dimanche 15 mai 2011
Que reste-t-il du pulaaku ?

Ce sont les articles et commentaires laissés par des internautes sur certains de nos sites guinéens qui m’ont interpellé pour écrire ce papier. Je n’ai aucune prétention de connaitre le pulaaku ou d’en être imprégné, loin de là ; je suis certainement parmi les moins qualifiés pour en parler. Mais j’ai estimé utile d’aborder ce sujet afin de susciter un débat et surtout éveiller une certaine prise de conscience sur un sujet qui n’est pas si connu de nos compatriotes notamment des premiers intéressés, les fulbhés.

Le pulaaku est un des deux revers d’une médaille pour caractériser le vrai pullo. L’autre revers est religieux. Ainsi chez les peuls du Fouta Djallon, du Macina ou du Fouta Toro, l’autre volet chez l’individu est l’islamité. Chez les peuls de Centre Afrique ou de certaines régions du Niger ou du Tchad, c’est encore l’animisme. Ici, nous n’aborderons que le volet commun, à savoir le pulaaku.

Le pulaaku est avant tout une éthique

Dans ces conditions, que reste-t-il de nos jours du pulaaku tel qu’il a été transmis et enseigné de génération en génération souvent par voie initiatique et orale ? La circoncision traditionnelle était un des moments favoris pour transmettre certains aspects du pulaaku aux jeunes adolescents. Pour découvrir le pulaaku, nous avons consulté Pullorama numéro1 écrit par le CERCP fondé au Cameroun (Cercle d’Etudes et de Réflexion sur la Culture Peule). Voici quelques extraits.

« Le pulaaku est l’ensemble des valeurs socioculturelles des Fulbés ; il est à la fois leur manière de vivre et leur raison d’être. C’est donc une éthique qui définit la philosophie et les règles de vie individuelle et collective. »


Le concept de pulaaku

L’homme pénétré de SEMTEENDE, autrement dit capable de régler ses actes avec retenue, réserve, pudeur, dans le sens de l’honneur et qui peut se sentir peiné, gêné, diminué en cas de transgression de cette ligne de conduite, cet homme-là incarne le pulaaku : il est pénétré d’éthique peule. Agir dans le sens contraire exprimerait un état primaire. En effet ne dit-on pas que l’individu qui manque de SEMTEENDE a un vaste champ d’action ? SEMTEENDE est parfois traduit par HONTE.

A cette dimension fondamentale du pulaaku qu’est le semteende, viennent se greffer deux autres composantes non moins importantes qui sont le MUNYAL et le HAKKILO.

MUNYAL peut se traduire par le terme français « patience ». Il exprime une aptitude à supporter désagréments et malheurs… et HAKKILO pourrait être traduit par le terme « intelligence ». Il exprime la capacité d’un individu à pouvoir observer son milieu social et naturel pour s’y adapter.

Pulaaku défini par semteende, munyal et hakkilo est une valeur identitaire des fulbés. En effet tout pullo est supposé avoir du pulaaku. Certes, il peut faillir dans sa conduite, mais il se distinguera toujours par quelques traits du pulaaku car quelque mince que devienne la fibre du pulaaku, elle ne rompt jamais. Ce qui veut dire que quand on est pullo et qu’on a reçu l’éducation peule, on garde de manière indélébile la marque du pulaaku. Cependant le pulaaku n’est pas une donnée biologique ou génétique, mais une valeur sociale vécue et assumée. Le pulaaku n’est pas lié à l’aspect physique, ni à la couleur de la peau, mais à une valeur morale. »

Aujourd’hui le pulaaku, âme de l’ethnie peule, est menacé dans certaines de ses dimensions. Avec la sédentarisation et l’abandon progressif de la vie pastorale, le pulaaku a tendance à se réduire à une peau de chagrin. C’est l’occasion de rendre hommage à Amadou Hampaté Ba, le Sage de Marcory à Abidjan (paix à son âme) qui au travers de ses œuvres nous a transmis et sauvegardé plusieurs aspects du pulaaku.

A présent je vais relater deux anecdotes pour illustrer le pulaaku.


La première anecdote.

Elle nous est transmise par A Hampaté Ba. La voici :

Un jeune marié, hôte d’un jour de sa belle-famille, victime d’une rage de dent qui lui a arraché de bruyants gémissements toute la nuit, a jugé indigne de sa part de se plaindre le lendemain devant ses beaux-parents, « d’un simple mal de dent ».

