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M. Camara, Permettez-moi tout d’abord de vous remercier infiniment pour ce brillant article dont vous venez de nous gratifier. Je dois avouer qu’il est instructif et mérite qu’on s’y penche sans passion, ni parti pris. Je réagis car j’estime appartenir à cette jeunesse (j’avais 3 ans à la mort de Sékou Toure) que vous les ainés cherchez à informer, et à éduquer, sur notre passé récent. Alors, réclamant de cette légitimité donc, je souhaite faire des observations sur votre dernier texte, « Le débat reste confus, soyons sérieux !» : 1. La sortie de Bah Oury et L’association(…) du camp Boiro: A moins d’avoir lu un discours différent de celui que vous fustigez, j’estime que vos attaques contre le ministre de la réconciliation nationale manquent de substance et demeurent totalement injustifiées. Dans son discours, M. Bah n’a jamais présenté des excuses au nom de l’Etat. Au contraire, tout ce qu’il a fait c’est de reconnaître que les personnalités qui ont perpétré les violences contre nos populations, aussi bien sous Sékou Toure que sous Lansana Conte, l’ont fait au nom de l’Etat guinéen en abusant de la confiance des Guinéens. Ensuite, il déclare que c’est à cet Etat, donc, de prendre toutes les mesures nécessaires pour diligenter une gestion adaptée de notre passé historique. Ce qui a mon avis est normal et louable! Donc, M. Camara, sans vouloir engager une polémique avec vous, vous conviendrez avec moi que ces tâches, tout comme pour fournir une éducation et des soins de santé à nos populations, relèvent du domaine de la responsabilité de l’Etat et doivent être adressées dans le cadre global de notre développement. Si la légitimité du régime du président Conte peut être débattue, dans les conditions actuelles, on ne peut soutenir sérieusement que la démarche du ministre est contraire à ses prérogatives de délégué du chef de l’Etat dans son domaine de compétence, la réconciliation nationale et les relations avec les institutions. Je crois donc qu’en toute honnêteté, on doit s’efforcer tous, quels que soient nos sentiments, à rapporter fidèlement les faits et éviter de faire des procès d’intentions à nos prochains qui essayent de faire une différence, fussent-ils des hommes publics. Cela y va de notre compréhension réciproque, gage d’un dialogue constructif et apaise Par rapport à l’association du camp Boiro, pour commencer, je souhaite souligner que je n’en suis pas membre car n’ayant pas été directement affecté par le PDG (qui reste tout de même le mal commun à tous les Guinéens !!). Mais, sincèrement, je pense qu’il faut donner du crédit aux hommes et femmes de cette structure qui se sont battus pour nous amener, en tant que Guinéens, à faire face à notre passé. Grâce à eux aujourd’hui beaucoup de jeunes, comme moi, s’intéressent à ce sujet. Leur courage doit être loué et leurs efforts soutenus. Qu’ils en soient donc dûment remerciés. Les reproches que vous formulez contre cette organisation n’obéissent à aucune logique valide à mes yeux pour trois raisons : · Premièrement, vous n’êtes pas exactement une victime du PDG sur la base que vous évoquez car vous ne pouvez pas, même par la conception africaine de la famille, vous substituer aux enfants naturels de votre oncle, ou sa femme (votre tante), pour enfiler une étoffe de victime ou enfant de victime. · Deuxièmement, l’existence de cette association n’empêche en rien la mise en place d’une autre pour les victimes du régime de Lansana Conte. D’autres existent déjà, notamment celles qui ont pris en charge les victimes de janvier-février 2007. Etant vous-même victime de Conte à travers le « coup » avorté de Diarra, j’estime que vous êtes en bonne position pour contribuer à mettre en place ce genre d’organisations et nouer des partenariats entre toutes ces structures pour débusquer les bourreaux tapis dans les arcanes de l’administration guinéenne. Et lutter pour que cesse la violence d’Etat dans notre pays. · Troisièmement, il me paraît, humainement et moralement, difficile d’exiger de Dr Marega (président de l’association Boiro), par exemple, qu’il réclame justice pour Lansana Beavogui (exécuté par Lansana Conte) pendant que Mariam Beavogui (sa propre fille) sert dans le gouvernement de Conte, sans apparemment se soucier, ou s’empresser, de rétablir la vérité sur le rôle que son père aurait joué dans la dictature de Sékou Touré. 