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Le lundi 20 Décembre 2010, à la veille de l’investiture du président élu Alpha CONDE, le gouvernement de Jean Marie DORE, nous sert son dernier acte : le prix du litre de carburant passe de 6500 GNF à 7500 GNF à la pompe. Les arguments habituels sont évoqués pour justifier cette mesure : l’Etat perd des milliards en subventions et il faut y mettre fin. En plus, on nous parle d’augmentation des prix au niveau international, de faiblesse de la monnaie guinéenne, … Les Syndicats, une des parties prenantes du gouvernement de transition, mettent 2 jours pour réagir (à travers une déclaration de la CNTG) en demandant aux nouvelles autorités de revenir sur une décision unilatérale à laquelle ils n’ont pas été associés. Des questions et interprétations fusent dans les quartiers de Conakry : est-ce un cadeau empoisonné pour le nouveau gouvernement qu’Alpha CONDE s’apprête à former ? Le nouveau président aurait-il donné son accord pour l’augmentation et préféré que celle-ci soit effectuée par le gouvernement sortant afin de ne pas éroder sa côte de popularité dès sa prise fonction ? Selon certains, cette augmentation des prix de carburant n’est que le début d’une série d’augmentation qui devra permettre au nouveau gouvernement d’avoir quelques ressources pour fonctionner en attendant la reprise effective de l’assistance des bailleurs de fonds bi et multilatéraux. Certains y voient la main de la mission du binôme FMI/Banque mondiale qui était en Guinée au même moment. Le changement version Alpha, le soi-disant socialiste, passerait-il par l’austérité si chère aux Libéraux ? Les électeurs de l’alliance CDP se moquent déjà de ceux de l’alliance Arc-en-ciel en ironisant sur la nature du changement qu’Alpha risque de nous apporter : « Manguè nèènè, prix nèènè, problème nèènè, … » entend-on souvent. Pendant que toutes ces questions et interprétations agitaient la ville, un allié de poids du président élu justifie, sur une radio privée de la place, cette augmentation par des subventions insupportables pour le gouvernement et la contrebande de produits pétroliers dans les zones frontalières du Mali et du Sénégal. Dr Ousmane KABA, puisque c’est de lui qu’il s’agit, révèle que le comité a dû penser aux populations en limitant l’augmentation à 1000 GNF au lieu des 2000 GNF préconisés après analyse de la situation. Depuis cet avis donné en tant qu’économiste et non en tant qu’allié du nouveau président, des rumeurs d’une nouvelle augmentation de 1000 GNF à partir du 1er janvier 2011 sont devenues insistantes dans la ville. En prélude à cette éventuelle augmentation, le présent texte se veut un cri d’alarme envers les nouvelles autorités et les syndicats pour demander une prise en compte des souffrances de la population. Après une analyse des arguments qui ont contribué à favoriser cette augmentation, nous ferons des recommandations pour une gestion idoine de ce problème important pour la nation.
1. Analyse des arguments qui ont soutenu l’augmentation :
On nous dit qu’il faut enrayer la contrebande de carburant à nos frontières, chose qui est noble. Seulement, nos macro-économistes s’attaquent là à une conséquence sans essayer d’en guérir la cause qui est la faiblesse du Franc Guinéen face au CFA. Y a-t-il contrebande vers à la frontière du Libéria, de la Sierra Léone ou même de la Cote d’Ivoire ? Non pour le moment. Cela signifie que le Prix Ivoirien est légèrement différent de celui des 2 autres pays limitrophes du Nord (Mali, Sénégal) et que les données monétaires ne sont pas les seuls facteurs pertinents de fixation des prix pétroliers. L’accès à la mer, le niveau de vie des populations sont d’autres données à prendre en compte. On a du mal à comprendre que le Mali qui fait des efforts supplémentaires pour transporter son carburant depuis Abidjan, Lomé, Conakry ou Témalé, puissent fixer le même prix que la Guinée qui ne supporte pas cette dépense supplémentaire propre aux pays de l’Hinterland. L’Etat doit donc prendre en compte tous les paramètres et non un seul critère pour augmenter le prix du carburant.
On nous dit aussi que l’Etat perd des milliards dans les subventions de carburant et que cela doit s’arrêter. La question serait alors de savoir si c’est le citoyen seul qui doit faire des efforts. Les meilleures pratiques pour économiser de l’argent pour l’Etat résident dans la réduction du train de vie de ce dernier (véhicules, appartements, missions à l’extérieur,…), dans la lutte contre la corruption, la vulgarisation de la bonne gouvernance économique, l’assainissement du fichier de la fonction publique pour y déceler des fictifs, des exilés et des morts qui continuent à percevoir des salaires. Pendant que le gouvernement de Transition augmentait le prix du litre de carburant, le décret accordant un bonus de 500 millions et d’une parcelle pour chaque membre dudit gouvernement était en cours d’élaboration (selon certains sites), sans compter l’évasion du peu de liquidités qui était encore à la BCRG. Il y a aussi ces centaines de pèlerins dont le Président par intérim a fait supporter les frais par l’Etat. En plus de cela, on sait comment les monopoles accordés à GUICOPRES et TANE ont fini par diminuer les recettes de la Direction des Impôts (leurs concurrents, sans activités, ne pouvant plus payer leurs impôts). Alors qu’on cesse de fermer les yeux sur ces facteurs et de faire payer au petit peuple le prix de la rigueur alors que les autres se font la belle vie aux frais de la princesse.
