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Il y a 50 ans, jour pour jour, que la monnaie guinéenne fut créée. Et c’est à travers l’ordonnance No 009/PRG du 29 février 1960 que les autorités politiques d’alors avaient concrétisé cet acte de création. Le 1er mars de la même année, ladite monnaie se substitue en tant que seule monnaie ayant cours légal. Depuis 50 ans donc, que de parcours, que des hauts et des bas. Voici les souvenirs de quelques anciens Vice-gouverneurs et anciens Gouverneurs de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG).
EH Hadji Saidou Diallo, ancien Ministre, ancien vice Gouverneur
«Qu’est-ce qu’on peut faire pour rectifier le tir, afin que la monnaie recouvre sa santé»
«La cérémonie qui nous réunit aujourd’hui, je pense qu’elle est la bienvenue, parce qu’un anniversaire ça se fête toujours, à plus forte raison un cinquantenaire. Ça fait 50 ans que la monnaie guinéenne existe. A travers toute l’histoire qu’elle a connue, il était important qu’on célèbre le cinquantenaire et qu’on passe en revue certaines choses. Je pense notamment aux difficultés qui ont jalonné notre marche. Depuis 1960 jusqu’à maintenant, il y a eu des difficultés, il y a aussi des atouts. Donc, c’est toujours bon de se retrouver en pareilles circonstances pour faire une rétrospective. Pour savoir ce qui s’est passé, quelles sont les séquelles que nous avons rencontrées et qu’est-ce qu’il faut par rapport à cette période de la mondialisation. Mieux, qu’est-ce qu’on peut faire pour rectifier le tir, afin que la monnaie retrouve sa santé. »
El Hadji Mohamed Lamine Touré, ancien gouverneur de la Banque Centrale
«La monnaie est un instrument dans l’émancipation économique d’un pays»
«J’ai été Gouverneur de la Banque centrale et je suis quelqu’un qui a passé toute sa vie, toute sa carrière à la banque. J’ai franchi tous les échelons de la banque et ce, de 1964 à 1984. Je suis le dernier Gouverneur de la banque de la Première République. S’agissant de la célébration de ce cinquantenaire, je dois avouer qu’entant que pionnier dans ce domaine, c’est pour moi un sentiment de fierté et surtout de réconfort aujourd’hui. On est fier de constater que l’enfant qu’on a vu naître, dont on s’est occupé continue de servir. C’est une fierté aussi pour nous de savoir que le peuple de Guinée n’a pas renoncé à cette monnaie là, qui est sans conteste la clé même de l’indépendance d’un pays. Dans le cas particulier de la Guinée, mieux que tout autre, la monnaie symbolise la souveraineté de l’Etat. Ceux qui ont créé cette monnaie ont compris très tôt que la monnaie est un instrument dans l’émancipation économique d’un pays. Je me permets de vous dire que la Guinée est le seul pays en 1958 qui, après avoir dit NON a décidé de créer sa monnaie. A cette époque, vouloir créer sa monnaie était quelque chose d’impensable et d’intolérable de la part des puissances étrangères. C’est pourquoi nous avons eu toutes les difficultés pour faire aboutir cette monnaie là. Le Gouverneur français de l’époque Pierre Mechkner a lui-même écrit qu’il avait reçu des instructions de mettre par terre l’indépendance de la Guinée. Et pour cela, il fallait passer par des procédés. Et la France savait pertinemment que la meilleure méthode pour saboter l’économie d’un pays était de saboter sa monnaie. En termes de perspective comme je l’ai toujours dit, compte tenu du marché économique très faible de notre pays, il faut nécessairement et absolument qu’on aille à l’intégration monétaire et économique. C’est-à-dire avoir un espace économique plus large. A notre temps, lors de la première réunion de la CEDEAO, on a toujours milité pour que l’Afrique se détache de ces puissances coloniales et crée sa monnaie. Si tu vois qu’on dit que le F CFA est stable c’est à cause de leur union. Notre conviction est que la porte de sortie demeure nécessairement cette intégration. »
Momory Camara, ancien Gouverneur
« Nous devons travailler pour exporter ce qui est exportable et enrichir notre banque centrale»
«Je me nomme Momory Camara. J’ai commencé à travailler à la Banque Centrale le lundi 9 mars 1960, soit huit jours après la création de la monnaie guinéenne. Je suis entré à la Banque Centrale comme chef de Cabinet de El hadji Moussa Diakité, paix à son âme, le premier ministre gouverneur de la Banque Centrale. Apres le Cabinet, j’ai fait l’Inspection, l’office de change, en 1965 j’ai été affecté comme Directeur général de la société nationale d’assurance. En 1972, je suis revenu à la Banque centrale comme Vice- gouverneur. J’étais l’adjoint de N’Faly Sangaré. En 1976, j’ai été nommé comme gouverneur et en 1977 ministre gouverneur. Et je suis parti de la Banque en 1979. Mes sentiments aujourd’hui sont des sentiments de satisfaction de voir la relève à l’œuvre accomplie. Je dis donc que la Guinée à des piliers qui feront qu’elle ne tombera jamais. Ce que je peux dire en termes de conseils, c’est de demander aux Guinéens de travailler. Tous ceux qui cherchent 100 dollars par-ci par-là pour aller à Dubai chercher des marchandises, qu’ils cherchent d’abord de quoi exporter, qu’ils produisent d’abord de quoi exporter. Quand ils auront suffisamment à exporter, la Banque centrale sera à l’aise et on pourra avoir des importateurs et des exportateurs. Nous devons travailler pour exporter ce qui est exportable et enrichir notre banque centrale. Car la banque n’est pas un producteur de devise, mais une caisse. Tout le monde doit travailler pour remplir cette caisse. Et en ce moment, on aura des exportateurs et des importateurs.»
