vendredi 17 juin 2011
Quel Secteur privé pour la Guinée (3e partie)
Mamadou Cissé

Suite à la publication en 2 parties d’un de mes anciens textes sur le secteur privé Guinéen, plusieurs participants au forum de Guineeactu ont fait des observations et critiques constructives. Comme promis, nous ferons dans la présente contribution, un nouvel état des lieux et une actualisation des pistes de réflexion en ce début d’un nouveau régime dans notre pays. Nous voulons toutefois entamer ce texte par la prise en compte de certaines critiques et observations concernant le texte de 2008.

      
I. 
Un tour d’horizon des réactions suite aux 2 parties déjà mises en ligne :

Le grief principal relevé par certains compatriotes est le peu de place accordé à la situation politique dont l’assainissement reste pour eux la condition sine qua non de tout progrès. Dans la première partie de notre contribution, nous avions signalé comme action à mener par le Gouvernement, « Le renforcement de l’Etat de droit, l’indépendance de la justice et la fin de l’impunité ». Ces 3 conditions ne peuvent être atteintes sans volonté politique mais aussi une prise de conscience des acteurs de la justice afin de redorer le blason de leur secteur. Sans transformer la question en un débat politique, nous avons posé les bases politiques de l’émergence d’un secteur privé dynamique en Guinée. Il ne s’agit donc pas pour nous de faire fi de la situation politique actuelle en faisant un tel texte (nous avions bien précisé que le texte datait de Février 2008).

Nous convenons avec ces critiques que l’absence de volonté politique et de justice indépendante et compétente ne peut en aucun cas favoriser l’émergence d’un secteur privé dynamique. Mais de là à vouloir subordonner tout effort de relance du privé au règlement de tous les différends politiques entre le pouvoir et l’opposition, cela nous parait contreproductif. Pour nous, des efforts constants dans tous les domaines de la vie doivent être faits en vue de remporter des victoires sectorielles dont la conjonction serait le meilleur gage de réussite collective. Voudrait-on que toute initiative privée s’arrête dans le pays jusqu’à ce que l’opposition et le pouvoir s’entende autour des sujets brulants tels que les législatives, l’actualisation du fichier électoral, les audits, le patrimoine bâti, la gouvernance, les droits de l’homme, la question du commerce, … ? Sachant que l’apprentissage de la démocratie se fera sur le long terme, nous avons donc souhaité que, malgré les difficultés sur le plan politique, le débat sur la relance économique puisse avoir sa place dans la cité. Notre jeune démocratie connaitra certainement des soubresauts mais l’élan ne s’arrêtera plus et les choses s’amélioreront sur la durée et non pas du jour au lendemain. Le professeur Mamadou DIOUF (Historien Sénégalais, enseignant à la Columbia) a bien campé la perception africaine du pouvoir en remarquant ceci : « En Afrique, le pouvoir est trop centralisé et tout le monde se bat pour y accéder. Conséquence : quand on perd, on met le feu au pays ; quand on gagne, on ne s’intéresse qu’à le conserver » 1. La virulence du débat politique actuel en Guinée correspond elle à cette réalité ? Les citoyens se feront leurs convictions. Il reste néanmoins clair que Cellou a accepté les résultats déclarés par la cour sans reconnaitre sérieusement pour les futures échéances. Le vainqueur proclamé par la cour constitutionnelle et son camp sont préoccupés par les prochaines élections législatives qu’ils veulent gagner à tout prix pour mieux exécuter leur programme de société. Chaque camp ne travaille qu’à la victoire lors des législatives et tous les moyens sont utilisés pour y parvenir (la domination de Ahmed Souaré par Alpha Condé est interprété par certains observateurs comme une tentative d’isoler Dalein et de l’affaiblir avant l’élection). Il serait simpliste de rendre un seul camp responsable de la situation de pourrissement ethnico-politique que nous connaissons. Les 2 alliances, les coordinations régionales et les intellectuels en sont responsables et la situation risque de durer aussi longtemps que chacun considérera sa vérité comme la seule valable. La politique a tellement divisé les Guinéens que le débat est devenu malsain ; il suffit de lire certains commentaires sur ce site et d’écouter l’émission « La Grogne » sur la radio Soleil FM pour s’en convaincre. Pour ces raisons, nous choisissons de faire de temps en temps des textes sur d’autres sujets et de laisser aux spécialistes de faire des textes politiques. S’il est vrai que tout dépend de la situation politique, il reste aussi vrai que chaque peuple travaille au quotidien sur les différents fronts pour construire son modèle de développement. C’est pour cela que nous continuons notre série d’articles sur la question du secteur privé Guinéen.

