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Suite à la publication en 2 parties d’un de mes anciens textes sur le secteur privé Guinéen, plusieurs participants au forum de Guineeactu ont fait des observations et critiques constructives. Comme promis, nous ferons dans la présente contribution, un nouvel état des lieux et une actualisation des pistes de réflexion en ce début d’un nouveau régime dans notre pays. Nous voulons toutefois entamer ce texte par la prise en compte de certaines critiques et observations concernant le texte de 2008.
I. Un tour d’horizon des réactions suite aux 2 parties déjà mises en ligne :
Le grief principal relevé par certains compatriotes est le peu de place accordé à la situation politique dont l’assainissement reste pour eux la condition sine qua non de tout progrès. Dans la première partie de notre contribution, nous avions signalé comme action à mener par le Gouvernement, « Le renforcement de l’Etat de droit, l’indépendance de la justice et la fin de l’impunité ». Ces 3 conditions ne peuvent être atteintes sans volonté politique mais aussi une prise de conscience des acteurs de la justice afin de redorer le blason de leur secteur. Sans transformer la question en un débat politique, nous avons posé les bases politiques de l’émergence d’un secteur privé dynamique en Guinée. Il ne s’agit donc pas pour nous de faire fi de la situation politique actuelle en faisant un tel texte (nous avions bien précisé que le texte datait de Février 2008).
Nous convenons avec ces critiques que l’absence de volonté politique et de justice indépendante et compétente ne peut en aucun cas favoriser l’émergence d’un secteur privé dynamique. Mais de là à vouloir subordonner tout effort de relance du privé au règlement de tous les différends politiques entre le pouvoir et l’opposition, cela nous parait contreproductif. Pour nous, des efforts constants dans tous les domaines de la vie doivent être faits en vue de remporter des victoires sectorielles dont la conjonction serait le meilleur gage de réussite collective. Voudrait-on que toute initiative privée s’arrête dans le pays jusqu’à ce que l’opposition et le pouvoir s’entende autour des sujets brulants tels que les législatives, l’actualisation du fichier électoral, les audits, le patrimoine bâti, la gouvernance, les droits de l’homme, la question du commerce, … ? Sachant que l’apprentissage de la démocratie se fera sur le long terme, nous avons donc souhaité que, malgré les difficultés sur le plan politique, le débat sur la relance économique puisse avoir sa place dans la cité. Notre jeune démocratie connaitra certainement des soubresauts mais l’élan ne s’arrêtera plus et les choses s’amélioreront sur la durée et non pas du jour au lendemain. Le professeur Mamadou DIOUF (Historien Sénégalais, enseignant à la Columbia) a bien campé la perception africaine du pouvoir en remarquant ceci : « En Afrique, le pouvoir est trop centralisé et tout le monde se bat pour y accéder. Conséquence : quand on perd, on met le feu au pays ; quand on gagne, on ne s’intéresse qu’à le conserver ». La virulence du débat politique actuel en Guinée correspond elle à cette réalité ? Les citoyens se feront leurs convictions. Il reste néanmoins clair que Cellou a accepté les résultats déclarés par la cour sans reconnaitre sérieusement pour les futures échéances. Le vainqueur proclamé par la cour constitutionnelle et son camp sont préoccupés par les prochaines élections législatives qu’ils veulent gagner à tout prix pour mieux exécuter leur programme de société. Chaque camp ne travaille qu’à la victoire lors des législatives et tous les moyens sont utilisés pour y parvenir (la domination de Ahmed Souaré par Alpha Condé est interprété par certains observateurs comme une tentative d’isoler Dalein et de l’affaiblir avant l’élection). Il serait simpliste de rendre un seul camp responsable de la situation de pourrissement ethnico-politique que nous connaissons. Les 2 alliances, les coordinations régionales et les intellectuels en sont responsables et la situation risque de durer aussi longtemps que chacun considérera sa vérité comme la seule valable. La politique a tellement divisé les Guinéens que le débat est devenu malsain ; il suffit de lire certains commentaires sur ce site et d’écouter l’émission « La Grogne » sur la radio Soleil FM pour s’en convaincre. Pour ces raisons, nous choisissons de faire de temps en temps des textes sur d’autres sujets et de laisser aux spécialistes de faire des textes politiques. S’il est vrai que tout dépend de la situation politique, il reste aussi vrai que chaque peuple travaille au quotidien sur les différents fronts pour construire son modèle de développement. C’est pour cela que nous continuons notre série d’articles sur la question du secteur privé Guinéen.