Aussi s’est il crevé un œil au petit matin pour mieux justifier son manque de retenue.

Mais quelle ne fut sa désolation le matin, quand il entendit parmi les gens venus s’enquérir de son mal le chuchotement d’indignation : « Quel couard ! Toute une nuit de jérémiades pour un mal de l’œil ? Qu’aurait-il fait s’il avait été ravagé par un mal de dent ? »

Ainsi a-t-il choisi de noyer sa honte dans un exil éternel abandonnant épouse et belle-famille.


La deuxième anecdote.

Elle nous est rapportée par El Hadj TALL Sékou de Ouagadougou.

Guélaadjo Bayo dit Guélaadjo Ham Bodeejo, le grand guerrier peul croisa un jour, accompagné d’une troupe de cavaliers un pullo rouge.

Ceint de trois lanières de cuir, portant deux javelots et une sorte de lance à fer foliacé, ce pullo rouge conduisait un seul taureau….

« Voici dit Guélaadjo à ses hommes, un pullo qui résume les trois états d’âme de notre race. »

« Comment s’y prendre pour en avoir les manifestations demande un cavalier ? »

« Rien de plus facile, répondit Guélaadjo. Que celui qui n’a pas peur de mourir s’offre pour l’expérience. Il s’agit, dit-il, d’aller tenter de ravir au pullo son taureau par la force ».

Un cavalier présomptueux ne se le fit pas répéter deux fois. Il piqua de deux et fonça sur le berger.

« Ohé ! Oreille rouge ! Pullo à bâton ! Guélaadjo t’ordonne de me remettre ce bœuf pour ses cavaliers ! »

« Le taureau, dit le pullo, n’est pas né pour Guélaadjo, ni acheté par lui. Il est à moi et, à ce titre, inviolable ».

« Puisque tu ne veux rien entendre, dit le guerrier, voici comment je m’y prends » et, ce disant, se précipite sur le taureau. Mais le Pullo, avec une imprécation, court derrière lui.

Le cavalier, se retournant et se voyant serré de près et à portée de la lance du berger, veut parer le coup, mais trop tard. Un premier javelot lui pénètre la hanche et, le Pullo, brandissant sa seconde sagaie s’écrie : « Prends garde car celle que tu as au cul n’est qu’un petit avertissement.

Mais celle-ci est une broche ardente, qui va souder ton corps à la selle et celle-ci à ton cheval, t’envoyant coucher à la lugubre cité aux petites dalles en pente. Quant à ma lance, elle me permettra d’expliquer à Guélaadjo comment je traite les manants de ton petit gabarit, même quand ils m’apportent ses ordres ».

Le cavalier, défaillant, épuisé, rejoignit presque sans vie, la troupe de Guélaadjo. « Voici, dit ce dernier, un des aspects de l’âme peule. Croyez m’en, si nombreux que nous soyons, le Pullo attaqué, nous chargerait tant qu’il ne sera pas abattu, mais ne nous laissera pas enlever son bœuf de force ».

Guélaadjo, se tournant vers le griot : « Rejoins le Pullo, lui dit-il. Chante les louanges des preux de sa race et attends de pied ferme sa réponse ».

Le griot exécute l’ordre. Le Pullo, tout ému, tremble de tous ses membres. Transporté, il oublie tout le reste et s’écrie : « Prends ce taureau. Je te le donne, n’ayant rien d’autre que mes armes, indispensables à mon règlement avec Guélaadjo dont je viens de « descendre » le messager.

Le griot, revenu vers Guélaadjo, lui dit « Etrange ! Le Pullo m’a gracieusement offert le bœuf pour l’amour duquel il était prêt à nous massacrer tous ».

Ce geste, répondit Guélaadjo, illustre le second aspect de l’âme peule qui se révèle quand on sait parler ou agir comme il convient ».

« Maintenant, retourne et propose au pullo, de l’engager pour mener ton bœuf ». Hésitant, le griot objecta : « Ohé ! Guélaadjo, comment oserais-je lui faire pareille injure ? »

« Va, et oublie que c’est lui qui t’a donné l’animal »

Revenu auprès du pullo, le griot l’interrogea ; « voudrais-tu conduire mon bœuf au village, moyennant salaire ? »

« Certes oui, pourquoi pas ? »

Stupéfait de tant de courage, de générosité et de servilité se succédant sans transition, le griot revint auprès de Guélaadjo qui ajouta : « c’est ici le troisième aspect de la mentalité peule. Mais elle ne se révèle que dans le besoin ».

