vendredi 1 octobre 2010
Objectifs du Millénaire : Quid du commerce international pour éradiquer la pauvreté ?
William Easterly

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ont de manière tragique détourné la bonne volonté du monde entier en soutenant des approches officielles de l'aide publique à la pauvreté mondiale qui ont échoué, mais en ne fournissant pratiquement aucun appui à des approches éprouvées.

Des économistes tels que Jeffrey Sachs pourraient faire valoir que le système peut être amélioré en abandonnant l'aide bilatérale pour se diriger vers une approche « multi- donateurs » sur le modèle du Fonds Global de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Mais l'expérience actuelle comme l'histoire nous montrent très clairement que le seul moteur de croissance réel pour sortir de la pauvreté est l’entreprise, et il n'y a aucune preuve que l’aide alimente une telle croissance.

Sur les huit objectifs, seul le huitième reconnaît vaguement l'investissement privé, dans son appel à un « système commercial non discriminatoire ». Ce langage anesthésiant se réfère au scandale des pays riches maintenant des barrières qui favorisent un petit nombre de leurs entreprises au détriment de millions de pauvres ailleurs dans le monde. Pourtant, l’objectif du millénaire portant sur le commerce international n’a reçu pratiquement aucune attention dans la vaste campagne de sensibilisation, il n'a fait l’objet d’aucune action, et même son échec n’a quasiment pas attiré l’attention dans le brouhaha du sommet des OMD cette semaine.

Cette erreur est d'autant plus regrettable que la croissance tirée par le commerce non seulement réduit la pauvreté, mais elle aide aussi indirectement à atteindre tous les autres OMD. Pourtant, pour les seuls États-Unis, les violations de l'objectif du commerce international sont légion. Les consommateurs américains payent depuis longtemps le sucre environ le double du prix mondial en raison des quotas d'importation pour protéger quelque 9.000 producteurs nationaux de sucre. L'Union Européenne est tout aussi coupable en la matière.

Tout aussi graves sont les subventions distribuées aux producteurs américains de coton, qui inondent le marché mondial, déprimant les prix à l'exportation. Ces protections ont frappé les producteurs de coton aux coûts les plus bas dans l'économie mondiale, qui se trouvent également être quelques-unes des nations les plus pauvres sur la terre : le Mali, le Burkina Faso et le Tchad.

Selon une étude d'Oxfam, la suppression des subventions américaines au coton « améliorerait le bien-être de plus d'un million de foyers d’Afrique de l'Ouest - 10 millions de personnes - en augmentant leurs revenus provenant de la production de coton de 8 à 20 pour cent ».

Brahima Ouattara, un petit cultivateur de coton à Logokourani, Burkina Faso, a décrit le statu quo à l'agence d'aide il y a quelques années: « Les prix du coton sont trop faibles pour pouvoir envoyer nos enfants à l'école, ou pour acheter de la nourriture et payer pour des soins de santé. »

En toute justice, il est vrai que le gouvernement américain a parfois essayé de promouvoir le commerce avec les pays pauvres, comme dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), un effort bipartisan au cours des trois derniers mandats présidentiels, pour accepter les exportations africaines sans droits de douane. Malheureusement, même ce programme démontre l'indifférence de la politique commerciale des États-Unis envers les pauvres.

En effet, la réussite la plus spectaculaire a été les exportations de textiles en provenance de Madagascar aux États-Unis ; mais les États-Unis ont exclu Madagascar de l'AGOA à Noël 2009. Le prétexte de cette débâcle tragique a été que Madagascar ne parvenait pas à faire des progrès sur le volet « démocratie » ; une excuse étrange étant donné que le Cameroun fait toujours partie du programme, alors que le dictateur Paul Biya y est au pouvoir depuis 28 ans de violence. L’Angola, le Tchad et même la République démocratique du Congo sont également toujours dans l’AGOA. Entre temps, l'industrie textile malgache s'est effondrée.

En dépit de tout cela, la grande campagne de sensibilisation aux Objectifs du Millénaire ignore encore le thème de la croissance des entreprises privées grâce au commerce international, à quelques exceptions près comme Oxfam. La cause se faisant plus bruyante en 2005 autour du sommet du G8 et des concerts du Live 8, elle a remporté un succès sur l’aide, que le G8 a augmentée, mais rien sur le commerce international.

L'ONU a constamment engagé des entreprises privées des États-Unis sur presque tous les OMD de réduction de la pauvreté, sauf celui sur le commerce international, qui réduirait les subventions, génératrices de pauvreté, aux entreprises privées américaines. Et tandis que l'ONU a tenu un forum « secteur privé » le 22 septembre, au sein du sommet des OMD, le site de ce forum ne fait aucune mention des protections commerciales des pays riches.

Le gouvernement américain, pour sa part, a récemment annoncé sa « stratégie pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement ». La proportion consacrée dans ce rapport aux subventions mêmes du gouvernement des États-Unis, aux quotas et droits de douane qui touchent les pauvres est : zéro. La couverture médiatique reflète d’ailleurs ce fait. Sur Google News, dans une recherche parmi des milliers d'articles sur les objectifs du Millénaire au cours de la semaine écoulée, le nombre mentionnant, par exemple, « subventions au coton » ou « quotas sur le sucre » est à ce jour aussi : zéro.