      
II. 
La situation du secteur privé a-t-elle changé (depuis février 2008) ?

Le Secteur privé a-t-il connu des évolutions depuis Février 2008 (date du texte qui a été remis en ligne tout récemment) ? La réponse à cette question est mitigée car à l’image des autres secteurs, on peut penser qu’il y a eu du surplace ou du recul même si quelques entreprises ont pu émerger. Qu’en est-il réellement ? Nous proposons notre réponse à travers ce qui suit :

  1. Sur le plan organisationnel : le patronat Guinéen est sorti affaibli du duel de 2008 entre  Mamadou Sylla et Youssouf Diallo. La structure mère (Patronat de Guinée version Mamadou Sylla) a presque disparu laissant la place à son ex rivale CPEG (confédération Patronale des Entreprises de Guinée) même si l’on apprend depuis un mois la création d’un nouveau patronat (Mouvement des Entreprises de Guinée). La Chambre de Commerce, d’Industrie et de Guinée (CCIAG) ne fait pas meilleure prestation. Ces derniers mois, l’association GOHA (Groupe des Opérateurs pour les Droits de l’Homme), qui est plus active dans le commerce pose des actes encourageants (séminaires, rencontre avec les autorités, …) et essaie tant bien que mal de combler, dans son secteur, le vide laissé par la CCIAG. Les autres secteurs ne sont pas mieux structurés : dans le domaine du BTP, l’association créée par le PDG de GUICOPRES en 2009 ne pouvait prospérer car elle relevait d’une action unilatérale et les rares adhérents n’étaient que des sous-traitants du nouveau boss. Dans les autres domaines (hôtellerie, téléphonie, internet, petite industrie, cabinets de consulting….), souvent des associations professionnelles existeraient sur papier sans grande visibilité sur le terrain.  Bref, les structures organisationnelles professionnelles dans le secteur privé Guinéen se font encore désirer.  Ce qui limite le pouvoir de négociation du secteur privé ainsi que sa capacité à développer l’exportation.
  2. De nouveaux opérateurs depuis 2008 : dans la tradition Guinéenne de rapports incestueux entre le privé et le pouvoir, chaque régime (depuis le libéralisme en 1984) a eu ses entrepreneurs et fournisseurs (Mamadou Sylla et son futur Tout pour l’ère Conté, le tandem KPC-Diouldé pour le CNDD et bientôt de nouveaux pour le régime de Alpha Condé), soit un éternel recommencement et un enrichissement facile de certains sur le dos du public. Les sociétés GUICOPRES et TANE sont donc les nouvelles structures sorties de l’ornière depuis 2008 avec les marchés de gré à gré que l’Etat leur a passés. De nouveaux acteurs du privé ont émergé de façon normale et forcent l’admiration. Dans le secteur bancaire, la création de BADAM (Banque Africaine pour le Développement Agricole et Minier) par des Guinéens a été une initiative salutaire. La société CONATAXI dans le domaine du transport urbain est une autre bonne nouvelle. Dans le domaine des services, il y a certainement de l’amélioration en termes d’offre locale (cabinets d’expertise qui rivalisent de plus en plus avec les leaders mondiaux et commencent à être compétitifs aussi bien en Guinée qu’à l’extérieur).
  3. Pas d’amélioration des facteurs de production : la résolution du problème d’énergie se pose avec plus d’acuité car la situation n’a fait qu’empirer entretemps. Cela constitue le principal facteur de blocage à l’essor des petites industries : mini-laiteries pour la fabrication de Yaourt ou de fromage, usine de jus de fruits (mangue ou orange), … La question de la formation et de la qualification des Ressources humaines reste aussi entier. Les formations professionnalisantes ne répondent aux besoins actuels et futurs du secteur privé, ce qui pousse les entreprises à recruter une bonne partie de leur personnel dans les pays voisins (aussi bien pour les postes de management que pour certains postes opérationnels). Il faut aussi signaler l’état défectueux des infrastructures, notamment le réseau routier. Au niveau des télécommunications, des efforts restent à faire même si le prix des appels téléphoniques parait acceptable par rapport aux pays voisins. Il faudra tout de même que l’ARPT essaie d’améliorer l’interconnexion et d’aider les sociétés à développer la téléphonie fixe (plus rentable pour les sociétés).
  4. L’environnement des affaires : il a connu un recul avec l’épisode CNDD. La plupart des marchés ont été octroyés par copinage sans appel d’offres. La Guinée n’a guère évolué dans le classement de Doing Business 2 où elle continue à occuper le peloton de queue malgré ses potentialités (minières, agricoles, énergétiques et touristiques). En plus, chez nous, quand on parle d’investisseurs, la tendance consiste à oublier les nationaux dont l’apport est pourtant salutaire. Pendant que l’Etat acceptait le monopole de certains opérateurs, il n’a pas du tout cherché à adapter la fiscalité. Conséquence : certaines entreprises ont disparu ou sont revenues dans l’informel par ce qu’elles ne gagnaient plus de marché et par conséquent ne pouvaient honorer les engagements fiscaux. L’Etat sort perdant (diminution des recettes fiscales, augmentation du taux de chômage, …) d’une situation qu’elle aurait pu pourtant éviter. Sur le plan macro-économique, l’inflation et la dépréciation du Franc Guinéen sont reparties de plus belles après l’intermède Kouyaté même si une stabilisation est en vue depuis 1 mois.