Tour à tour paladins, grands Seigneurs aux incroyables magnificences puis gueux, prêts à bien des bassesses, les Peulhs se répartissent en trois catégories n’ayant en commun que le physique et la langue.

Il y a donc :

- Les Peulhs au bâton,

- Les Peulhs de la lance,

- et les Peulhs du livre. Entendre par là : les bergers, les guerriers et les sages.


Diallo Boubacar Doumba


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
mohamed, mercredi 22 juin 2011
Pullo rouge défend son khalifat sur son troupeau au prix de sa vie, mais brade son troupeau en reconnaissance de sa bravoure et de son éloquence puis s’engage à votre service à vil prix à condition de lui offrir fraternité et respect en échange...Voilà l’expression de ma pulloitude.
thiam, lundi 23 mai 2011
Merci Boubacar Doumba de m`avoir apporté de la lumière sur le pulaaku!,par ailleurs j`aimerai dire à Monsieur kaba que l`honnêteté a disparue presque chez toutes les ethnies de guinée pas chez le peulh seulement et le gros problème de la Guinée aujourd`hui c`est ça !.L`honnêteté est un délit chez nous . Bon courage pour la suite.
Mme Bah Salamata, lundi 16 mai 2011
A djaraama bandah`an. Que je suis heureuse et fiere d`etre pulloh.
Timbo Ibrahima, lundi 16 mai 2011
Mr doumba le constat est la nous avons une culture a valorisé et proteger et nous avons apart une réligion mais ce ne pas notre culture ni le pulaaku.
sow baillo, lundi 16 mai 2011
merci mon frere dounba adiarrama bui yewtugol fi legnol no dieya e bhantal e potaal e famu wasalamu
diallo boubacar( doumba), lundi 16 mai 2011
Chers internautes ! Merci pour cet accueil réservé à ce petit article.C`est une surprise.Je ne m`y attendais pas.Je voudrais apporter une précision concernant le pulaaku et l`islamité.Je ne pense pas que l`Islam soit responsable de la perte de vitesse du pulaaku chez les foulbhés du Fouta Djallon.Bien au contraire.Les valeurs du pulaaku que sont le semteende, le munyal et le hakkilo sont parfaitement compatibles avec l`Islam bien compris.Grâce au Tawhid , l`Islam a un grand potentiel d`intégration de diverses cultures.Encore faudrait il que ça soit le vrai Tawhid et non le tawhid réducteur des Ommeyades ou des courants intégristes qui prospèrent actuellement au Fouta Djallon, sans parler de l`hypocrisie ambiante.Je répète la perte est double: pulaaku et islamité.C`est regrettable.
KABA, lundi 16 mai 2011
Merci Monsieur Doumba pour ce rappel à tous ceux qui ont des ascendants peuls. Je pense que la plus part ont toujours certaines caractéristiques mais beaucoup ont perdu "honnêteté" et c`est fondamental.
BALDE, lundi 16 mai 2011
Merci M. Diallo, je vous remercie pour cet article nous attendons la suite.
tierno O. Sow, lundi 16 mai 2011
Ces anecdotes résument assez bien les caratérstiques fondamentales et originelles du poullo. il y a eu des errances et beaucoup d`éléments pêchés par les peulhs a travers ces errances et au contact avec d`autres sociétés. Il est très utile de mettre ces rappels a portée des jeunes générations , souvent a la recherche de repères. Afin de s`en imprégner et d`en tirer des leçons et d`apporter des contributions positives. Et oeuvrer vers une compréhension mutuelle entre nos populations, pour une cohabitation sans arrières pensées, indispensable et incontournable pour un avenir meilleur. Je continue a vous encourager M. Diallo. On apprend beaucoup en vous lisant. M. Tidiane, merci de l`information pour la journée du 31 Mai. Une plus large diffusion serait bienvenue pour une participation plus massive.
diallo boubacar( doumba), lundi 16 mai 2011
