samedi 13 décembre 2008
Ode pour un martyr : A Elhadjj Mouctar Bocoum
Saïdou Nour Bokoum

« Celui qui meurt dans la pure innocence est un martyr. » (El Hajj Mouctar Bocoum, source

Trad. musulmane)

 

Mouctar, tu aurais pu aussi bien t’appeler Momo Wandel,

Bouba Pessè, Fodé Conté

Ou Marcellin Bangoura, Pivi, Kendéka.

Tous artistes à qui il ne restait plus qu’à menacer

D’aller planter leurs  lits au cimetière

Rien n’y a fait

Comme Bassamba éminent cadre banquier

Qui contrairement à  Sassine

N’a pas encore fini de trinquer

De se lasser de voir boire sa vie par la mal-vie

 

Oui, Mouctar mon ami  mon frère

Dis-moi comment taire

Cette colère qui me taraude

Au risque de fracasser mon âme

Contre la muraille de l’Empire

Du Maître de Puissance

Qui vient de t’envelopper dans son Essence

 

Au bout d’un long et « triste  petit matin »(1)

Qui dura plus d’une semaine

Une descente aux enfers

Tu t’es remis à t’alimenter

Auparavant ta respiration chantonnait

« Un prêté pour un rendu ! »

 

En entrant en clinique porté

Par le petit Mouctar

L’orphelin que tu avais adopté

Et porté comme une âme-sœur

Tu ignorais que l’on t’avait mis une sonde

Comme lui ton nom que tu lui avais donné

Qu’il portait aussi comme une sonde

Orphelin rejeté du monde

Qui n’a que faire des rejetons de ce monde

 

Oui, à dix-huit heures tout allait mieux

On allait enfin dénouer ce misérable nœud

Qui t’empêchait de goûter les mets

Que tu rendais aussitôt déglutis.

A vingt heures tu rendais l’âme.

 

A Paris autour de minuit le téléphone sonne

De Conakry à cette heure

On vous bip pour des banalités

Ou alors on vous annonce

Le Décret de la fatalité

Quelqu’un est passé de l’autre côté du néant

 

Tu fus de la promotion des premiers

Qui furent les derniers

Ceux à qui on a promis de gérer ce pays

Tu as choisi l’exil après huit mois de camp Boiro

Les années 60, 70, comme tous les exilés

Tu as galéré  et atterri à la B.A.D.

Combien de jeunes fuyards

Tu as abrités, nourris à Adjamé ?

 

A Conakry quand ce fut l’ « Ouverture »

Tu as sauté avec armes et bagages

Dans un magbana, en disant ouf, « bolibana ! »

C’était le début de la Fermeture

Quand  ton petit camarade

Qui t’avait laissé en rade

 

Dans la tourmente des eaux

De l’errance océane

Oui ton petit camarade

Devenu plus tard Phiraouna

T’a annoncé  la bonne nouvelle.

 

Il avait besoin de toi dans l’antre

Où l’on danse sur les louanges sataniques

Du maître de ce bas-monde

Le pendant de la communion des saints

Où les magiciens de Phiraouna

Dansent en chantant

 

“In God we trust”

 

Là il a fait avec toi

Comme Pharaon avec Annabi Moussa :

Te faire admettre l’immonde attestation

Que lui Phirouaouna

« Il est dieu et roi de ce bas-monde »

Qu’il ne souffre pas de contradiction

 

Or je t’ai connu ennemi des contorsions morales

Longtemps avant que tu ne te retires

Dans la sublime contraction solitaire du moi uni au Soi

De l’autre côté de la « transcendance de l’ego »(2)

Libéré des pugilats illusoires

Entre le pour-soi et l’en-soi

 

Tu ne pouvais que danser à contre-temps

Tout en disant aussi “Yes in God we trust

Tu avais l’outrecuidance de préciser

But He’s neither green nor yellow

« Mon Dieu est le Maître de l’Orient »

« Qui peut faire lever le soleil de l’Occident » !

Alors il crut pouvoir te précipiter dans les ténèbres

Tu en fis une chute libre de tout déshonneur.

