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Il est une vérité universelle qui veut que c’est dans le malheur qu’on compte ses amis. Le peuple de Guinée est aujourd’hui confronté à cette réalité ; et le moins qu’on puisse dire c’est que nos voisins font dans l’ensemble preuve d’une discrétion étonnante, quand ils ne volent pas au secours de l’apprenti-tyran de Conakry. Et dans ce registre la cascade de soutiens qui nous vient de Bamako ne manque pas de soulever quelques questions.
En préambule, je dois d’abord avouer que je ne suis pas un fin connaisseur de la scène politique malienne, pour tout dire je confesse même mon ignorance dans ce domaine ; c’est d’ailleurs pourquoi j’éviterai d’énoncer ici des vérités définitives sur le Mali, comme l’ont fait certains responsables maliens à propos de ce qui se passe chez nous. Ainsi, je ne savais pas grand chose de Monsieur Mariko et de son parti du SADI, à part qu’il avait été l’un des fers de lance de la révolte estudiantine malienne contre le régime de Moussa Traoré, ce qui, à priori l’honore. Et c’est sans doute fort de cette légitimité que cet homme a cru bon de fustiger les membres de forces vives guinéennes et de tancer vertement le Président de l’assemblée nationale malienne qui avait eu le tort de s’émouvoir des tueries perpétrées à Conakry. Comment cet homme qui pensait souhaitable de se débarrasser de Moussa Traoré ne comprend t-il pas que les Guinéens veulent en finir avec les régimes militaires et dictatoriaux. À Moussa, Moussa et demi : sans nous livrer à une comptabilité macabre, on peut prendre le pari que notre Moussa a sans doute déjà fait plus de mal que le malien en plusieurs années de règne. Je ne savais pas grand-chose non plus de Monsieur Bathily et de ses marcheurs qui sont allés jusqu’à assimiler Dadis à Lumumba ou Sankara. Personne ne sait ce que serait devenu Sankara ou Lumumba; mais nous savons nous ce qu’ont été Sékou Touré et Lansana Conté pour la Guinée, et ce vers quoi s’oriente Dadis, si on le laisse faire. Après la sortie hasardeuse de Mr TIken Jah Fakoly et la marche de soutien organisée par un certain Monsieur Bathily et les siens, on peut légitimement se demander quel vent souffle en ce moment sur Bamako ?
Les Guinéens sont aujourd’hui tout simplement peinés de voir que certaines personnalités maliennes semblent adopter la position du « il faut les laisser se débrouiller entre eux ». S’il leur est difficile d’enjamber sans les voir les cadavres qui jonchent la pelouse du stade du 28 septembre, les intervenants Bamakois qui crient le plus fort, semblent pour le moins conciliants avec le régime de Conakry. Si ces marcheurs semblent ainsi minimiser le malheur qui s’est abattu sur le peuple guinéen, c’est sans doute qu’ils pensent que le « Grand homme » du CNDD, animé d’idéaux nobles ne peut « faire d’omelettes sans casser des œufs ». Il nous serait difficile de souscrire à une telle idée car pour nous, nul ne devrait payer de sa vie sa volonté de s’exprimer librement sur le sort de son propre pays. D’autre part, les Guinéens ne sont pas du tout convaincus que le CNDD soit animé d’intentions nobles à l’endroit du peuple guinéen. Car il faut savoir que les bandes armées qui ont aujourd’hui confisquées les institutions du pays ne sont préoccupées que par des considérations matérielles propres à leur corps de métier. Pour dire les choses de manière prosaïque, les militaires comptent bien se servir sur le dos de la bête, et se tailler la part léonine dans les maigres ressources du pays. Les policiers en savent quelque chose, eux qui ont vu des dizaines des leurs massacrés parce qu’ils demandaient tout simplement, comme les militaires, une augmentation de leurs salaires.