Il est déjà clair que les objectifs ne seront pas atteints à la date cible de 2015. On peut déjà prévoir que le tintamarre qui accompagne cet échec portera sur l'aide, mais que le silence régnera en ce qui concerne le commerce. Le tintamarre portera aussi sur l'échec des actions publiques à promouvoir le développement, mais le silence régnera aussi sur les occasions perdues de permettre aux entrepreneurs efficaces des pays pauvres de se sortir de la pauvreté.


William Easterly
Professeur d'économie à l'Université de New York
Co-directeur de son Institut de recherches pour le développement

William Easterly est l’auteur de Les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester, Éditions d’organisation 2006, et Le fardeau de l’homme blanc : L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Markus Haller 2009.

Ceci est une traduction d’un article paru dans le Financial Times (FT.com)


Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
SOC, mercredi 6 octobre 2010
Sékou, si nous voulons être pris au sérieux par les non-africains, nous devons remplir deux préalables: abandonner les mauvaises pratiques de prédation (pour ne pas dire de gouvernance) et intégrer (véritablement) nos "micro-économies" nationales. Je trouve même ridicule de voir un ministre guinéen du commerce aller faire de la figuration dans les NCM. D`abord, ça coûte. Ensuite, c`est inutile en l`état actuel du système commercial mondial. Enfin, très souvent, il ne comprend même pas de quoi il s`agit...Bref, si dans le cas de l`Afrique de l`Ouest, la CEDEAO arrivait à fusionner les marchés nationaux de ses Etats-membres et, corrélativement, veiller à ce que chaque Etat ouest-africain soit soumis aux principes de la bonne gouvernance, nous pourrions parler d`une seule voix (celle du commissaire au commerce extérieur) et mieux défendre nos intérêts. En attendant, nous ne pouvons que remercier le Nord pour les faveurs qu`il nous accorde (AGOA, SGP, TSA)...
SOC, mercredi 6 octobre 2010
AOT, triste que la SL et le Liberia devancent la Guinée??? T`es pas pan-africaniste alors?...Chaque Etat africain qui s`en sort est un succès continental.
Magna Conde, dimanche 3 octobre 2010
Huuummmmm
Sékou Falil Doumbouya, samedi 2 octobre 2010
SOC : Comme dit A.O.T Diallo, je pense que ta réaction à l’article de Bill n’est pas très éloignée de sa préoccupation et de la mienne. Bill a toujours pensé que les acteurs économiques, les entreprises en particulier, réagissent aux incitations et qu’il convient de mettre en place de bonnes incitations si l’on veut sortir de la tragédie de la mauvaise performance de croissance économique africaine. Le commerce international est un des domaines importants où des incitations peuvent avoir de grands effets. Il n’est pas très surprenant que les incitations créées par l’AGOA, le SGP et l’initiative TSA (Tout Sauf les Armes) de l’UE aient des effets très limités en termes d’exportations des entreprises africaines. Ces incitations ont en effet un caractère unilatéral, et donc imprévisible. Bill illustre un exemple (un peu extrême) de cette imprévisibilité des préférences unilatérales avec ce qui arrive aux entreprises malgaches. Outre l’imprévisibilité, les préférences unilatérales du Nord ne constituent pas le meilleur instrument pour identifier et réaliser les intérêts exportateurs entreprises des pays du Sud : (i) elles sont toujours accompagnées d’une liste d’exclusion, (ii) elles ne couvrent pas les mesures de politique interne du Nord et qui peuvent avoir des effets de distorsion sur le commerce (comme les subventions sur le Coton), (iii) elles ne sont pas étendues au commerce des services. Bill plaide pour la mise en place de meilleures incitations dans le commerce international : celles qui sont prévisibles et négociées conformément aux intérêts en jeu. Celles-ci s’obtiennent par le biais d’accords commerciaux disposant d’un tribunal (comme l’ORD de l’OMC). Cependant, la plus grande négociation commerciale multilatérale la plus favorable au développement (depuis 1945), celle du cycle de Doha, est actuellement en panne. On peut alors comprendre l’interrogation de Bill sur le fait que les Chefs d’Etat du monde n’aient pas profité du sommet récent sur les OMD à New York pour lancer un signal que l’objectif incorporé du commerce dans le huitième objectif doit être une priorité. Ce signal aurait probablement remobilisé les Ministres du Commerce pour accélérer la conclusion du Programme de Doha pour le Développement.
A.O.T. Diallo, samedi 2 octobre 2010
