mercredi 9 juin 2010
Quand la Cour d’assises se transforme en pétaudière

Parenthèse : L’observateur peut voir que parmi les « maîtres » qui défilent à la cour, il y a aussi des « déci-maîtres, des centi-maîtres et des milli-maîtres ». Comme il y a aussi des militaires et des « minitaires » tant leurs prestations sont sujettes à caution. Le président de la cour a à gérer bien des cas…

Dans le vif du sujet, on avait quitté Tiégboro face au « quinze Black Panther », au lieu d’une équipe de football c’est plutôt une équipe de rugby. Le match est musclé.

La défense a la parole pour ses interrogatoires. Ainsi Me Traoré trouve que sous le sceau du secret professionnel des zones d’ombre vont exister pour la manifestation de la vérité, et qu’il faut le lever. Sur la même lancée, il demande si avant d’être ministre, le colonel avait exercé la fonction d’officier de police judiciaire mais Tiégboro ne répond pas à la question en disant laconiquement qu’il n’est pas là pour parler de lui. Sous le regard suppliant de Me Traoré, le président intervient : Mon colonel, répondez à la question, svp ! Tiégboro dit que tous les dossiers ont été envoyés avec l’arrêt de renvoi dans lequel il y a tout, est-ce qu’il doit répondre à toutes les questions ? Doura dira que c’est à la cour de sérier les questions.

(Pour mal commencer, le ton est donné) Tiégboro ne veut pas répondre aux questions concernant la forme, et que si le juge d’instruction avait constaté qu’il y avait vice de procédures, c’est à lui de répondre. Doura rétorque qu’il ne peut pas être juge et partie de ses actes, qu’il n’est pas un accusé, que s’il a du respect pour la cour, pour la justice guinéenne, il lui demande de répondre. Tiégboro reste réticent et dit qu’on cherche seulement à l’humilier, que sa convocation (et non plus une invitation) n’a pas dit qu’il doit répondre à toutes les questions sur la forme. La patience de Doura semble être à bout de la tolérance. Il dit : d’accord, on va continuer comme ça, jusqu’à ce que vous répondiez aux questions, ça va prendre le temps qu’il faudra. Déca Mansaré aussi ne voulait pas répondre pendant des jours mais il avait fini par parler. Tiégboro dira simplement qu’il n’a pas de réponse à cette question. Les avocats de la partie civile s’interposent et clament qu’on n’est pas ici pour faire le procès des arrestations mais celui des accusés. Une violente altercation s’ensuivra et, quand le calme est rétabli, à la question de la défense de savoir sur quelle base il a engagé les poursuites contre ces accusés, Tiégboro fait diversion et parle du rejet de ses dossiers par le ministère public avec des propos incendiaires, ce à quoi Sidy Souleymane N’Diaye répondra avec sa tonitruance habituelle, la partie civile s’interpose avec la même vigueur et la cour devient une pétaudière. Le président était obligé de suspendre les audiences.

A la reprise, la défense change de tactique et dira que lorsque le témoin ne répond pas à une question, elle va passer à la suivante et c’est à la cour de prendre les conséquences de droit, que ce procès est médiatisé et que les accusés ont été présentés à la TV comme des narcotrafiquants et non comme des présumés, donc il n’y aura pas de tabou concernant leurs questions, que Tiégboro a dit à la barre que les narcotrafiquants ont donné 6 millions de dollars pour corrompre les magistrats, que c’est une chose grave et sans preuve. Il faut absolument que tout soit clair. Me Traoré déplorera une chose insolite, que le témoin soit assisté des avocats de la partie civile comme conseils, que c’est contraire aux usages…

Doura rappelle tout le monde à l’ordre, le ministère public doit rester dans la courtoisie ; ainsi que la défense et le colonel doit répondre aussi dans la courtoisie.