2. Telli Diallo à l’OUA : Je pense fermement que votre article a un peu tordu le coup aux faits tels ici. Je suis sûr que vous savez très bien que le secrétaire général de l’OUA ne peut être le représentant d’un gouvernement. Ni l’envoyé d’un quelconque président. L’être même est incompatible avec la notion d’élection à ce poste. Etre détaché de son Etat est surement une condition obligatoire d’éligibilité. Est-ce que cette neutralité a toujours été respectée ? Peut-être que non mais l’essentiel est que le titulaire y est élu. Le travail du secrétaire général étant essentiellement un travail administratif, la décision de recevoir (ou boycotter) le Ghana, une décision politique, ne pouvait relever que de la seule compétence des chefs d’Etat, pas du secrétariat. Donc, Sékou Touré qui connaissait déjà les textes de l’organisation en tant que cofondateur, à moins de mettre son compatriote dans une situation impossible (et Dieu sait qu’il n’a manqué aucune occasion pour le faire), ne pouvait théoriquement lui demander de l’appui pour réinstaller N’Nkrumah. Ce travail était celui des diplomates guinéens. Mais la position de la Guinée sur cette question était vraiment intenable car le coup d’Etat était avant tout une affaire intérieure au Ghana qui, je crois comprendre, s’acquittait de ses devoirs vis-à-vis de l’organisation malgré le changement de régime. Mentionnons au passage que Nkrumah, ayant libéré le Ghana en 1957, s’était progressivement métamorphosé en dictateur en instaurant le parti unique chez lui. Il se fit élire président à vie en 1964. Une des raisons de son éviction du pouvoir. Mais bon…revenons à nos moutons. Par ailleurs, M. Camara, je voudrais vous rappeler que la Guinée n’a pas soutenu Diallo Telli pour son second mandat en 1968, contrairement à ce que vous dites, et d’après Portos et André Lewin, la délégation guinéenne (dont Portos faisait partie) avait pour instruction de voter contre M. Diallo. La délégation ne le fera pas. Mais cela ne saurait être perçu comme un forcing sur Sékou Toure à soutenir Telli car la Guinée s’est abstenue. Et tout porte à croire que le différend entre les deux hommes est antérieur à cet incident. Et dans mes lectures, vous êtes le premier à soutenir, sans sources, le contraire. Vous comprendrez alors aisément pourquoi votre témoignage sur cet épisode aura du mal à faire le poids aux côtés de ceux que je vous ai déjà cités un peu plus haut. Fodeba Keita et Diallo Telli : A ce niveau, M. Camara, vous semblez procéder ici à une sorte de catégorisation qui manque de pertinence. On peut reprocher à certains cadres guinéens de l’époque de plein de choses mais ayons la rigueur de ne pas comparer une personnalité qui a personnellement pris part à des séances de torture et d’exécutions (?), et une qui a manqué le courage d’exprimer ses opinions. Ne rendons pas le débat confus ! Des témoignages concordants de victimes attestent que Fodeba Keita personnellement prenait part à des séances de torture. Votre texte d’ailleurs y fait précisément référence. On doit le juger, même à titre posthume, pour ces actes qu’on lui reproche et, pour répondre à votre question, sa mort ne l’absout pas de sa culpabilité qui doit être établie par la justice. Mais il ne saurait être rendu responsable de crimes au seul prétexte qu’il fut associé, probablement par patriotisme, à un pouvoir qui commit des atrocités. Dans le cas de Diallo Telli, votre article est à la rigueur une spéculation pure et particulièrement simpliste. Vous n’avez fait mention d’aucun cas ou il aurait été impliqué dans des tortures ou des exécutions. Il a servi au mieux de lui-même la cause guinéenne (que je ne peux pas confondre avec servir une dictature) sur la scène internationale, aux Nations Unies et à l’ambassade de Guinée aux Etats-Unis. Il en a fait au temps à la tête de l’OUA au nom de l’Afrique. Tous ces faits ne souffrent d’aucune ambigüité. Il a passé 14 des 18 ans de sa carrière en tant que ressortissant de la Guinée