 

Chef de service, assistant

Tu t’es retrouvé à la documentation

Minable euphémisme qui fit de toi

Un rat des archives pour ranger et chiffrer

« Jeune Afrique », « Le Lynx »

Et je ne sais quelle autre feuille de choux.

 

T’ayant définitivement chapitré

Il crut Phiraouna que pour toi

Fini la manne et la caille

Cela jusqu’à ta retraite.

Pendant que la canaille creusait le gouffre

De nos finances en s’en mettant plein les entrailles

 

La retraite ? Au diable la racaille !

Moins de cinquante euros tous les trois  mois

Tu as voulu démissionner.

Nous n’avons pas eu de peine à t’en dissuader.

Tu as fait mieux.

Un jour tu m’as dit

« Il y a longtemps que j’ai pardonné à Phiraouna ».

 

Après tout il avait mis de l’ordre, du tempo

Dans les rites sataniques

Où l’on transforme l’argile des courbettes

En  cette substance mordorée qui brille

Comme cet or qu’on pille et que l’on empile

Dans les caves insatiables de ce bas-monde

Où grouillent  tant de viles mines

Apres aux gains illicites

 

Tu es allé à La Mecque 

Choisi par la loterie humanitaire du personnel

J’avais peur pour toi

Tu n’avais « plus que les os et la peau »

Comme ce cheptel sahélien

Qui refuse l’herbe grasse

Surgie du fumier des entrechats et « couchats » (3)

De nos bureaux animés du tintamarre des pots-de-vin

Oui j’avais peur, tes jambes  ne te suivaient plus.

 

Au début de ton séjour au Hajj

Tu as perdu tout ton pécule 

Des âmes bien nées dont l’ambassadeur d’alors

Qui a donné le ton

Ont eu des gestes de solidarité

Le miracle du Hajj a fait le reste 

Dès que tu es revenu

Tu t’es fait bâtir une grande maison

Agréable et simple où tu passais le temps

A te rapprocher de ton Seigneur

Aujourd’hui Il t’a rappelé à Lui

 

Tu as pardonné à Phiraouna.

 

Ce n’est pas que j’aie la rancune tenace

Voilà je n’ai pas encore comme toi

Humé le parfum de la sainteté

Et hélas ou heureusement

Il y a des conditions au pardon

Ce qui n’est pas refus de l’abandon de la haine

Elles sont trois ou quatre

Dans la tradition musulmane

 

Reconnaître sa faute

Promettre de ne plus recommencer

Naturellement demander pardon

 

Adossé aux pieds vermoulus

De nos hôpitaux et cliniques privées

Portails de mouroirs, de centres de transit

Vers les dépotoirs du siècle

Lever les bras au ciel

 

S’en remettre au Tout Puissant

Avant le saut hors des latrines

Et du néant de ce monde

Pour disparaître dans les lettres lumineuses

Inscrites comme un sceau ineffable

Par les Mains de l’Etre

 

Avant dire ceci qui n’est ni menace

Ni cri de haine et de vengeance

Mais petit rappel de l’Histoire

Chant d’espoir

 

Vous ne perdez rien pour attendre

O vous caïmans de la mort rouge

La jeunesse éternelle qui veille

Aura votre peau de crocodiles ! 

 

Mouctar et toutes les autres victimes

De ce pays devenu Empire du martyre

Puisse Le Tout Miséricordieux accueillir

Votre repentir en vous accordant Son Naîme !(4)

Amîne

 

El Hajj Saïdou Nour Bokoum

pour www.guineeactu.com

 

Notes :

 

(1)             Cahier d’un retour au pays natal Aimé Césaire éd. Présence africaine

(2)             J-P Sartre 1965 éd. Vrin 

(3)             pot-de-vin en « français de Moussa », Côte d’Ivoire

      (4)       Agrément divin

 

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Vos commentaires
Bocar Thiam, jeudi 18 décembre 2008
Que Allah le tout puissant fasse que l`ame du defunt repose en paix et qu`il nous pardone avec lui nos pechers... Amine!

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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