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Une grande place. Une station de métro. Une foule immense. Non loin de là, l’ancienne demeure de Victor Hugo, pair de France et « plus grand écrivain français », qui a donné son nom à cette place, dans le 16e Arrondissement de Paris. C’est ici que se sont donné rendez-vous, ce dimanche 29 août 2010, les militants et sympathisants de l’ « Alliance Cellou Dalein Diallo Président ». Objectif : manifester « contre le comportement inacceptable de Jean-Marie Doré et pour le respect de la Constitution et du Code électoral ».
A 14 heures, la place Victor Hugo est déjà noire de monde. Les Guinéens sont venus en famille pour protester vigoureusement contre les manœuvres du Premier ministre de la Transition, Jean-Marie Doré, visant à organiser des fraudes massives en faveur de Condé Alpha au second tour de l’élection présidentielle prévu pour le 19 septembre 2010.
Banderoles, oriflammes et pancartes proclament : « L’Alliance UFDG-UFR-NGR-GECI-PUP exige le respect de la Constitution et du Code électoral », « Le comportement du P.M. est inacceptable », « Respectez vos engagements pour éviter un nouveau bain de sang en Guinée », « Non aux préfets magouilleurs »…
A 16 heures, l’immense cortège, encadré par un imposant cordon policier, s’ébranle en direction de l’Ambassade de Guinée, à la porte Dauphine. Chemin faisant, les manifestants scandent à tue-tête les slogans : « Jean-Marie Doré, démission ! », « Ne touche pas aux institutions », « Cellou Dalein, Président ! »… Les habitants de ces « beaux quartiers » ne sont pas habitués à voir ni à entendre tant de clameurs. Ils sont nombreux à leurs fenêtres à jeter un regard ahuri mais bienveillant sur les manifestants, se disant sans doute que la France, patrie des Droits de l’homme, doit entendre ces protestations.
Arrivé à l’entrée de la rue de la Faisanderie qui longe l’Ambassade de Guinée, le cortège se heurte à un barrage policier qui le détourne vers la place la plus proche vers la porte Dauphine. Là, des orateurs déterminés se succèdent sur une tribune improvisée, dénonçant tous, les magouilles du premier ministre Jean-Marie Doré, les risques de dévoiement et de corruption des institutions, et appelant à un second tour de l’élection présidentielle libre, transparent et sans fraudes.
En marge de la manifestation, nous avons interrogé quelques leaders d’opinion dont nous vous livrons ci-après les principales réactions.
Le président de l’UFDG-France et coordonnateur Europe du parti leader de l’ « Alliance Cellou Dalein Diallo Président », Abdoulaye-Baïlo Diallo, résume ainsi le but de la manifestation : « Aujourd’hui, nous avons mobilisé et nous continuons de mobiliser pour manifester contre le comportement inqualifiable du premier ministre guinéen, Jean-Marie Doré. Nous contestons son comportement, dans la mesure où il cherche à modifier les textes qui ont déjà servi au 1er tour et qui doivent servir au second. Il n’y a aucune nécessité de modifier ces textes, ne serait-ce que d’une virgule. Jean-Marie Doré a reçu mandat de gérer une transition paisible et courte. Il a été désigné et non élu. La Constitution est au-dessus de lui et, par conséquent, il ne doit pas y toucher. D’ailleurs, il est prévu expressément que ces textes ne peuvent pas être modifiés, surtout pas par l’intermédiaire du Président par intérim. La parole a été donnée et des engagements ont été pris. Ils doivent être respectés. »
Nabbie Ibrahim "Baby" Soumah occupe une place de choix dans la société civile guinéenne. Anthropologue et juriste, on ne lui connaît pas d’obédience politique particulière. Dans le civil, il travaille dans un des services rattachés au cabinet du Premier ministre français. Ses interventions sur le Net font autorité. Cet homme ne passe pas inaperçu, même au milieu de la foule. « Je suis venu à cette manifestation, nous confie-t-il, pour apporter mon soutien à Cellou Dalein Diallo et ce, pour trois raisons essentielles :
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D’abord, je condamne fermement la volonté de modifier unilatéralement les règles du jeu électoral, le non-respect de l’Etat de droit, de la Constitution, du Code électoral, de l’esprit et la lettre de l’Accord de Ouagadougou du 15 janvier 2010 par les partisans de l’« Arc-en-fiel » (ils ont assombri le ciel) et de l’acrimonie.
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Je rejette le sectarisme, la stigmatisation, la « Foulaphobie » ou « Peulhphobie » qui altèrent la cohésion nationale. Doit-on tolérer que les Peulhs soient ostracisés politiquement, accepter que l’opprobre soit jetée sur une composante de notre nation ? Non ! Notre pays, fort heureusement, s’est toujours enrichi à travers les flux migratoires, les brassages humains qui forment le socle de sa richesse culturelle, de notre identité ; il s’est toujours refusé à la guerre ethnique car les ethnies y sont relatives et le sang est mêlé.