On peut donc se demander pourquoi certains veulent encore nier ce que tous les Guinéens déplorent aujourd'hui, et que la terre entière peut observer. Faut-il considérer que les Guinéens amassés dans ce stade le 28 septembre étaient tous des mauvais Guinéens prêts à vendre leur pays aux étrangers ? Comment nos voisins peuvent-il balayer d’un revers de la main l’unanimité de toute l’opposition guinéenne contre la candidature du satrape du CNDD, au motif que ce dernier est animé de bonnes intentions ? N’est-ce pas là un encouragement à la répression adressé aux hordes armées de Conakry? Alors que des guinéens manifestent dans le monde entier leur désapprobation, il est consternant de voir des frères africains organiser des marches de soutien aux auteurs des atrocités du 28 septembre. C’est à croire que certains sont persuadés d’être plus lucides sur le problème guinéen que les Guinéens eux-mêmes. Au manque de compassion pour le peuple de Guinée, ils ajoutent ainsi de la condescendance en affirmant, comme Mr Fakoly, lire au second degré les condamnations de la communauté internationale, prétendant ainsi révéler le « sens caché des choses » inaccessible aux pauvres guinéens. A vrai dire, les guinéens n’ont besoin d’aucun dispositif de décryptage pour mesurer le gâchis que connaît leur pays depuis cinquante ans et la souffrance qui leur est infligée depuis. Ils savent que livrés aux bandes sauvages léguées par Conté, la régression barbare leur tend les bras. En fait, ils sont tout simplement lassés de servir de terrain d’expérience à tous ceux qui sont en mal de « héros révolutionnaires ». Et certains africains devraient arrêter de vivre, à bon compte et sur le dos des autres, des mythes « romantico-révolutionnaires » et regarder la vérité en face, au lieu de s’en prendre automatiquement à l’ancienne puissance colonisatrice. L'occident n'est pas la seule responsable de nos malheurs; nous enfantons aussi nos propres monstres. Et de ce côté, on doit savoir que la Guinée a largement payé son tribut. Quand on aura compris cela on évitera, comme c’est trop souvent le cas, d’adopter ce réflexe pavlovien qui consiste à systématiquement tenir pour mauvais tout ce qui est proposé par l’occident. Nous Guinéens ne connaissons que trop cette prétendue politique nationaliste ou panafricaniste ; il s’agit souvent pour certains de se concilier l’adhésion des populations, souvent en difficulté, en leur offrant en pâture un ennemi extérieur, l’ancienne puissance colonisatrice faisant souvent l’affaire. Cette stratégie qui a si bien réussi à Sékou Touré, il faut bien le dire, inspire encore, semble t-il. Il n’est pourtant pas difficile d’observer que partout où elle a été mise en œuvre, que ce soit en Guinée, en Lybie, au Zimbabwe ou ailleurs, elle n’a jamais profité au peuple. Au contraire elle a permis à des hommes qui se sont d’abord présentés comme des libérateurs d’endosser au-delà de ce qui est possible les habits des oppresseurs qu’ils dénonçaient. C’est pourquoi, majoritairement, les Guinéens qui sont mains nues face à des hordes sans morale, n’hésitent plus à appeler de leurs vœux l’intervention de la communauté internationale pour à la fois éviter le chaos et consolider à terme les fondements d’une vraie transition démocratique.
Il faut donc que les marcheurs de Bamako et Monsieur Mariko sachent hélas, qu'ils se trompent de combat; ou plutôt leur combat n'est pas celui des guinéens qui aspirent aussi à la liberté, comme cela est le cas pour le peuple malien. Et s’ils considèrent, au mépris de l’avis même des Guinéens, que cette junte est estimable, alors on peut s’interroger sur leurs motivations réelles. Cependant, il est toujours possible de se ressaisir ; le Président Wade qui avait manifesté des attentions quasi- filiales à Dadis avant le 28 septembre l’a montré. En tous les cas, le peuple guinéen est fatigué Et si nous n’étions pas animés par la farouche volonté de transformer notre pays, on serait presque tenté de dire à ces bien-pensants, que nous changerions volontiers notre situation avec la leur. Et nous espérons que le peuple frère du Mali, qui est plus avisé que ces entrepreneurs de morale aux motivations obscures, saura faire la part des choses et se rappeler les heures sombres qu’il a lui-même vécu, et pour lesquelles aucun guinéen n’éprouve de la nostalgie aujourd’hui.
Il reste cependant un travail important de clarification à la charge des Guinéens pour éviter à l’avenir de tels malentendus. A court terme le forum des forces vives devrait tout entreprendre pour informer et sensibiliser les opinions publiques frères sur la situation qui prévaut réellement en Guinée et sur leurs intentions réelles pour le pays. Il faut en effet croire qu’on ne peut pas faire l’économie d’une sorte de leçon de choses tant la méconnaissance de la situation guinéenne semble chronique et abyssale chez certains de nos voisins. Il doit être possible de faire quelque chose dans ce sens ; il n’est pas acceptable qu’on laisse planer une quelconque suspicion ou ambiguïté sur la lutte dans laquelle est aujourd’hui engagé le peuple de Guinée. A long terme, il faudra bien un jour ou l’autre faire un état des lieux de ce qu’on été pour les Guinéens les régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté. La nature réelle de ces régimes doit être révélée au monde. A cet égard, le travail pédagogique et citoyen des associations guinéennes qui travaillent à la réhabilitation des victimes de ces régimes doit être plus que jamais soutenu. Autrement il ne faut pas s’étonner que certains, notamment chez nos voisins, se préoccupent de commémorer en grande pompe l’œuvre d’un Sékou Touré ou d’un Lansana Conté, au corps défendant des Guinéens.
Barry Abdourahmane Enseignant-chercheur GESFICOME-CRED
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