samedi 14 mars 2009
Opération « ville morte » à Kaporo l’insoumis
Nabbie Ibrahim «Baby » Soumah

Dans leur combat pour récupérer un terrain indûment attribué à Diallo Sadaka qui avait pu corrompre des chefs de quartiers, des agents de l'Etat, des hommes politiques, des forces de l'ordre, les habitants de Kaporo ont observé une opération « ville morte » pour la journée du 12 mars 2009.

Il n’y eut pas de marché, de pêche, ni d'école ; les Kaporoka ont ensuite organisé une marche, une manifestation pacifique pour réclamer leur dû.

Kaporo est décidément un terroir bien convoité. Après la fameuse affaire Kaporo-Rail qui avait engendré des dégâts matériels considérables et des morts, l'acte II (deux) de cette tragédie concerne aujourd'hui un terrain de Football, une aire de jeu prisée par les jeunes Kaporokas.

La terre est le bien le plus précieux, mais surtout un identifiant ; la perdre serait synonyme de la perte de son âme. Les Palestiniens l'ont appris à leurs dépens après la création de l’Etat d’Israël, il y a soixante ans, par les Nations-Unies.

A Kaporo, on vous spolie, on vous dépouille d'un bien par fraude, par abus de pouvoir, par violence, par maltraitance à coups de crosses, de matraques, de gaz lacrymogène jusque dans l'enceinte de vos maisons et de votre mosquée ; ensuite on vous arrête et/ou vous interdit d'y accéder. Pire encore, on essaye de vous acheter, de vous corrompre avec de l'argent, des boeufs, des noix de colas avec la complicité de certains politiciens et « religieux » véreux. Quelle indécence ! Les Kaporokas avaient dignement refusé, rejeté cette offre malsaine.

Le terrain litigieux avait été clôturé sous la protection des forces de l'ordre ; mais les Kaporokas, avec lesquels je suis en contact régulier, m'avaient fait part de leur détermination, leur résolution à résister, à revendiquer et à récupérer au final leur bien. « Cela prendra le temps qu'il faudra, mais nous n'abdiquerons jamais et nous aurons tôt ou tard gain de cause, s'il plait à Dieu! », m'avaient-ils déclaré.

Kaporo fut ostracisé, discriminé, spolié sous la Première République ; rebelote aujourd'hui. Mais pourquoi cet acharnement ? Pour mieux appréhender, comprendre un problème, il serait judicieux de se référer à sa genèse, à son origine.

 

RAPPEL DES FAITS :

 

El Hadj Ibrahima Sylla, l'ancien muezzin et actuel habitant de Kaporo la terre de mes ancêtres, est une de ses mémoires vivantes. Son article, intitulé « Le stade de Kaporo vendu ? Une humiliation de trop ! » et mis en ligne le mercredi 14 mai 2008 à Kibarou.com, est à la fois instructif à plus d'un titre et amèrement, tristement édifiant :

 «[?] Certains ont voulu chercher la raison dans le passé d'opposant de ce village.

En effet, Kaporo est le village natal de l'un des chefs de l'opposition Amara Soumah (du BAG, avec Barry Diawandou, Karim Bangoura) etc.

Construire un poulailler dans un stade, à l'entrée d'un village, ne saurait se justifier objectivement, sinon que pour une raison punitive. Il ne manquait guère d'espaces, et nos amis Cubains, généreux donateurs, auraient pu construire leur poulailler ailleurs, et même créer un nouveau village au besoin. Mais à cette époque, nul ne pouvait contester le choix souvent arbitraire de la Révolution, au risque de passer le reste de sa vie au camp Boiro.

La vérité est qu'il n'y eut ni juste ni de préalable compensation ou indemnisation de la part de l'État. [?] Il faut se rappeler sans cesse que :

 1) L'emplacement revendiqué par les habitants de Kaporo leur avait été cédé par la famille de Tanoun Boundou Bangoura.

2) le premier Régime, en les dépossédant de leur patrimoine pour des raisons non avouées, n'a jamais procédé à une quelconque indemnisation ou compensation alors que le poulailler aurait pu être construit ailleurs.

3) le second régime avait épargné le stade pour céder une partie de son emplacement pour permettre la construction de l'école Française et l'installation du garage Toyota de Taleb qui n'est plus opérationnel depuis quelques années.

4) La mort dans l'âme, les Kaporokas étaient cependant heureux de pouvoir taillader dans la portion congrue restante, une nouvelle aire de jeu parmi les installations en ruines.