Certes, cette liste n’est pas exhaustive mais elle fait un bref résumé de la stagnation (ou du peu de changement) intervenu entre 2008 et maintenant. Nous aborderons dans la prochaine publication, la 4e partie qui sera axée sur la dynamique à engager par le secteur privé pour jouer son rôle dans le développement du pays.


Mamadou Cissé
Titulaire d'un M2 en Entrepreneuriat
Prof. de Marketing à Koffi Anan


Notes :

  1. Citation faite à propos de la Côte d’Ivoire dans Jeune Afrique
  2. Institution de la Banque Mondiale qui établit chaque année une classification de l’environnement des affaires dans les différents pays.


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Cisko, vendredi 24 juin 2011
Merci M. Gandhi. Comme mon texte est presque fini, je mettrai en ligne les 2 dernières parties. Après on fera ensemble une synthèse générale. Bien qu`on puisse avoir des points de vue divergents, il me plairait d`échanger avec vous de façon professionnelle sur des questions socio-économiques et de développement. Je suis joignable à salifima@hotmail.fr et mamadoucisse (skype). Bien à vous
Gandhi, jeudi 23 juin 2011
Cisko, j`ai du m`absenter 8 jours, d`où ma non réaction aux textes publiés, et notamment au tien. Juste une petite remarque préalable : AC ne veut pas gagner les législatives pour imposer un programme de société inexistant (je rappelle que j`ai longtemps signalé au RPG l`absence de programme sur son site, y compris l`avant veille du premier tour de l`élection), mais pour prouver à sa manière, que la légitimité (et non légalité) qu`il ne possède pas (et lui le sait), lui sera acquise par une victoire qu`il veut éclatante (sans aller jusqu`aux 90%). Pour le reste, évidemment les luttes entre AC et son opposition n`ont rien à voir avec les problèmes économiques. Toutefois, le climat des affaires est une notion que peu prennent en compte, mais qui est pourtant plus important que l`existence ou pas de moyens financiers pour réaliser son projet. Il n`y a rien à rajouter à ce qui est décrit par ailleurs, tout est dit et constitue la triste réalité, ce qui est désespérant. Cela l`est d`autant plus, que les problèmes énergétiques ne vont pas se régler en un jour, ce qui diffère mécaniquement la création de mini-industries, créatrices d`emploi. Les perspectives à court terme sont donc loin d`être réjouissantes.
Cisko, mercredi 22 juin 2011
Bjr M. Diakité et merci de votre réaction. Même si le patronat ne joue pas son rôle (à l’image de la plupart des organisations professionnelles du pays), je pense qu’il doit exister et essayer de se parfaire au fil du temps. La majorité des entreprises se trouvent dans l’informel mais les quelques rares qui ont décidé d’évoluer dans le cadre officiel savent que leur salut serait dans une organisation patronale unie et dynamique. Pour ce qui est des possibilités l’exportation, je parle des produits (eau Coyah, Tôles GI, produits de Sodefa, Topaz, …) et des services (BADAM, SOGAM, CARIG, GUITER,…) ; donc il s’agit d’avoir des activités hors de la Guinée et de rapatrier dividendes et/ou revenus vers la Guinée. Je reste convaincu que certaines entreprises Guinéennes peuvent décrocher des marchés en Guinée Bissau, en Sierra Leone, Liberia, Mali, … C’est une question d’organisation et de