@ Mamadou Saliou Bah ! Bonsoir mon frère!Merci pour l`intérêt que tu portes à mes articles ainsi que ta contribution.DOUMBA est le nom de mon village dans le Timbi Madina.J`ai du ajouter à mon nom celui de mon village pour me distinguer de plusieurs de mes homonymes qui écrivent sur guineeactu.En ce qui concerne notre islamité actuelle au Fouta Djallon, il y a beaucoup à dire dans la mesure où c`est l`hypocrisie qui domine .Donc c`est une double perte; celle du pulaaku et celle du vrai islam, celui de nos ancètres,...c`est à dire celui de Karamoko Alpha mo Timbo ou celui de Karamoko Alpha mo Labé.C`est un autre débat.Je te laisse mon email pour échanger: diallobacar@gmail.com
Tidiane, lundi 16 mai 2011
Journée d`études peules à Paris le 31-05-2011 Bonjours à tous, Vous trouverez, ci-dessous le programme de la journée d`études peules du 31 mai 2011 au 2, rue de Lille, Paris. Métro: Saint Germains des Près(ligne 4) ou Palais Royal(ligne7). Tout le monde y est cordialement invité! ...Merci de diffuser l`information au tour de vous. PROGRAMME Matinée 9h30 : Accueil 9h45 : Allocution de Monsieur Jacques LEGRAND, Président de l’INALCO 10h-12h30 : Transmission et littérature orale Christiane SEYDOU, CNRS/LLACAN : Buubu Ardo Galo et l`épopée peule du Mali Alpha BARRY, Université de Besançon : L’épopée peule de Guinée Oumar NDIAYE, INALCO : Le pekaan, poésie épique des pêcheurs (Sénégal /Mauritanie) 12h30- 14h : Pause déjeuner Après-midi 14h-14h30 : Transmission et écriture littéraire Mélanie BOURLET, INALCO/LLACAN : L’émergence de l’écriture littéraire en poulâr 14h30-16h30 : Acquisition et transmission Aliou MOHAMADOU, Abdoul SEK, Oumar DEM : Duusirde, recueil de textes et dictionnaire dédié Aliou MOHAMADOU, INALCO/LLACAN : Le verbe en peul : formes et valeurs Abdourahmane DIALLO, Université de Francfort : Essai de comparaison des dialectes du Foûta Djallon et du Mâcina (Guinée, Mali) 16h30-17h : Pause 17h-19h : Transmission et nouveaux média Ursula BAUMGARDT, Marie LORIN, INALCO/LLACAN : Rôle et utilisation des nouveaux médias dans la transmission Pierre AMIAND : projection du film « Fantang ou Les trois frères peuls » Henry TOURNEUX : CNRS/LLACAN : projection du film « Danser pour les génies »
mamadou saliou bah, lundi 16 mai 2011
Mon cher Doumba , les 3 aspects du PULAAKU ,se retrouvent curieusement , chez ALPHA YAYA MO LABE : 1) pour le pouvoir ( a la place du taureau ) il tue freres et belles soeurs . 2) on lui fait des louanges ( mansa nou be manka , devenu LIBERTE de Guinee) il offre tout par centaine : boeufs , or ...etc. 3)veul au point de se retrouver au sevice du PORTO envahisseur . Ayant vecu avec les BOROROS a FABIJI en 1973 (NIGER ) Je dois t`avouer ,que de pulaaku au Foutah Jallon ,il ne reste que le nom . Trop ISLAMISE. . Ceci explique beaucoup de nos soucis actuels . Au nom de l`islam nous avons conquis une terre mais avons perdu beaucoup de notre PULAAKU . Il est a ACTUALISER . PS : D`ou te vient le "DOUMBA" si ce n`est pas teop te demander ? Toutes mes amities jaljallo !
Paul THEA, dimanche 15 mai 2011
Merci Mr Doumba, si l`on apprenait à connaitre nos différentes cultures et nos traditions, je crois que nous auriont du rrespect, les uns pour les autres. C`est très plaisant de lire des anecdotes de ce genre que ces haines ethnocentriques d`un autre age. Au fait, j`ai une question sur face qui est encore sans réponse; quels sont les vitamines que les peulhs mettent dans le lait de vache pour faire de très belles filles? Je cherche toujours la réponse Lol Regards.
Timbo Ibrahima, dimanche 15 mai 2011
Merci mon frére pour cette article je pense que ça va permettre a certaine personnes réflechir sur la question, nous avons tout abandonné pour la réligion seulement mais est ce que ce seuelement ça le pulaaku ? merci une fois encore .
salomon, dimanche 15 mai 2011
merci Nous attondons la suite avec impatience!

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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