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« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. »
A. Einstein.
A ce jour dans notre pays, l’on assiste à une lutte acharnée contre l’argent sale de façon générale, par le Président de la République Moussa Dadis Camara et le Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD).
A cet effet, quelles que soient les divergences sur la nature du combat et sur la manière dont il est engagé, il reste important et légitimement justifié au niveau économique et financier, dans l’intérêt du peuple de Guinée.
L’objectif de cet article est de contribuer à ce débat en montrant pourquoi malgré la manière, le Président de la République et le CNDD doivent être encouragés et activement soutenus dans leur lutte contre le narco-argent, en vue d’une économie guinéenne prospère et saine.
La question de la délinquance et de la criminalité économique et financière est d’importance majeure dans le contexte de la Guinée et, au-delà de la brûlante actualité économico-médiatique, reste justifier légitimement par cette autre question de premier plan : Comment un pays comme la Guinée, doté d’immenses ressources naturelles, humaines et de conditions climatiques favorables, peut-il se retrouver après un demi siècle d’indépendance « effective », au rang des pays les moins avancés de la planète ?
La réponse à cette deuxième question pose en partie, la responsabilité de la délinquance économique et financière particulièrement pendant la période 1984-2008. Bien entendu, je souligne tout de suite que la délinquance financière n’est pas la seule responsable du non décollage économique de notre cher pays mais elle est une variable importante dans l’explication de son retard de développement.
Au sens sociologique du terme, il semble que la délinquance soit l’ensemble des crimes et délits dont le taux et la nature varient suivant les époques, les lieux, les classes. Un délinquant, c’est donc une personne qui commet un délit, une faute punie par la loi. On peut dire que la délinquance financière est un ensemble de délits commis au plan financier par des délinquants, des prédateurs et des prévaricateurs du tissu économique national. Elle est responsable de la déliquescence des richesses financières de l’Etat au détriment de la population, de la perte de ces recettes, de l’affaiblissement de son action générale, du renforcement des inégalités profondes et de la pauvreté.
La délinquance et la criminalité économique et financière utilisent de manière générale la technique du blanchiment d’argent. Cette technique est un processus qui consiste à dissimuler la provenance criminelle multiple de l’argent ou des capitaux. Le blanchiment est donc une technique de légalisation de l’argent sale.
Il s’agit principalement du trafic de drogue, du trafic d’armes, du trafic d’êtres humains, du trafic de biens contrefaits, du trafic de faux billets de banque, de la corruption et de toute autre acquisition frauduleuse et criminelle de capitaux.
Cependant, même si la Guinée a des caractéristiques de paradis fiscal, bancaire et règlementaire, elle offre encore des possibilités beaucoup plus grandes aux bandits à col blanc. Le grand laxisme juridico-judiciaire et l’absence de contraintes d’informations quant à la traçabilité des capitaux qui circulent dans notre pays, sont des terreaux propices aux délinquants de toutes provenances.
Commençons par l’analyse d’une des composantes majeures de la délinquance financière en Guinée : la corruption. En effet, la corruption a été reconnue officiellement en 1996, suite à son entrée dans l’agenda des institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale), comme un phénomène comparable à un cancer qui gangrène les circuits financiers du développement. Depuis cette date, la problématique de la lutte contre la corruption n’a cessé de se développer et se renforcer dans le cadre de la bonne gouvernance.
En définissant la corruption comme un « abus de positions publiques à des fins d’enrichissement personnel », est corrompu, celui qui profite de cette fonction pour s’enrichir au-delà de sa rémunération légitime. Le partenaire du corrompu dans une transaction économique (appelé parfois corrupteur) profite aussi indirectement de cette position. En partant de ce constat, pour les économistes, une analyse économique de la corruption comme marché est possible.
Ainsi, il existe en Guinée comme ailleurs dans le monde, un marché de la corruption (politique, administrative et privée) caractérisé par une offre de corruption, une demande de corruption et un prix à la corruption qui est le pot-de-vin ou dessous de table. Ce prix est d’autant plus élevé que le risque de sanction en cas de prise est élevé et inversement.
Toutefois, la corruption est aussi un phénomène social qui prend la forme d’échanges de faveurs ou de bons procédés plus rependus dans les pays développés. En 2002, les chercheurs de l’Institut de la Banque mondiale pour la gouvernance ont en effet évalué le coût mondial de la corruption (pots-de-vin) à un trillion de dollars (soit mille milliards de dollars) : une somme considérable, représentant un manque à gagner pour la mise en œuvre des projets sociaux de développement international. Le problème principal à ce niveau es t que les études internationales sur la corruption ne prennent souvent pas en compte les détournements de deniers publics ou soustractions frauduleuses d’argent dans les caisses de l’Etat qui sont des formes d’existence de ce phénomène dans les pays pauvres comme la Guinée.
Justement, en Guinée, la corruption semble être systémique, c’est-à-dire un mélange généralisé de « petite » et de « grande » corruption presque socialement banalisée par méconnaissance de ses conséquences pour l’économie et la société. Ce caractère systémique confère à la corruption en Guinée, un effet de grande nocivité pour la réussite des projets de développement socio-économique et de bonne gouvernance au profit des populations laborieuses.