vision. L’apparition de nouveaux opérateurs économiques à la faveur de la prise du pouvoir par le CNDD a-t-elle freiné ou encouragé le business en Guinée ? La réponse est mitigée. En principe, plus les entreprises se créent, plus leur création est encouragée (effet de contagion, besoin de fournisseurs,…) mais la pratique du gré à gré contribue à décourager et à anéantir la volonté de création de PME sauf pour ceux qui voulaient juste jouer le rôle de sous-traitant (pour profiter par exemple de sous-traitance avec GUICOPRES, beaucoup de personnes ont créé des PME de bâtiment qui sont aujourd’hui en faillite). Pour ce qui est de la 4ème partie, elle est déjà disponible au niveau du Webmaster qui va certainement le mettre en ligne dans les prochains jours. Merci et au plaisir.
Mory Diakité, lundi 20 juin 2011
Très intéressant comme analyse. Moi j`aime les gens comme vous qui ont compris que près des 2/3 de notre PIB provient du secteur privé et que, par conséquent, c`est sur ce secteur qu`il fallait mettre en valeur. Pourquoi ne commencer votre étude que depuis février 2008 ? Je pense que c’est une erreur même si j’ai bien compris que vous souhaitiez faire un zoom. Je ne suis pas tellement d’accord avec vous sur votre affirmation selon laquelle « le patronat guinéen est ressorti affaibli ». Le patronat guinéen ne représente que lui-même. La quasi-totalité des entreprises dans notre pays opèrent dans le secteur informel. Comment pourraient-elles être représentées par cette organisation patronale ? Par ailleurs, je ne vois pas trop le lien entre l’organisation du secteur privé et sa capacité à développer l’exportation. Est-ce que les PME allemandes qui exportent vers le reste du monde le font parce qu’elles sont positionnées (en termes de produits et en termes géographiques) ou parce qu’elles appartiennent à telle ou telle groupement patronale ? Ce que je veux dire par là, c’est qu’avant d’exporter, il faut déjà produire. Or, que produit-on chez nous et qui pourrait intéresser le reste du monde (après que l’on y ai ajouté de la valeur ajoutée) ? Dans votre deuxième point, en quoi l’arrivée de ces nouveaux acteurs a-t-elle bousculé les habitudes ? ça vous n’en parlez pas trop. C’est dommage que vous n’ayez mis qu’en troisième position les facteurs de production. Car vous avez cité à juste titre « Doing Business ». Mais dans cette revue, les investisseurs étrangers ont identifié le manque d’électricité comme le principal obstacle à l’investissement dans les pays en développement. Il y a aussi la question des infrastructures et vous avez parfaitement raison d’en parler. Je partage entièrement le 4ème point. J’attends avec impatience la 4ème partie. Bien à vous.
Algass, samedi 18 juin 2011
Voila le genre de texte qui passera inaperçu car il ne traite pas spécifiquement de la politique. Meme si je ne partage pas tous les avis, je dits bravo à son auteur et l`encourage à continuer dans sa lancée.
Fela Barry, vendredi 17 juin 2011
BUSINESS= Equipe+ Equipement+ Environement( juridique, economique et politique). Chercher l erreur ???? le drame dans ce pays on s accomode de tout en depit du sens civique, economique voire politique.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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