En clair, l'État n'a rien donné en contrepartie ni au propriétaire originel (la famille Boundouya) ni aux Kaporokas dont c'est désormais le patrimoine commun.

L'emplacement dont s'agit n'avait été ni prêté ni vendu. Il avait été arraché par le 1er régime. Donc, aucun individu ne peut prétendre l'avoir acheté et nul ne peut avoir le droit de le vendre, pas même l'Etat »[?]. Fin de citations.

En conclusion, non seulement il y a spoliation, mais un des torts majeurs de Kaporo serait d'avoir été à la fois un village de tous temps insoumis et surtout d'avoir été sous le régime sanguinaire de Ahmet Sékou Touré le village natal de feu El Hadj Amara Soumah, un opposant farouche, déterminé, incorruptible. Ce dernier, qui est mon père (Paix à son âme !), fut fondateur du PDG-RDA en 1947 à Bamako (Mali) et du BAG ; il a vu sa résidence à Boulbinet (Conakry-centre ville) pillée et incendiée et fut contraint à un double exil en 1958 à Dakar (Sénégal) puis en 1971 à Paris (France). Mais Dieu merci, il repose depuis juin 1989 dans son dernier sommeil dans un mausolée à l'entrée de Kaporo et a dû être fier de la résistance des Kaporokas. Quelle ironie du sort !

L’affaire du terrain de Kaporo est révélatrice de la situation dramatique des jeunes du Kaloum en particulier, et de la Guinée en général. Les jeunes n’ont plus d’aires de jeu, de centres de loisirs, de distractions et sont contraints de transformer les rues en aires de jeu.

Quand on se soucie de l’avenir de la jeunesse, de son épanouissement, de ses loisirs sains comme le sport et la culture, il ne faut pas brader avec la complicité de l'Etat, de l’administration et de certains chefs de quartiers corrompus des terrains ou les rares aires de jeux à des spéculateurs fonciers, à des particuliers aussi puissants, aussi nantis soient-ils.

Le chômage des jeunes est déjà fort préoccupant et si demain toutes les aires de jeu disparaissent, il ne leur restera plus comme loisirs, comme recours que les bars, les maquis, l’alcool, la drogue, la prostitution, la violence.

Un vieil axiome dit que « Ce n'est pas parce que le renard se recouvre de plumes qu’il ressemblera à une poule dans la basse-cour ! ». Dans la basse-cour de Kapoor, les renards sont bien identifiés. Certains « résidents » de Kaporo, accueillis hier à bras ouverts, veulent aujourd’hui s’en approprier indûment et/ou par la force. Ceci  est visible comme un boeuf dans un couloir éclairé.

« L’argent est une fatalité qui accable l’Homme et dont il a du mal à se guérir ! » disait hier Jean de la fontaine (L’avare). Les jeunes Kaporokas ont prouvé dans leur résistance qu’ils n’étaient pas atteints par cette fatalité, par ce cancer qui gangrène la société guinéenne. En Guinée c’est la pyramide inversée des valeurs.

 

POUR LA JUSTICE ET LA COHESION SOCIALE

 

L’opération « ville morte » de la journée du 12 mars 2009, et la marche, la manifestation pacifique qui s’ensuivit, furent malheureusement entachées de violence, d’agressions du fait de jeunes loubards payés par Diallo Sadaka venant de Hamdalaye, Wanidara, Bambéto et Koza.

Ils ont cassé des pancartes des manifestants, en ont blessé des dizaines, sont rentrés dans des maisons, ont brutalisé leurs habitants, volés des portables, etc. ; même des journalistes furent molestés.

25 jeunes manifestants ont été arrêtés et déférés au commissariat central Petit Simbaya ; certains parmi-eux sont blessés.

Il est déplorable et périlleux qu’un problème strictement foncier prenne  une tournure ethnocentrique ; avec des conséquences imprévisibles et surtout dommageables pour la concorde, la cohésion sociale. Alors que la cohésion est un impératif de survie pour toute société, toute nation. Il serait temps que la raison et la sagesse prennent le pas sur la passion, voire la division.

Certains sont entrain de jouer avec le feu ; il y a le jerrican et l’allumette. Attention ! Le peuple guinéen est éruptif. Que ceux qui tentent de s’approprier indûment des terrains à Kaporo ou ailleurs sachent que l’émotion du désespoir peut se transformer en force irrépressible !

Que Dieu protège la Guinée et que Sa justice soit rendue !


Nabbie Ibrahim «Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
pour www.guineeactu.com
 

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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