II. La situation du secteur privé a-t-elle changé (depuis février 2008) ?
Le Secteur privé a-t-il connu des évolutions depuis Février 2008 (date du texte qui a été remis en ligne tout récemment) ? La réponse à cette question est mitigée car à l’image des autres secteurs, on peut penser qu’il y a eu du surplace ou du recul même si quelques entreprises ont pu émerger. Qu’en est-il réellement ? Nous proposons notre réponse à travers ce qui suit :
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Sur le plan organisationnel : le patronat Guinéen est sorti affaibli du duel de 2008 entre Mamadou Sylla et Youssouf Diallo. La structure mère (Patronat de Guinée version Mamadou Sylla) a presque disparu laissant la place à son ex rivale CPEG (confédération Patronale des Entreprises de Guinée) même si l’on apprend depuis un mois la création d’un nouveau patronat (Mouvement des Entreprises de Guinée). La Chambre de Commerce, d’Industrie et de Guinée (CCIAG) ne fait pas meilleure prestation. Ces derniers mois, l’association GOHA (Groupe des Opérateurs pour les Droits de l’Homme), qui est plus active dans le commerce pose des actes encourageants (séminaires, rencontre avec les autorités, …) et essaie tant bien que mal de combler, dans son secteur, le vide laissé par la CCIAG. Les autres secteurs ne sont pas mieux structurés : dans le domaine du BTP, l’association créée par le PDG de GUICOPRES en 2009 ne pouvait prospérer car elle relevait d’une action unilatérale et les rares adhérents n’étaient que des sous-traitants du nouveau boss. Dans les autres domaines (hôtellerie, téléphonie, internet, petite industrie, cabinets de consulting….), souvent des associations professionnelles existeraient sur papier sans grande visibilité sur le terrain. Bref, les structures organisationnelles professionnelles dans le secteur privé Guinéen se font encore désirer. Ce qui limite le pouvoir de négociation du secteur privé ainsi que sa capacité à développer l’exportation.
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De nouveaux opérateurs depuis 2008 : dans la tradition Guinéenne de rapports incestueux entre le privé et le pouvoir, chaque régime (depuis le libéralisme en 1984) a eu ses entrepreneurs et fournisseurs (Mamadou Sylla et son futur Tout pour l’ère Conté, le tandem KPC-Diouldé pour le CNDD et bientôt de nouveaux pour le régime de Alpha Condé), soit un éternel recommencement et un enrichissement facile de certains sur le dos du public. Les sociétés GUICOPRES et TANE sont donc les nouvelles structures sorties de l’ornière depuis 2008 avec les marchés de gré à gré que l’Etat leur a passés. De nouveaux acteurs du privé ont émergé de façon normale et forcent l’admiration. Dans le secteur bancaire, la création de BADAM (Banque Africaine pour le Développement Agricole et Minier) par des Guinéens a été une initiative salutaire. La société CONATAXI dans le domaine du transport urbain est une autre bonne nouvelle. Dans le domaine des services, il y a certainement de l’amélioration en termes d’offre locale (cabinets d’expertise qui rivalisent de plus en plus avec les leaders mondiaux et commencent à être compétitifs aussi bien en Guinée qu’à l’extérieur).
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Pas d’amélioration des facteurs de production : la résolution du problème d’énergie se pose avec plus d’acuité car la situation n’a fait qu’empirer entretemps. Cela constitue le principal facteur de blocage à l’essor des petites industries : mini-laiteries pour la fabrication de Yaourt ou de fromage, usine de jus de fruits (mangue ou orange), … La question de la formation et de la qualification des Ressources humaines reste aussi entier. Les formations professionnalisantes ne répondent aux besoins actuels et futurs du secteur privé, ce qui pousse les entreprises à recruter une bonne partie de leur personnel dans les pays voisins (aussi bien pour les postes de management que pour certains postes opérationnels). Il faut aussi signaler l’état défectueux des infrastructures, notamment le réseau routier. Au niveau des télécommunications, des efforts restent à faire même si le prix des appels téléphoniques parait acceptable par rapport aux pays voisins. Il faudra tout de même que l’ARPT essaie d’améliorer l’interconnexion et d’aider les sociétés à développer la téléphonie fixe (plus rentable pour les sociétés).
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L’environnement des affaires : il a connu un recul avec l’épisode CNDD. La plupart des marchés ont été octroyés par copinage sans appel d’offres. La Guinée n’a guère évolué dans le classement de Doing Business 2 où elle continue à occuper le peloton de queue malgré ses potentialités (minières, agricoles, énergétiques et touristiques). En plus, chez nous, quand on parle d’investisseurs, la tendance consiste à oublier les nationaux dont l’apport est pourtant salutaire. Pendant que l’Etat acceptait le monopole de certains opérateurs, il n’a pas du tout cherché à adapter la fiscalité. Conséquence : certaines entreprises ont disparu ou sont revenues dans l’informel par ce qu’elles ne gagnaient plus de marché et par conséquent ne pouvaient honorer les engagements fiscaux. L’Etat sort perdant (diminution des recettes fiscales, augmentation du taux de chômage, …) d’une situation qu’elle aurait pu pourtant éviter. Sur le plan macro-économique, l’inflation et la dépréciation du Franc Guinéen sont reparties de plus belles après l’intermède Kouyaté même si une stabilisation est en vue depuis 1 mois.
Certes, cette liste n’est pas exhaustive mais elle fait un bref résumé de la stagnation (ou du peu de changement) intervenu entre 2008 et maintenant. Nous aborderons dans la prochaine publication, la 4e partie qui sera axée sur la dynamique à engager par le secteur privé pour jouer son rôle dans le développement du pays.
Mamadou Cissé Titulaire d'un M2 en Entrepreneuriat Prof. de Marketing à Koffi Anan
Notes :
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Citation faite à propos de la Côte d’Ivoire dans Jeune Afrique
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Institution de la Banque Mondiale qui établit chaque année une classification de l’environnement des affaires dans les différents pays.
www.guineeactu.com
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