Statistiquement, on peu estimer le montant « officiel » de la corruption en Guinée a plus de 1 milliard de dollar chaque année, depuis 1986, constitué essentiellement de détournements dans les caisses de l’Etat et des fonds y afférents.
Ce montant même sous-estimé, reste exorbitant eu égard à la grande indigence dans laquelle se débat quotidiennement la population. Il contraste également avec l’évolution de la dette extérieure et de son service qui engloutit plus 40% du budget annuel de l’Etat.
Concernant la dette, les autorités guinéennes en charge des finances selon mes estimations, ont endetté le pays en moyenne depuis 2002, de près 40 millions de dollars chaque année. La dette extérieure totale « officielle » est de 3 600 millions de dollars en 2008, soit plus 110% du PIB. Son service (intérêt plus la partie du principal échue) est passé de 134,2 millions de dollars en 2002 à 208,1 millions en 2006, soit un accroissement de 55% en 4 ans pour un taux de pauvreté en 2006 de 53,6% de la population totale contre 49,2% en 2002.
Ces chiffres montrent que si la lutte contre la corruption réussissait dans notre pays, nous pourrions annuler notre dette publique en quatre ans et utiliser les ressources futures pour lutter contre la pauvreté.
Hélas, malgré de bonnes intentions du nouveau Président Moussa Dadis Camara, le chemin à parcourir, reste immense. En effet, l’interventionnisme de l’Etat guinéen s’est souvent accompagné d’une prolifération de procédures (octrois injustifiés de licences, exonérations diverses et abusives, autorisations ou abrégements de tous genres). Il est donc marqué par un manque inacceptable de transparence dans les procédures d’appel d’offres et de passation des marchés publics, ainsi qu’une absence de mémoire de l’administration et un système déficient de contrôle d’information publique.
Le système politique en place était clientéliste et fondé sur une distribution administrative de postes officiels à des agents qui maximisent la production de rentes pour leur patron, le parti au pouvoir et pour eux-mêmes. De ce fait, les supérieurs hiérarchiques qui disposent de considérables pouvoirs discrétionnaires, font commettre régulièrement des délits financiers par leurs subordonnés afin d’échapper aux sanctions.
Dans ce mouvement, les principaux services les plus touchés par ce type de pratiques sont : les services miniers, les impôts, la douane, le budget, le Trésor, l’administration de grands projets, le port autonome, le système judiciaire et la police. Aussi, faute d’environnement transparent et prévisible, les citoyens et le secteur privé ont souvent vendu ou bradé leur soutien politique au parti au pouvoir en échange de concessions, d’emplois et de possibilités d’obtention de rentes.
Tous ces éléments sont favorables à la prolifération de la corruption qui reste de nos jours une préoccupation majeure pour les partenaires au développement dans leur quête de bonne gouvernance. Néanmoins, le développement du phénomène de corruption en Guinée et sa dénonciation peuvent être respectivement associés à deux types de mouvements de nature différente : les réformes de privatisation des entreprises publiques et la création d’institutions de contrôle des finances publiques.
Le premier a son origine dans les réformes impulsées par le FMI et la Banque mondiale au cours des années 1980 dans le cadre des programmes d’ajustement structurel. Le second est lié au fonctionnement des institutions telles que la Cour des comptes, l’Inspection Générale des Finances ou encore l’Assemblée Nationale.
Dès lors, l’augmentation abusive de la corruption et la prise de conscience de sa nocivité pour le développement et la gouvernance sont liées à l’avènement de la deuxième République (1984-2008). Cependant, jusqu’à une date récente, aucun des nombreux détournements de deniers publics n’a fait l’objet de poursuites judiciaires ou d’éloignement des auteurs présumés de la gestion publique. En revanche, on a souvent assisté à une certaine récompense des coupables par une mécanique de promotion administrative perçue par les citoyens comme une prime à la corruption.
C’est pourquoi le courage actuel des autorités de s’attaquer à ce fléau doit être soutenu et appuyé par le peuple au-delà de tout car tôt ou tard, il faudra passer par là. De plus, en Guinée comme ailleurs, la corruption et l’argent sale entraînent une mauvaise utilisation des talents, un abaissement des investissements domestiques et étrangers, un développement faussé des entreprises, des distorsions des dépenses et des investissements publics, une diminution des recettes publiques par des détournements et une soumission de l’Etat à la volonté des corrupteurs.
Par ailleurs, la délinquance économique et financière via l’argent sale a pour conséquences un pouvoir d’achat érodé par un affolement du niveau des prix des produits alimentaires et ceux de l’immobilier, un sentiment d’injustice sociale, un renforcement des inégalités profondes, un affaiblissement du fonctionnement et du rôle de l’Etat, un sentiment de malaise social, un effondrement de la valeur de la monnaie et de l’efficacité des institutions monétaires et financières, un sentiment d’accroissement de la pauvreté et une dépravation des mœurs nationales.