En Hadji Alpha Bank Baldé, ancien Directeur de Banque
«Nous pensons qu’avec cette nouvelle lancée la monnaie retrouvera sa valeur réelle dans le pays »
« C’est un réconfort moral pour nous, de penser d’abord qu’on est en vie et de nous inviter à cette cérémonie. Nous avons été les premiers à se substituer aux Blancs à l’indépendance.
Personnellement, moi qui vous parle, c’est au début du mois de janvier 1962 que j’ai commencé de travailler en tant que cadre et directeur de la banque de N’Zérékoré, de 1971 à 1976 directeur de la Banque de Madina, coordinateur de la Comptabilité, inspecteur à la Banque Centrale et chef de Division à la Banque Commerciale de Guinée où les fermetures des banques nous ont trouvés.
Sincèrement, nous avons fait notre mieux à l’époque parce que nous savions que la Banque était le Baromètre de l’économie et la monnaie est le symbole de l’indépendance d’un pays. Nous avons fait ce que nous pouvions faire et nous avons toujours été cités parmi les meilleurs. Dieu le sait et les hommes en témoignent. Nous invitons les nouveaux venus à faire leur mieux pour faire de notre monnaie une monnaie réelle et répondant aux aspirations du peuple de Guinée.
Ce n’est pas facile de parler des difficultés que cette monnaie a connues au cours de son évolution. Parce qu’à notre temps, je me rappelle quand je suis allé à Moscou, les 100 dollars étaient à 2.200 sylis. Si aujourd’hui nous nous retrouvons avec plus de 500.000 fg pour les 100 dollars, ça c’est une aberration. Et c’est dû à la libération du commerce, à la libération de change.
Mais, nous pensons qu’avec cette nouvelle lancée la monnaie retrouvera sa valeur réelle dans le pays. Parce que si vous entendez le développement d’un pays c’est d’abord sa monnaie. »
Mme Sow Faly Kesso Bah, ancienne vice gouverneur
«Je pense qu’on ne peut pas évoluer en vase clos »
«Je suis professeur de mathématique de fonction. J’ai évolué à la Banque centrale comme chef service change, directrice de la caisse centrale de devise. De 1981 à 1984, j’ai été Vice gouverneur. Donc, c’est pour moi un honneur et une fierté d’avoir occupé ce poste et jusqu’à présent comme seule femme Vice gouverneur de la Banque Centrale. Mais, ce n’est pas une singularité chez moi. Je mets la modestie de coté. Pendant tout le cycle universitaire, j’étais la seule femme qui ait fait mathématiques à l’université Gamal Abdel Nasser de Conakry. Donc, étant qu’ancien Vice gouverneur, ce que je peux dire c’est que c’est une fierté qu’on ait maintenu notre monnaie pendant 50 ans sur ses deux pieds. Parce que ça a été pour nos aînés un choix difficile, mais un choix qui a ses mérites aujourd’hui. Avec la conjoncture économique, avec la mondialisation et tout, je pense qu’on ne peut pas évoluer à vase clos. Mon sentiment personnel, c’est qu’on intègre une zone monétaire qui regroupe plusieurs pays, pour pouvoir développer notre économie. On ne peut pas être en reste. C’est l’union qui fait la force.»
Propos recueillis par Lansana CAMARA L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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