samedi 24 janvier 2009
Pourquoi la démocratie seulement ?

Dans l’article « Et si on regardait les choses autrement »  paru dans le journal La Lance du  31 décembre 2008, j’ai exprimé mon point de vue sur les évènements qui se sont déroulés après  le décès du Président Lansana Conté.  Suite à cet article j’ai reçu de nombreux commentaires de l’intérieur et de l’extérieur de la Guinée, et j’ai été agréablement surpris de constater que tous partagent sans réserve mon analyse de la situation.

 

A travers cet article, je voulais ouvrir le débat sur la question de la transition. J’aurai bien aimé aussi que ceux qui ne sont pas d’accord avec ce que j’ai dit, s’expriment pour alimenter ce débat. En attendant, j’aimerai revenir sur certaines idées qui ont suscité un intérêt particulier.

 

Dans l’article en question, j’avais  exprimé ma conviction que la transition démocratique était la meilleure pour notre pays, malgré tous les griefs émis par les uns et les autres contre notre  assemblée nationale et son Président qui, selon la Constitution devait assurer l’intérim de la Présidence jusqu’aux nouvelles élections. J’y ai aussi exprimé mon scepticisme quant à la capacité de la junte militaire à conduire les changements attendus en Guinée. J’ai dit que maintenant que  le coup est consommé,  nous tous devons  créer et maintenir une pression sur la junte afin qu’elle mette les bouchées doubles pour  organiser des élections législatives et présidentielles  avant la fin de 2009. « Nous voulons la démocratie vraie en Guinée. Un point c’est tout » tel est le principal message qu’à mon avis nous devions adresser à la junte.

 

Mais pourquoi limiter les attentes vis-à-vis de la junte à la démocratie seulement, alors qu’on a besoin de courant, d’eau, de riz etc…, ?  Je réponds : pour deux raisons : d’abord parce que la démocratie est la seule chose à portée de main de la junte dans le cadre de la transition. Ensuite parce que je suis convaincu que dans la situation actuelle de notre pays, la démocratie et la bonne gouvernance devraient passer devant  l’eau, l’électricité et le riz dans nos priorités. Je m’explique.

 

C’est vrai que si on interroge aujourd’hui les populations de Conakry sur ses priorités, la réponse sera sans surprise : Yé, Tè, Malé (eau, électricité, riz). Le slogan « Malé : 15.000, Manguè : 15 ans » ( le sac de riz à 15.000, le président au pouvoir pendant 15 ans)  montre que pour les populations exaspérés par  la misère, entre démocratie et riz il n’y a pas match. Mais se fixer comme priorité un objectif qu’on ne peut pas atteindre c’est courir un gros risque .Ce n’est pas Lansana Kouyaté qui dira le contraire. Il avait promis eau et électricité dans trois mois,  on connait la suite. Il a pris des initiatives louables et  fait de gros efforts, mais çà n’a pas suffit pour améliorer sensiblement la situation. La leçon que j’en tire, c’est qu’il faut être réaliste.

 

La junte peut, si elle le veut, organiser des élections législatives et présidentielles libres et transparentes, dans 6 mois. Des moyens ont déjà été mis à notre disposition pour le recensement des électeurs et le processus est en cours. Il est plus facile aujourd’hui pour un régime d’exception d’obtenir des moyens supplémentaires pour organiser rapidement des élections que pour résoudre les graves problèmes économiques auxquels nous faisons face et qui sont plus structurels que conjoncturels.  La junte peut réussir cet exercice. Mais c’est le seul espoir que nous pouvons raisonnablement fonder sur elle.

 

Pour résoudre les problèmes d’électricité en Guinée, il faut augmenter les capacités de production et de distribution et mettre en place un système de gestion efficace et efficient. Trois solutions peuvent être envisagées pour accroître la production électrique : i)  construire des  barrages hydroélectriques, ii) installer des groupes thermiques de grande puissance, iii) recourir aux  énergies renouvelables. Toutes ces solutions demandent de gros investissements, beaucoup d’argent que nos partenaires traditionnels, de plus en plus regardant sur les questions de démocratie et de bonne gouvernance, ne nous apporteront pas dans la situation actuelle. Et même si par miracle, nous avions aujourd’hui tout ce qu’il fallait pour poser la première pierre d’un barrage hydroélectrique à Souapiti ou à Fomi, il faudra plusieurs années pour terminer les travaux, comme ce fut le cas pour Garafiri.