Il n’en fallait pas plus au ministère public de faire un coup d’éclat et avec fermeté : Sidy Souleymane N’Diaye hausse le ton en criant que le ministère public est interchangeable, qu’on peut le remplacer si l’on juge nécessaire mais que si la cour, dans son impassibilité, laisse passer une inélégance envers le ministère public et contre elle-même, c’est l’affaire de la cour mais qu’elle a obligation de courtoisie envers lui, qu’il n’a pas d’injonctions à recevoir d’elle. Qu’un témoin doit répondre à toutes les questions ; qu’il ne protégerait jamais un OPJ dans ses errements ; qu’un ministre comme OPJ, qu’il n’en a jamais vu (une acclamation se soulève à cette intervention musclée). Doura va déplorer que la salle se transforme en salle de spectacle et va vider une dame qui était sur le banc réservé aux magistrats.

La défense poursuit : Sur quelle base et avec quelle preuve vous avez arrêté ces accusés ? Tiégboro sort du sujet et dira que ce procès est contre lui, qu’il a été secrétaire d’Etat puis ministre, qu’il n’a jamais été OPJ, qu’il a travaillé avec des OPJ, que les PV que la cour a devant elle ne sont pas signés de lui et que par respect à la cour il va répondre aux questions : qu’en 2007, les Colombiens et autres ont été arrêtés et déferrés au tribunal de Mafanco avec des armes pour trafic de drogue mais qu’ils ont été libérés par Ansou Conté, que le procureur Fernadez peut témoigner. Que Miguel et Angel ont été arrêtés à Kaporo dans une villa qu’avait occupée le représentant de la Banque Mondiale, et que cette villa avait conservé l’enseigne de la Banque Mondiale pour tromper l’opinion et que sur les lieux de l’arrestation, Mamadi Kalo était présent ; et que si la cour demandait l’extradition de ces personnes, une confrontation pourrait faire jaillir la lumière sur cette affaire.

Doura le ramène dans le sujet et demande : Sur quelle base vous avez arrêté ces gens ? Tiégboro répond en revenant sans cesse sur la même chose : que sur 12 millions d’habitants, si les orientations conduisent à eux, c’est qu’ils ont des contacts avec les narcotrafiquants arrêtés ailleurs, dans la sous-région. La défense tape sur le clou et dit qu’il n’a pas répondu à la question. Est-ce que vous avez trouvé la drogue sur ces personnes ? Tiégboro : Posez la question au juge d’instruction. La défense demande que la cour lui donne acte que le colonel n’a pas répondu à la question. Doura martèle : La cour vous donne acte que le colonel n’a pas répondu à la question !

Sur les 210 tonnes de fer et les 50 tonnes de ciment pris dans les chantiers de Kalo, Tiégboro ne sait rien, il n’a envoyé personne, si ses agents l’ont fait, ça ne regarde qu’eux, d’ailleurs pourquoi ils n’ont pas porté plainte, c’est parce qu’ils n’ont pas de preuve.

A la question de savoir sur quelle base il a saisi les immeubles appartenant à Kalo, Tiégboro fouille pendant un bon moment ses documents et dit qu’il y a eu 4 ordonnances de commission rogatoire sur les saisies. La défense saute sur l’occasion et en demande une copie mais une fin de non recevoir est opposée à cette demande. Tiégboro dit qu’il les garde. Doura intervient pour avoir une copie pour la cour. Tiégboro reste ferme et ne veut pas remettre à la cour la copie. Me Doumbia s’approche de Tiégboro pour lui souffler de remettre une copie à la cour mais la défense réagit bruyamment et la cour demande à Me Doumbia de rejoindre sa place, d’ailleurs qu’il obture la vue à beaucoup de personnes (notamment au Cafard qui tient absolument à voir les mimiques et les gestiques de chaque intervenant pour mieux décrire à ses lecteurs ce qui se passe réellement à la barre. En outre, il faut attirer l’attention de la cour que le banc des journalistes est souvent couvert par les agents de police, chose un peu inquiétante, d’autant que les agents jettent des coups d’œil sur les notes et que leurs conciliabules dérangent l’attention.)