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Cellou Dalein Diallo a fait preuve d’une grande sérénité et d’une dignité exemplaire, de constance et de cohérence sans faille avant, pendant et après le premier tour de l’élection présidentielle, malgré les soupçons, les attaques et les menaces à son encontre. Il a fait de l’UFDG, dont il a pris la direction en novembre 2007, le premier parti de Guinée avec près de 44% des suffrages exprimés. C’est un grand exploit. Il a su concrétiser un accord politique fiable, un partenariat équilibré en s’alliant avec l’UFR de Sidya Touré, la NGR d’Ibrahim Abé Sylla, la GECI de Fodé Mohamed Soumah et le PUP de Moussa Solano>>.
Le Doyen James Soumah, combattant infatigable pour la défense des Droits humains, nous révèle la vraie personnalité de Jean-Marie Doré. « J’ai travaillé avec lui au cabinet du ministre Camara Bengaly en 1960. Il était à l’époque contrôleur du travail. Il avait pour profession de foi que ‘quand il n’y a pas de conflit, il faut tout faire pour le créer’. Cela montre bien la physionomie de l’individu. Il est toujours prêt à faire des magouilles. Jean-Marie Doré a été, pendant toute la période de l’opposition - que j’ai vécue aux côtés de patriotes comme Kaké Ibrahima, Siradiou Diallo, Sow Durand et d’autres -, l’agent de Sékou Touré, le Janus à double visage. Sékou Touré lui doit beaucoup en ce qui concerne l’échec que les forces démocratiques ont subi. Sans des gens comme Jean-Marie Doré, nous aurions liquidé Sékou Touré, que je continue à considérer comme un cancer. Car ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays, c’est le produit du venin que Sékou Touré a injecté dans le corps de tout Guinéen. »
A la question de savoir quel est le cursus universitaire de Jean-Marie Doré, le Doyen James Soumah répond sans ambages : « Il n’en a pas. C’est un obscur autodidacte. Il n’a aucun diplôme. Le seul diplôme dont il peut se prévaloir, c’est celui de la lâcheté et de la prévarication. Aujourd’hui, son but ultime est de s’éterniser au pouvoir, par tous les moyens, y compris les moyens les plus crapuleux. »
« L’agitation du camp d’en face, affirme, pour sa part, Ibrahima Sory Makanéra, le responsable du fameux site www.leguepard.net, traduit l’inquiétude, le désarroi et l’absence d’arguments du RPG, le parti d’Alpha condé. Celui qui a des arguments les fait valoir, il n’insulte pas. Nous avons vu, le 27 août dernier, Sidya Touré et Cellou Dalein se faire traiter de tous les noms par Haïdara Chérif et Ousmane Kaba, sur Africa N°1. La Cellule de réaction rapide de l’UFR a déjà répondu à cette agression.
» Je pense que le camp d’en face a vu son unique argument tomber en lambeaux. C’était de dire que le RPG avait les mains propres, qu’il ne s’était jamais mêlé de la gestion de la vie publique. Mais, à ce jour, l’entourage de Condé Alpha n’est fait que de gens qui présentent de fortes présomptions, pour la population guinéenne, d’avoir mis le pays à terre.
» Si on va sur le terrain de la compétence et de l’expérience, le camp de Condé Alpha ne peut pas rivaliser avec celui de Cellou Dalein-Sidya Touré-Abé Sylla-Fodé Mohamed Soumah. Sur ce terrain, le combat est gagné d’avance pour notre camp. Comme les partisans d’Alpha condé ne peuvent plus faire valoir l’argument « mains propres » - ce qui explique leur panique -, ils insultent, procèdent à des manœuvres dilatoires. Plus grave, nous venons d’apprendre ce matin même que Jean-Marie Doré est entré en campagne électorale, physiquement. Ce qu’il n’a pas obtenu par le décret d’application, il va le chercher à l’intérieur du pays, sous le fallacieux prétexte de visiter les préfectures et les sous-préfectures. En réalité, il y va pour donner des instructions orales aux préfets et aux sous-préfets, comme cela se passait au temps du général Lansana Conté. Ce comportement de Jean-Marie Doré est à mettre sur la place publique et à dénoncer avec la plus grande énergie. »
« Nous sommes là, renchérit Aboubacar Fofana, ancien Président de l’organisation Demain La Guinée (DLG) et membre de la NGR, pour manifester notre profond désaccord avec la tentative de déstabilisation des institutions et de modification du code électoral qu’envisage Jean-Marie Doré. Pourquoi ? Les Forces vives et toute l’opposition guinéenne se sont battues durant des années pour avoir un organisme électoral indépendant. En voulant modifier le Code électoral et réintroduire abusivement le MATAP dans le processus électoral, Jean-Marie Doré entrave l’esprit de la Transition. »
Comment empêcher Jean-Marie Doré de manipuler les institutions ?