Les conséquences économiques, sociales, politiques et financières de la criminalité sont nombreuses au-delà même de l’abjection, de la violence ou de la barbarie des crimes commis par les gangsters pour s’enrichir sur le terreau de la misère populaire.
Au niveau international, la criminalité financière met la pression sur les balances des paiements. En effet, la consolidation des comptes de la balance des paiements au niveau mondial doit donner comme résultat, une somme algébrique chiffrée de « zéro » car ce qui sort dans un pays comme la Guinée, doit forcement rentrer dans un autre pays.
A ce jour, selon les statistiques sous-évaluées à mon sens, près de 300 milliards de dollars manquent à l’appel. Aussi, toujours au niveau mondial, l’argent sale renforce le fossé de pauvreté entre les pays dits développés et les pays dits pauvres comme le notre. En effet, de manière générale, les capitaux noirs sont blanchis dans les pays pauvres, plus laxistes et avec des collisions entre les autorités dirigeantes et les réseaux mafieux. Toutefois, ces capitaux sales, tout « comme la mauvaise monnaie chasse la bonne », une fois blanchis, n’enrichissent pas ces pays ayant d’énormes besoins financiers mais viennent s’investir dans les pays développés en accentuant la fracture Nord-Sud.
Selon des estimations prudentes, l’argent noir ou du crime, représenterais chaque année, un produit criminel brut (PCB) de 1 500 milliards de dollars investis dans les pays développés ou dans un des 90 paradis fiscaux comme les Iles Caïman et centres offshores. S’ajoute à ce montant, l’argent gris, celui produit par des délinquants à col blanc, évalué à 4 500 milliards de dollars. Enfin, l’argent sale de manière générale représenterait à ce jour 10% du PIB mondial qui est de 25 mille milliards de dollars.
En Guinée, une des conséquences de l’argent sale est d’entretenir les bulles et de renforcer le dualisme économique ou encore l’hypertrophie de certains secteurs économiques au détriment d’autres.
Si aujourd’hui, les villas et les terrains des quartiers huppés de la capitale sont inaccessibles aux guinéens honnêtes, c’est en partie le fait de l’argent criminel qui affaibli chaque jour un peu plus, la solvabilité des fonctionnaires et autres travailleurs intègres.
Ces villas et terrains sont en effet vendus à des prix artificiellement élevés et comparables à ceux pratiqués dans les grandes capitales occidentales telles que Paris et Washington DC.
Aussi, de la même manière que l’argent sale entretient les bulles et accélèrent l’hypertrophie du secteur immobilier guinéen, il faudra s’attendre en peu de temps, si le combat engagé par le CNDD à ce jour contre une des composantes de l’argent sale en Guinée (le trafic de drogue) réussi, à un effondrement partiel des prix dans ce secteur. Bien sûr que cela est réjouissant pour les guinéens qui rêvent légitimement d’accéder à la propriété qui est l’élément majeur de la dignité humaine. Mais attention à ce que d’autres secteurs économiques ne s’effondrent avec, en érodant le pouvoir d’achat des plus pauvres ou de ce qui en reste. La chute de l’immobilier sera d’autant plus grande que les conséquences de la crise financière internationale via l’assèchement des liquidités et des flux de capitaux internationaux la renforceront.
De plus, l’argent sale sur toutes ces formes, tue la monnaie guinéenne et approfondie la pauvreté. En effet, dans notre pays, nul besoin d’être un expert en économie monétaire et financière pour se rendre compte de la dangerosité des pratiques monétaires parallèles.
A ce jour, j’affirme avec exactitude, qu’entre l’argent de la drogue, celui de la contrefaçon (faux billets), celui des marchés noirs, que la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) n’a aucune connaissance précise du montant de la masse monétaire en circulation dans notre pays.
Ainsi, des milliards et des milliards de nos francs se trouvent détenus d ans l’opacité totale par des délinquants en dehors du système financier officiel. La conséquence est une situation de surliquidité massive de l’économie au-delà très loin du taux officiel moyen de 18% (M2/PIB). Cela fausse toutes les statistiques monétaires et entretien l’inflation avec ses conséquences sur les variables réelles de l’économie.
L’autre conséquence de l’argent sale investi dans des entreprises en Guinée est le fait de fausser la concurrence non pas par la diminution des prix des biens et services à l’avantage de la population mais l’inverse. Ainsi, les narco-entrepreneurs publics et privés et les narco-commerçants du pays en sapant les bases du management et en détruisant la concurrence loyale, sont de pires ennemis du pouvoir d’achat, de la bonne économie et de la nation.
Enfin, même si le sujet reste entier et que le combat impulsé en Guinée contre la délinquance économique et financière ne touche à ce jours que deux composantes principales (trafic de drogue et corruption), les résultats positifs attendus seront indispensables pour consolider les bases d’une économie saine et prospère dans l’intérêt supérieur de la nation et pour l’après transition.
Badara Dioubaté
Docteur en sciences économiques, Enseignant chercheur à l’Université de Reims CA
Auteur du livre : « La Banque mondiale et les pays en développement : de l’ajustement structurel à la bonne gouvernance », chez l’Harmattan Paris, 2009
pour www.guineeactu.com
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