Le 3e argument utilisé est le prix des produits pétroliers sur le marché international. Voila le seul argument qui peut nous paraitre justifier cette augmentation si on le combine à la perte de vitesse de la monnaie Guinéenne. Seulement quand on fait une rétrospective, on se rappellera que le Gouvernement Kouyaté avait fait augmenter le prix du carburant de 63% le 31 Mars 2008 en passant de 4500 à 7000 GNF le litre. Ce prix a été maintenu malgré la forte augmentation au niveau international (le baril était à plus de 140 $ en juillet 2008). A l’époque le dollar était à 4800 GNF (soit 696 000 GNF le baril) tandisqu’actuellement nous sommes à 90 $ le baril et 7000 GNF le dollar (soit 637 000 GNF le baril). On peut donc dire que l’Etat pouvait faire l’effort de ne pas dépasser le prix historique de 7000 GNF et de ne pas aggraver la situation déjà précaire des Guinéens. Comme le mal est déjà fait, il faudrait alors limiter les dégâts et éviter toute autre augmentation de prix du carburant dans les semaines et mois à venir. Le combat de l’Etat doit être de redonner de la valeur à la monnaie nationale car c’est bien cela le problème actuel de la Guinée.
2. Recommandations :
Il s’agit ici de demander aux syndicats et au gouvernement de se recentrer sur les souffrances des travailleurs et de la population en général.
Pour ce qui du nouveau gouvernement, nous savons que les caisses sont vides et que la demande sociale est forte. Mais la Taxe sur les produits pétroliers ne doit pas être la seule sève nourricière du budget de l’Etat. Il est temps de diminuer le train de vie de l’Etat, de redynamiser les régies financières (à la Direction des Impôts de gros efforts sont en cours pour la sécurisation des recettes et sur le pointage du personnel), d’impulser une nouvelle politique monétaire (par exemple comment sauvegarder les petites coupures et/ou pièces de monnaie), d’assainir le fichier de la fonction publique, de récupérer le patrimoine bâti de l’Etat (mettre une partie en location et vendre une partie avec des occupants actuels au juste prix). Certes, l’élection présidentielle est derrière nous, mais les législatives c’est dans 6 mois et le peuple est prêt à faire un vote sanction s’il ne trouve pas son compte dans la nouvelle gouvernance. Par ailleurs, sur la question des produits pétroliers, les relations entre l’Etat et les sociétés évoluant dans le secteur doivent être clarifiée. Il parait que l’Etat est en mauvaise posture de négociation face à ces sociétés à cause de son endettement élevé. Le quasi monopole de Total (suite au départ de Mobil et de Shell) constitue un problème pour l’Etat. Dans beaucoup de pays, des opérateurs Africains se sont lancés dans le secteur pétrolier pour se faire de l’Argent mais aussi pour éviter que leur pays soit à la merci de l’entreprise détentrice de monopole. A cet égard, il faut saluer l’initiative de Mamadou Sylla de se lancer dans le business Carburant, malgré son passé trouble. Il serait salutaire que d’autres opérateurs économiques lui emboitent le pas et que l’Etat puisse les soutenir à travers un National Empowerment (comme le Black Empowerment de l’Afrique du Sud). On espère que le nouveau premier ministre qui a une longue et riche carrière dans le secteur du commerce accordera une attention particulière à l’accompagnement et à l’orientation des opérateurs économiques Guinéens.
Pour ce qui est des syndicats, ils doivent retrouver leur statut de 2006 à 2007 et laisser la politique aux politiciens. L’épisode des événements de Janvier-Février 2007 les avait placés en pole position de la lutte pour la bonne gouvernance et en défenseurs des intérêts du peuple. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts comme on le dit. Associés à la gestion et dépassés par leur aura, les syndicats ont dormi sur leurs oreillers et ne se font plus entendre. La transition étant terminée, il est temps que chaque structure joue son rôle classique ; et pour les syndicats c’est la défense des intérêts des travailleurs. Ce serait un leurre pour eux de vouloir continuer à jouer le rôle des politiciens car le moment venu, ils ne pourront en récolter les dividendes. Il faut que d’autres syndicalistes émergent pour remplacer feu Ibrahima FOFANA et Hadja Rabiatou qui ne peut plus retrouver sa fougue d’antan après le rôle politique qu’elle vient de jouer dans la transition et qu’elle continuera de jouer jusqu’aux législatives. Il en est de même pour la société civile qui doit faciliter l’essor d’une association de défense des consommateurs qui pourrait épauler les syndicats. Au plus fort de la transition, certains analystes appelaient à la disparition des Forces vives qui constituaient, à leurs yeux, un fourre tout. Je crois qu’après l’élection et l’impression que le peuple a d’être sans défenseur, il est temps de murir cette question. Que chacun joue son rôle statutaire.
La Guinée, à la croisée des chemins, entame l’année 2011 avec de réels motifs d’être optimiste. On attend l’amorce du processus de changement et nous espérons que la population ne continuera pas seule à faire des efforts pendant que les cadres profitent de la gabegie et de la mauvaise gouvernance. La mesure la plus attendue aujourd’hui est la déclaration de patrimoine du président et de chacun des membres du gouvernement qu’il est en train de former. Cela marquerait une rupture et rassurerait le peuple quant à l’effectivité de la volonté de changement du président élu. Seulement, il faudra être vigilant et les syndicats devraient revenir à leur rôle classique.
Bonne année à tous et très bonne chance à la Guinée et à sa nouvelle équipe dirigeante.
Que Dieu le Tout puissant continue à veiller sur ce pays.
Mamadou CISSE (Cisko), depuis Conakry
www.guineeactu.com
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