 

Même si nous avions l’argent nécessaire pour acheter des centrales thermiques, il faudra aussi du temps pour les installer et les rendre opérationnels. Les groupes thermiques neufs (et même d’occasion)  de plusieurs mégawatts de puissance ne se vendent pas comme des cacahuètes au marché. Ils sont généralement fabriqués sur commande. Une fois livrés, il  faut les installer, les tester et trouver du carburant pour les faire fonctionner à plein régime. Cela prend du temps. Déjà nous n’arrivons pas à faire fonctionner correctement et à plein régime  les groupes de la centrale de Tombo.

 

Au stade actuel de développement des énergies renouvelables, elles ne fournissent pas encore de grandes puissances. On peut les installer en milieu rural ou pour éclairer des rues, mais pas pour faire tourner des usines, ni pour alimenter toute une ville comme Conakry.

 

La seule chose que nous pouvons faire à court terme, c’est améliorer la gestion de l’existant. Et çà, c’est un problème de gouvernance auquel la junte peut s’attaquer avec des chances de succès. Cela exige  une réelle  volonté politique et une détermination à toute épreuve, mais c’est faisable et  à moindre frais. Cela ne résoudra pas complètement le problème, car même mieux gérées, les capacités existantes restent quand même limitées.

 

La junte ne pourra pas non plus réduire sensiblement le prix du riz, à moins que le prix de cette denrée ne baisse sur le marché international, comme on le constate actuellement pour le carburant. Nos gouvernants ont pris l’habitude de rejeter la responsabilité de la cherté de la vie sur les commerçants, « affameurs du peuple », selon la formule consacrée.  Mais lorsqu’ils ont, de bonne foi d’ailleurs, cherché à soulager la population en se substituant aux commerçants, les prix ont encore grimpé. Parce qu’avec les produits importés, le vrai problème c’est moins le commerçant que la conjoncture économique  internationale.

 

Voilà pourquoi je dis qu’avec toute la volonté,  la junte ne pourra pas améliorer sensiblement et durablement  la situation concernant l’électricité, l’eau (qui dépend de l’électricité) et le riz. Cela ne veut pas dire que le gouvernement doit baisser les bras et attendre la providence. Je dis tout simplement que nous ne devons pas nous attendre à des résultats spectaculaires dans ces domaines.

 

Par contre, la junte  peut améliorer la justice, respecter et faire respecter les droits de l’homme, mieux gérer nos ressources humaines, matérielles et financières, organiser des élections libres et transparentes et jeter ainsi les fondements du vrai développement de la Guinée.

 

Le vrai développement de la Guinée passe par  la démocratie et la bonne gouvernance.

 

Souvenons-nous des années 60 et 70, avec les plans triennal et septennal. Il n’est pas exagéré de dire que nos plus belles réalisations économiques, qui nous font vivre aujourd’hui, datent de cette époque. Le courant et l’eau ne manquaient pas. Des dizaines d’unités industrielles et des barrages électriques avaient été construites. Pourquoi elles ont disparu ou fonctionnement mal  aujourd’hui ? A cause de la malgouvernance.

 

Les Etats Unis ont bien compris cela, en tirant les leçons de leurs interventions en Guinée. De 1997 à 2006, la coopération américaine a travaillé sur 3 objectifs stratégiques relatifs à l’éducation, la santé et les ressources naturelles. Pour atteindre ces objectifs, ils ont investi des dizaines de millions de dollars pour  réaliser des infrastructures et former les cadres. A l’évaluation, ils se sont rendu compte que les résultats étaient bien en deçà des attentes. En cherchant les causes ils ont compris que tout effort de développement de ce pays sera vain, tant que la démocratie et la bonne gouvernance n’auront pas été solidement implantées. Voilà pourquoi ils se sont focalisés sur un seul objectif stratégique pour la Guinée et ont mis en place le projet « Faisons Ensemble » qui s’occupe exclusivement de démocratie et de bonne gouvernance. On comprend donc que la position des américains, qui ont condamné le coup d’Etat en Guinée, n’est pas fortuite. Toute autre position les aurait mis en porte à faux avec leur objectif stratégique qui est le fruit d’une analyse rigoureuse et objective de la situation de la Guinée.