Tiégboro fait lanterner tout le monde en cherchant pendant un long moment avant de remettre une copie de l’ordonnance des commissions rogatoires sur les saisies des immeubles de Kalo.

La défense poursuit inexorablement son interrogatoire : Comment le colonel a su que ces immeubles appartenaient à Kalo ? Tiégboro ne répond pas et la défense demande que la cour lui donne acte que le Colonel n’a pas répondu à la question. Doura martèle encore une fois : La cour vous donne acte que le colonel n’a pas répondu à la question.

Un autre de la défense lui pose la question de savoir de qui il détient les photos des narcos et s’il y a parmi ces photos celles de Kalo, de Saturnin et de Pascal Tolno, Tiégboro dit que c’est secret professionnel et qu’il y ait ou non photos de l’un ou de l’autre, cela n’a pas d’importance et qu’il suffit d’établir le réseau et la liaison qui existent dans cette affaire. Alors Me Kamano demandera à Tiégboro pourquoi il n’a pas demandé l’extradition de ces Colombiens, Mexicains et autres pour confrontation ?

En voulant répondre aux questions, Tiégboro confond Me Bea et Me Kamano, comme il s’est longtemps trompé sur Charles Pascal Tolno et Pascal Feindouno, il dira que c’est parce qu’il aime tellement Me Béa qu’il le confond à Me Kamano, qu’il aime aussi Doura Chérif qui est un grand président. Cela a provoqué l’hilarité de la salle.

Quand les photocopies de l’ordonnance des 4 commissions rogatoires sont enfin arrivées, Doura les distribue à la défense, au ministère public, celui-ci rejette avec ostentation en clamant que le ministère public n’en a pas besoin, que ce n’est pas pour l’instruction et que ça ne concerne pas ce dossier. Une grande clameur d’approbation monte derrière les accusés. Doura les fait tous vider. Il dira ensuite que les documents ont été produits devant la cour, que si le ministère public n’en a pas besoin, c’est tant mieux, mais que la cour en tiendra compte, ce à quoi le ministère public rétorque : C’est tant mieux pour la cour !

Ça ne tourne pas ainsi au vinaigre ? Si vous voulez savoir les motivations et les raisons de cette opposition entre le ministère public et la cour, nous avons eu le ministère public en entretien. Rendez vous prochainement

Et puis, concernant la voiture de Charles Pascal Tolno, qui est venu et qui a comparu en même temps que Tiégboro, Tiégboro dit que cette voiture était entre les mains de Toumba ou de ses hommes, c’est ce qui a fait qu’elle n’a pas été dans le scellé.


Moïse Sidibé
Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com
 

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Vos commentaires
cet procès est tout sauf équitable, samedi 12 juin 2010
Quelle précipitation du non lieu de la part de la cour d`assise de Conakry concernant le procès du fond minier qui déferle la chronique dépuis,il n`est pas normal de blanchir à la hâte ces présumés fossoyeurs de notre maîgre économie en piétinant toute investigation profonde, cet acquitement n`est pas de nature du procès équitable surtout quand on sait que les résultas des audits ne sont pas encore déballés,il est vraiment inquiétant pour les Guinéens qu`un tel procès blanchit des individus aussi comprometants que confus à quelques jours de l`avénément de l`installation d`un vrai gouvernement démocratiquement élu qui nous permettra de léver toutes les équivoques sur cette affaire sauf que la justice guinéenne est prénante pour se comporter ainsi.
A.O.T. Diallo, jeudi 10 juin 2010
Merci mr Sidime pour la chronique de ce proces sans langue de bois si frequente chez nous; en vous lisant, j`ai l`impression d`etre dans la salle avec vous. J`espere que vous aurez le courage d`aller jusqu`au bout de ce proces si le president de la cour ne vous "vide" pas avant pour vos compte-rendus si directs - apres tout vous etes en Guinee "Old Look"...

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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