indépendante à l’étranger. Vous lui reprochez, à juste titre, de n’avoir jamais condamné le régime. Moi je trouve que son silence frisait la lâcheté. Beaucoup (inclus moi-même) s’interrogent sur les motivations réelles de son retour en Guinée malgré la situation du pays en 1972. Même sa famille tâtonne sur cette question. Devenant le 16e ministre de la justice - un ministère qui relevait de Moussa Diakité (un influent membre du BPN du PDG et tortionnaire de son état) - en 14 ans d’auto gestion, prouve l’importance extrêmement marginale de ce ministère dans la Guinée du PDG. Il aurait même présidé des « jugements » au tribunal. S’il s’avère qu’il eut envoyé des Guinéens à la boucherie, il doit en être juge. Mais son inaction aussi répréhensible et vos critiques aussi fondées soient-elles, ne sauraient le rendre coupable de disparitions. Par leur nature, nous savons tous, vous peut-être mieux que moi, que la dictature résulte tout le temps d’un pouvoir confisque entre les mains d’un groupuscule de personnes partageant la même vision et les mêmes intérêts. Le cas de la Guinée ne fit pas exception. La Dictature du PDG, habillée dans une « révolution », était familiale et clanique (à ne pas confondre avec ethnique). Et l’hécatombe que connut notre pays fut planifiée et exécutée par ce cercle au nom de la république. La propagande du parti aidant, beaucoup de hauts cadres, même ministres, ne découvriront la vraie nature du régime qu’une fois aux prises avec ses méthodes dans les camps de détention. Le mea-culpa de M. Barry de la voix de la révolution en est une illustration irréfutable. Et à ce jour rien ne prouve que M. Diallo eut eu connaissance des « 45000 disparus » avant son arrivée, ou qu’il fut associé a la disparition des autres 5000. Tout élément d’information à cet égard est vivement recherché et contribuera, à n’en pas douter, au rétablissement de la vérité historique (c’est l’expression en vogue !). Tout ceci pour dire que responsabiliser M. Diallo Telli, et bien d’autres cadres guinéens qui ont servi la révolution avec conviction, sous l’angle d’appréciation que vous proposez, consiste à « réduire l’histoire à un labyrinthe d’opinions ». Une telle approche, à mon sens, déplacera, de façon regrettable, la problématique de la lutte pour une justice équitable dans notre pays du terrain juridique et moral, où elle doit se situer, vers le terrain miné de la politique politicienne. La conséquence de cela ne saurait être que l’élargissement du fossé qui sépare déjà les directs ayant-droits à l’héritage de Sékou Toure. Le PDG étant le mal commun à tous les Guinéens, soit dit en passant. Fodeba Keita et Diallo Telli, pour ne parler que de ces deux là, ont chacun à sa façon, exprimé des regrets pour leur rôle supposé ou réel dans les exactions commises. Fodeba dans sa cellule à Kindia et Telli dans ses correspondances avec le président Sékou. Est-ce suffisant ? A chaque Guinéen d’apprécier. Mais à mon sens c’est des aspects qui pourraient probablement constituer des circonstances atténuantes pour une personnalité comme Fodeba dans le jugement que les gens se feront de lui. Tout en sachant que Sékou et son cercle, les véritables présumés responsables, n’ont jamais manifesté de remords jusqu'à la mort du régime en 1984. Sur un autre registre, je voudrais juste vous prier de ne pas vous sentir agacé par le fait que certains de nos compatriotes dénient à Sékou Touré la paternité de notre indépendance. Surtout quand cette paternité est composée en chansons à la gloire d’une personne présumée responsable de tant de souffrances et d’injustices contre son pays. N’oublions pas qu’en dépit du résultat globalement macabre de son règne, le palais présidentiel de notre pays porte son nom alors qu’aucun verdict n’a encore été rendu sur les charges qui pèsent contre lui. Pour finir, M. Camara, je vous prie de m’excuser sincèrement si mon texte vous a égratigné de quelque manière que ce soit. Ce n’était nullement mon intention. Veuillez mettre tout écart de language au compte d’un manque de maîtrise de la langue française. Bien à vous. Lamarana Diallo, Londres pour www.guineeactu.com
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