J`ai oublié un petit commentaire mais qui est important a mon avis: les dernières prévisions de la BM et du FMI disent qu`en raison de la crise économique actuelle le continent africain sera celui qui aura le plus grand taux de croissance des 1-2 années prochaines (5-6%). Ceci est principalement du aux pays pétroliers mais aussi aux nouveaux "petits dragons" africains. Dans les 5 années qui viennent on estime, si on est optimiste comme moi (cad aucune nouvelle guerre ethnique sauvage et moins de pourris analphabètes au pouvoir) que 25 des 53-54 pays du continent seront dans cette dynamique - ceci en particulier en raison des écrits innovants de certains universitaires visionnaires et de jeunes cadres africains brillants comme la zambienne Dambissa Moyo. Bien-sur il faudrait que nos intellos au pouvoir lisent et comprennent ces livres au lieu de passer leur journée a calculer comment piller leurs budgets! Je suis néanmoins très triste de penser que le Liberia et la Sierra Leone seront dans ce groupe avant la Guinée. Pourrions-nous au moins battre le Congo, le Niger et le Bangladesh ??
A.O.T. Diallo, vendredi 1 octobre 2010
Merci SFD et SOC pour ces 2 commentaires a mon avis complémentaires a cet article édifiant pour ceux qui le liront en entier et le comprendront dans sa forme et dans son fond, l`un renforçant au contraire l`autre. Des bons exemples existent aujourd`hui en Afrique: Botswana, Rwanda, Maurice, Ghana, Tunisie, Maroc, dans une moindre mesure Mali, Égypte, Éthiopie et bientôt Liberia (!?) et d`autres. Les 1ers qui sont plus avancés ont des taux de croissance proches de 2 chiffres; l`activité des entreprises locales et étrangères y sont florissantes en raison d`avantages fiscaux très attractifs au secteur privé et qui sont donc fondamentales pour réduire parfois a vue d`œil la pauvreté; surtout la corruption généralisée de la fonction publique commence a fondre doucement au soleil. Quelques textes dans notre site de vous deux et des livres sur les formules de ces precursseurs africains, avec bien sur tous leurs défauts (surtout DDH pour certains) et des dirigeants qui liront ces livres pourraient nous éviter de recommencer a notre tour a reconstruire la roue du développement durable...
SOC, vendredi 1 octobre 2010
A lire le professeur, on a la vague impression que le Nord est seul responsable de la pauvreté au Sud, à travers les subventions que le premier accorde à ses producteurs et exportateurs. Il y a certainement une part de vérité dans cette démonstration. Mais, au fond, est-ce que les nations du Sud notamment en Afrique font le nécessaire pour participer au commerce international? A voir, d`une part, les régimes de faveur (AGOA et SPG de l`UE) déjà existants et l`impact négligeable que ces régimes ont eu sur les entreprises africaines, il est permis de se poser des questions sur la responsabilité des africains quant à la place marginale qu`ils occupent. Avec de moins de 3% du commerce mondial visible, l`Afrqiue est en dehors du monde. Que fait-elle concrètement pour favoriser la croissance économique? Va-t-elle continuer à demander et obtenir des dérogations à l`OMC et ainsi rester en marge du débat utile? Je crois que ce des questions dont les réponses se trouvent en Afrique et non à NYC.
Sékou Falil Doumbouya, vendredi 1 octobre 2010
Il n’est pas surprenant de voir le sommet récent des OMD à New York reléguer l’objectif lié au commerce international au second plan. Les Ministres du Commerce (et leurs délégations à Genève) des pays membres de l’OMC, plus familiers au sujet du commerce, ont du mal à s’entendre depuis Juillet 2004 pour finaliser les modalités du cycle commercial du millénaire pour le développement (cycle de Doha). Le contexte de crise financière et économique qui a démarré en septembre 2008 semble aussi réduire les motivations pour conclure le cycle du millénaire. Easterly rappelle ici de bons arguments pour accorder une priorité au commerce international dans les OMD : les intérêts exportateurs des paysans des pays pauvres peuvent être réalisés et l’approche du commerce international donne plus de gains que l’aide. Cette idée d’Easterly reçoit de plus en plus de soutiens dans de nombreux milieux de recherche économique. Par exemple, en regardant rien que le commerce international des services, Alain Winters , un ancien collègue de William Easterly, a obtenu un résultat intéressant : « une hausse des quotas fixés par les pays développés sur les entrées de main d’oeuvre en provenance de pays en développement, correspondant à 3 % de la main-d’œuvre totale des pays développés, se traduirait par un gain global de 150 milliards d’USD par an, soit 0.6 % du revenu mondial initial, ce qui représente: (i) trois fois le volume de l’APD; (ii) un montant plus important que les gains estimés de la suppression du reste des barrières sur le commerce des biens (EU$ 104 milliards) ». Comme Easterly et Winters, je pense que les pays du Sud ont encore des intérêts offensifs à promouvoir dans l’accès au marché et il ne faudrait pas gaspiller toute son énergie à la recherche d’un fonds unique d’aide au commerce à l’instar du Fonds pour la lutte contre le Sida. Ceci est particulièrement important pour l’Afrique de l’Ouest où les derniers débats sur les APE (Accords de Partenariat Economique) sont beaucoup plus orientés à la recherche d’un fonds PAPED (Projets APE pour le Développement) qu’à l’identification et à la négociation d’intérêts commerciaux offensifs et défensifs.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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