’écoute des résultats de cette concertation qui a eu lieu au Palais du peuple, le 10 septembre 2007.
A plusieurs reprises, vous avez risqué votre vie. N’avez-vous pas peur de la mort ?
Je n’ai pas à avoir peur de la mort. Je suis croyante et j’ai des convictions. Pendant l’état de siège, j’ai eu des propositions pour aller me réfugier dans des ambassades, ce que je n’ai pas accepté. Ce dont j’ai peur, c’est de l’insécurité qui menace les enfants orphelins. Les enfants ne sont pas responsables des actes des parents. Cette année, j’ai préféré garder mes enfants à la maison, car ils ne sont pas à l’abri d’actes de malveillance en représailles contre mon engagement syndical, pour m’abattre moralement. C’est ce qui me préoccupe. Nul ne peut empêcher mon destin de s’accomplir. A l’Assemblée nationale, on m’a accusée de mettre le feu à mon pays. J’ai répondu que je suis mère et que, si j’allume le feu, c’est pour faire bouillir la marmite. Malheureusement, cette marmite est vide.
Quel message pouvez-vous nous confier pour terminer ?
Pourquoi voulons-nous le changement ? Pour mettre fin à la mal gouvernance, à la gabegie financière, à l’impunité des responsables, à la pauvreté et à la misère. Notre position, c’est le respect du protocole d’accord signé le 27 janvier 2007, c’est de surveiller et de veiller sur l’action gouvernementale afin d’éviter les divisions, de veiller à l’unité nationale et à son renforcement à travers le dialogue social. Nous lançons un appel aux travailleurs, au peuple tout entier pour que tout le monde s’implique dans le processus électoral et soit réellement présent dans les urnes. Nous appelons les jeunes et les femmes à s’inscrire massivement sur les listes des partis politiques, en position éligible, pour que la prochaine Assemblée nationale soit plus jeune et plus dynamique.
Propos recueillis par Alpha Sidoux BARRY