« La meilleure réponse, explique Aboubacar Fofana, c’est celle qui a été faite instantanément, à savoir la levée de boucliers, qui l’a fait reculer. Mais, comme il se croit rusé, il a voulu passer par le biais du décret d’application. Nouvel échec. Il n’est pas question, alors pas du tout, qu’un autre organisme soit agréé par le Président par intérim pour l’organisation des élections. Nous ne le permettrons pas. »
Sanaba Coné Camara, la « Panthère noire » de la cause guinéenne, membre de la NGR, et qui est de tous les combats pour l’instauration de la démocratie et de l’Etat de droit en Guinée, n’est pas en reste. « La manifestation d’aujourd’hui a pour but de dire haut et fort à Jean-Marie Doré que ses manœuvres ne passeront pas, dans la mesure où on ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Il est issu des Forces vives qui ont mené un combat acharné pour le changement en Guinée, ce qui a conduit à l’Accord de Ouagadougou pour la transition vers l’Etat de droit. Nous n’accepterons jamais que Jean-Marie Doré aille à l’encontre de cet Accord. Nous n’accepterons pas le tripatouillage du Code électoral. Si Doré se repose sur l’Armée, nous nous reposons, quant à nous, sur la rue, jusqu’à ce que nous ayons gain de cause.
» Que Jean-Marie Doré sache que ce que nous demandons, c’est : 1°) la tenue du second tour le 19 septembre 2010 ; 2°) la neutralité totale de l’Administration.
» Pour la NGR, l’« Alliance Cellou Dalein Diallo Président » ne peut être que bénéfique. C’est un accord pour la Guinée, pour la Guinée qui gagne.
» J’insiste sur un point crucial : la Guinée est une famille. Ce que je lis sur le Net concernant les ethnies, je ne m’y reconnais pas. Je n’y adhère pas. Je ne cautionne pas. Ce qui me rend malheureuse, c’est de voir qu’après avoir été à l’étranger, avoir côtoyé mille et une nationalités, avoir vu tant de réalités, que nous entrions dans le jeu de l’ethnocentrisme. Cela me désole.
» Il faut remettre la balle à terre, prendre un nouveau départ. Moi je suis certes née à Siguiri. Mais j’aurai pu naître à Mamou, à Boké ou à N’Zérékoré. Je suis Guinéenne. C’est tout. Quand j’arrive à Bamako, à Dakar ou à Paris, on ne dit pas qu’une Malinké est arrivée. On dit simplement qu’une guinéenne est arrivée.
» Je ne peux pas accepter qu’un Guinéen dise : ‘soit je suis Président de la République, soit c’est le chaos’. Ce pays n’appartient pas à un seul groupe. Il appartient à tous les Guinéens. »
Tournons-nous, à présent, vers le Doyen Saïdou Nour Bokoum, l’éminent écrivain, dramaturge et chorégraphe.
« Je suis venu à cette manifestation, nous dit-il, pour demander qu’on continue au second tour de l’élection présidentielle avec la même loi et les mêmes règles qu’au premier tour. Autrement dit, on ne peut pas changer les règles entre le 1er et le 2e tour, sauf si on a des arrière-pensées. Parce que les textes sont clairs. Impliquer le MATAP dans le processus électoral ? Mais, le MATAP y a toujours participé, de haut en bas.
» Au deuxième tour, il y a deux personnalités en compétition. Modifier le statu quo est dangereux.
» D’autre part, si on veut donner un autre contenu à la loi électorale, on n’ira certainement pas au second tour. Il faut rigoureusement empêcher cela.
» A mon avis, le temps est venu pour le Président de la Transition d’intervenir. D’un côté, l’organe délibérant (le CNT), la CENI et l’un des compétiteurs, Cellou Dalein, sont pour le statu quo. De l’autre, le RPG et Alpha Condé appuient la démarche du Premier ministre. Donc, il faut bien que le Président par intérim tranche. Dans les heures à venir. »
Hadiatou Diallo, cadre dans une grande société multinationale de communication, jette un regard neuf et nous apporte un éclairage nouveau sur la vie politique guinéenne.