 

Démocratie et bonne gouvernance sont intimement liées, même si elles n’ont pas le même contenu. Sans entrer dans les définitions compliquées, je dirai tout simplement que la démocratie a trait à la façon dont le pouvoir est obtenu, tandis que la gouvernance elle, concerne la façon dont le pouvoir est exercé, notamment dans la gestion des ressources matérielles, financières, humaines et de l’information.

 

Si la gestion des affaires de l’Etat se fait selon les règles de droit, on parle d’Etat de droit, synonyme de bonne gouvernance. Le pouvoir démocratique est celui obtenu par les urnes. On peut obtenir le pouvoir autrement que par les urnes et atteindre de très bons résultats économiques. La Corée du Sud des années 60 à 80 en est une preuve. On peut aussi  être démocratiquement  élu et mal gouverner.

 

Il arrive aussi et assez souvent d’ailleurs en Afrique qu’on soit à la fois mal élu et mal gouvernant. Mais là où démocratie et bonne gouvernance (synonyme d’Etat de droit) sont des réalités, les progrès ne tardent pas à venir. Beaucoup considèrent les Etats Unis comme la première démocratie au monde. Ce n’est pas un hasard si elle est aussi la première puissance économique mondiale. Même si elle n’est pas une condition suffisante, la démocratie est quand même un facteur puissant de développement.

 

La démocratie, c’est le pouvoir du peuple, a-t-on coutume de dire. Mais par quel mécanisme le peuple exerce ce pouvoir ? Par le vote.  L’urne est la principale arme dont dispose le peuple pour sanctionner ou récompenser ses dirigeants.  Et si on lui donne l’occasion, le peuple utilise efficacement cette arme, en  renvoyant le dirigeant qui n’a pas été à la hauteur, et en reconduisant celui qui a donné satisfaction et qui suscite un espoir pour des lendemains meilleurs. Nul besoin de faire des louanges au chef ou de prier dans les mosquées ou les églises pour que Dieu éclaire son chemin. S’il sait qu’il sera sanctionné ou récompensé par un vote, il fera tout pour obtenir des résultats concrets et mériter notre confiance.

 

Le jour où seul notre vote comptera, les femmes, les jeunes et tous les démunis qui sont majoritaires dans notre pays, n’auront plus besoin de plaidoyer pour se faire entendre. Il leur suffira de glisser leurs bulletins dans l’urne pour envoyer leur message à qui de droit.

 

Le jour où l’Etat de droit sera une réalité chez nous, nous n’aurons plus besoin de courir après les investisseurs, ni de les affronter pour réviser des contrats à n’en plus finir. Ils viendront d’eux-mêmes en Guinée, car  ils seront certains que  même s’ils n’y tireront  pas de gros profits, ils n’y  perdront pas leurs biens et leurs capitaux à cause de l’injustice.

 

Que la junte nous donne l’arme de l’urne dont nous avons toujours été privés ! Par ce simple geste, elle nous aura tout donné. Et elle aura largement mérité d’être graciée après avoir été condamnée pour coup d’Etat.

 

A suivre !

 

Dr Thierno Ousmane Wann
pour www.guineeactu.com

 

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Vos commentaires
Issiaga DANSOKO, samedi 24 janvier 2009
Ce texte est extraordinaire! Je partage les idées exprimées ici, de alpha à oméga. A la liste des tâches que pourrait accomplir le CNDD, j`inclus l`audit "des secteurs stratégiques de l`économie guinéenne". Mais il faut que ce soit des audits crédibles, honnêtes et impartiaux, à l`issue desquels, ceux qui seront présumés devoir à l`Etat ou d`avoir détournés des biens des Guinéens, seront traduits devant une justice compétente, libre et impartiale. Le CNDD pourrait le faire pour faciliter la tâche au prochain président élu. Cela permettra surtout de barrer la route de l`Assemblée et de la présidence à tous ceux qui ont abusé des biens des Guinéens. Merci M. WANN

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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