« Moi, je vois d’un bon œil, explique Hadiatou, le processus de polarisation de la vie politique qui a commencé au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle en Guinée. Deux pôles se sont constitués : à l’un des pôles, l’alliance Cellou-Sidya-Abé Sylla-Fodé Mohamed Soumah, et à l’autre pôle, celle d’Alpha Condé et ses partisans. Ces alliances enlèvent le regard ethnique sur la politique en Guinée - car dans chacune d’elles, on retrouve toutes les ethnies -, où on est dans la phase d’apprentissage de la démocratie et mettent un terme à la rotation ethnique au pouvoir. Elles tracent les grandes lignes de la nouvelle donne politique. Voir Cellou et Sidya, cela donne l’image d’Obama et Joe Biden. Mais, contrairement aux Etats-Unis où le ticket du Président et du Vice-président est constitué avant l’élection présidentielle et où les électeurs votent pour les deux, qui restent ensemble jusqu’à la fin du mandat, dans notre cas, il y a eu un certain forcing, qui constitue cependant bel et bien une alternative dans la vie politique guinéenne. Ces deux alliances mettent non seulement fin à la rotation ethnique (le tour-tour) mais elles mettent aussi en phase l’alternance politique entre deux grandes formations (comme c’est le cas au Ghana).
» Cependant, en regardant au fond ces deux alliances, on voit un rapprochement géographique (d’un côté, la Haute-Guinée et la Forêt ; de l’autre, la Moyenne-Guinée et la Basse-Guinée). J’espère que cela ne représentera pas dans l’avenir un danger pour la société guinéenne.
» Après l’élection présidentielle, il faudra entreprendre un travail de fond au sein des deux alliances, dans le cadre de l’unité et de la réconciliation nationale, pour éviter une bombe à fragmentation ethnique et géographique, qui risque d’éclater un jour ou l’autre, alors que la Guinée est bien repartie aujourd’hui pour réussir sa vie politique.
» Avec un vrai travail de fond, on peut arriver à faire tomber la barrière géographique et en faire une force et non une faiblesse pour le pays.
» Il ne faut pas que ces deux alliances s’arrêtent à cette élection. Il faut les pérenniser. Elles permettront alors de mettre un terme à la rotation ethnique et favoriser l’alternance au pouvoir. Ce travail doit être fait avec une volonté politique forte en vue de l’unité nationale afin que le pays parachève son apprentissage de la démocratie. »
Le second tour de l’élection présidentielle verra s’affronter, le 19 septembre prochain, deux personnalités diamétralement opposées. Le peuple n’a pas l’embarras du choix. Surtout que, comme l’a si bien dit un grand communicateur sénégalais, Cheick Ngaïdo Ba, « l’expérience fera la différence ».
Beaucoup se demandent aujourd’hui pourquoi Condé Alpha laisse ses partisans lui donner le titre de « Professeur ». Il sait bien que, selon la tradition académique française, dont il se réclame, il n’a pas le droit de porter ce titre. De fait, pour avoir ce droit, de nombreuses qualifications sont requises et que Condé n’a pas. Il faut, après le doctorat d’Etat, présenter l’agrégation (ce qu’il n’a pas fait), puis enseigner souverainement comme maître de conférence, ensuite faire de nombreuses publications scientifiques et diriger une chaire. Il a été tout au plus assistant, ce qui ne donne pas droit au titre de professeur.
De son côté, Cellou Dalein Diallo ne doit plus porter officiellement le titre de « Hadj ». Bien que la Guinée soit à 80% musulmane, c’est un Etat laïque. De ce fait, le premier personnage de l’Etat ne doit pas marquer ostensiblement son appartenance religieuse.
On sait que les reports de voix ne se feront pas à 100%. Mais il ne fait pas de doute que le plus gros des suffrages de Sidya Touré, d’Abé Sylla, de Fodé Mohamed Soumah, de Moussa Solano, de Mouctar Diallo et de bien d’autres leaders viendront s’ajouter aux 44% de Cellou Dalein pour former une majorité écrasante, le 19 septembre, s’il n’y a pas de magouille ni de fraude.
Comment empêcher les fraudes lors du second tour ?
Selon Valentino Bah, membre de l’UFDG, « le jour du scrutin, il faut que nous soyons représentés dans les 8 800 bureaux de vote par des gens vigilants, qui n’ont pas froid aux yeux, qui ne se laissent pas intimider, et qui assistent à toutes les étapes du processus électoral, que la transmission des résultats, de même que la centralisation des suffrages et le dépouillement se fassent devant eux, notamment en Haute-Guinée et en Forêt. Il faut qu’ils gardent une copie certifiée des procès verbaux pour faire valoir ou pallier, le cas échéant, toute contestation. »
Cette marche, prélude à la victoire de Cellou Dalein, s’est achevée dans une ambiance de fête et les flonflons de la musique guinéenne. Rendez-vous : le 19 septembre 2010.
Alpha Sidoux Barry Président de l'agence Conseil & Communication International (C&CI)
www.guineeactu.com
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