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« La disparition subite et tragique de Naby Diakité est un évènement qui m’a ébranlé et suscité également une émotion jusqu’au plus haut magistrat de l’Etat guinéen, le Capitaine, Moussa Dadis Camara », tels furent les premiers mots que Nabbie Baby Soumah.
Pour lui « Söhkö Naby », comme il l’appelait affectueusement, était un trait d’union spécial.
Visiblement affecté, Monsieur Soumah nous raconte : « Samedi 14 mars 2009, fut l’un des jours les plus tristes de ma vie. Parti pour faire les courses le matin à Paris, je me suis retrouvé avec mon épouse à Conakry, la nuit, afin d’être présents pour accompagner mon cousin, mon petit frère, mon ami à sa dernière demeure ».
S’il y a une mort qui a surpris, c’est bien celle de « Grand », comme l’appelait certains de ses amis et collaborateurs. De mémoire des guinéens, on a rarement vu un tel hommage unanime à un ministre de la République.
En effet, le CNDD au complet, tout le gouvernement du Premier Ministre Kabinet Komara, celui de l’ancien de son prédécesseur Ahmed Tidiane Souaré ; les anciens Premier Ministres, Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo, Lansana Kouyaté ; les premières dames Henriette Conté et Hadja André Touré, Ben Sékou Sylla (Président de la CENI), Jean Raymond Soumah (Président du CNC, le syndicaliste Ibrahima Fofana, de nombreux anciens ambassadeurs de Guinée en France des 10 dernières années, ses amis, collègues de Paris à Conakry, les représentants de plusieurs chancelleries étrangères, Mme Baranga, représentante du système des nations unies (PNUD) en Guinée et parents, tous, se succèdent à la maison mortuaire.
Croisé dans la grande cour de la famille Diakité, dans le quartier de la Minière, notre rédaction qui suit de près le décès brutal du Ministre de la décentralisation et du développement local, Ibrahima Nabi Diakité, a rencontré, son cousin et homonyme, Ibrahima Nabbie Baby Soumah, accompagné de son épouse. Tous deux venus spécialement de Paris pour participer aux obsèques de celui que toute la Guinée pleure depuis le 14 mars 2009, date de sa mort.
Kibarou.com : Le décès d’Ibrahima Naby Diakité, ministre de la décentralisation et du développement local, a occasionné votre venue à Conakry. Que ressentez-vous ?
Nabbie «Baby » Soumah : La disparition subite et tragique de Naby Diakité est à la fois un événement qui m’a ébranlé et suscité une émotion jusqu’au plus haut magistrat de l’Etat guinéen, Moussa Dadis Camara. Samedi 14 mars 2009 fut l’un des jours les plus tristes de ma vie. Parti pour faire des courses le matin à Paris, je me suis retrouvé avec mon épouse à Conakry la nuit afin d’être présents pour accompagner mon cousin, mon petit-frère, mon ami à sa dernière demeure.

| | Hadja Djamilatou Bakörö, maman d'Ibrahima Naby Diakité | De mémoire de guinéen, on n’a jamais vu un tel hommage unanime à un ministre guinéen ; en effet, défilèrent à La Cité minière dans la banlieue de Conakry chez sa mère Hadja Djamilatou Touré le CNDD au complet, tout le gouvernement de Kabiné Komara et celui de l’ancien premier ministre Souaré, Cellou Dalen Diallo, Sidya Touré, Lansana Kouyaté, les anciennes premières dames Henriette Conté et Hadja Andrée Touré, Ben Sékou Sylla, le syndicaliste Ibrahima Fofana, tous les anciens ambassadeurs de Guinée en France depuis Lamine Camara, ses amis, collègues et parents.
Quels étaient vos liens avec cet illustre disparu ?
Sa mère Hadja Djamilatou Touré est la sœur de la mienne Hadja Yalihan « CFA » Touré. Elles font partie des 85 enfants de Ibrahima Naby « Bakörö » Touré, un riche négociant, un immense propriétaire foncier, qui a été parmi les premiers guinéens à obtenir le titre de concession permanente de la part de l’administration coloniale.
Très attaché au savoir, il enverra certains de ses enfants faire leurs études à la métropole. C’est ainsi que El hadj Fodé Mamoudou Touré fut le premier licencié en droit de la Guinée. C’est dans cette optique que ma tante Hadja Djamilatou Touré me confia son fils Naby Diakité pour faire ses études supérieures en France. Et de là naquirent des liens très étroits entre nous deux, également avec mes trois filles Maïmouna, Aicha-M’Mah et Maciré qui l’ont toujours appelé « Tonton gros nez » pour le taquiner.
« Soho » Naby, comme tout le monde l’appelait affectueusement, était « un trait d’union social » tant au niveau de notre famille que parmi ses amis. Il était un des piliers de la famille « Bakörö » ; sa demeure à Conakry et à Paris (à la rue Yvonne Le Tac près de la place des Abbesses) étaient un lieu de rencontre et de convivialité où je fis la connaissance d’actuels amis tels Rachid N’Diaye, Capi Camara, Vieux Soya, Jublo Camara, Mohamed Ghussein, Souley Achkcar, Mohamed Sampil, Lansana Gaucher Kéita et d’autres. Son sens de l’humour, sa gentillesse et sa sociabilité étaient une réalité vivante. Ce ne sont pas des propos convenus, de circonstance.
Que retiendriez-vous de son action publique ?
Après avoir terminé ses études et sa formation, il ne choisit pas les bureaux climatisés de Conakry, mais préféra l’action concrète sur le terrain pendant des années dans l’arrière-pays, notamment dans la Guinée forestière.
Pour lui et moi, nous estimions que la décentralisation est la pierre angulaire de la lutte contre la pauvreté et pour l’insertion des jeunes. Elle ne doit pas se limiter au seul transfert des compétences aux collectivités locales mais il faut surtout mettre l’accent sur leurs moyens financiers propres, en dehors de la dotation globale de fonctionnement que l’Etat leur octroie normalement et habituellement.
Par exemple, 32 milliards de francs CFA pour le budget de la commune de Dakar au Sénégal viennent des ressources collectées. En Ouganda, 32 % du budget national sont consacrés aux collectivités locales, c’est ainsi qu’un maire y est plus « puissant » qu’un ministre.
Naby Diakité était une boite à idées novatrices, un homme plein d’initiative et son projet se déclinait notamment au niveau de l’urbanisation, l’environnement, la santé, l’éducation, l’insertion des jeunes.
Après avoir organisé la quinzaine et la caravane de la décentralisation dans les 38 mairies et les 304 CRD, la vulgarisation du code des collectivités locales dès sa nomination en juin 2008, son projet portait sur :
La formation des élus locaux avec des voyages à l’étranger pour y tirer le meilleur, la quintessence de ce qui s’y passait ;
- La bonne gouvernance locale avec la transparence ;
- Le guide des collectivités locales dont les appels d’offre seront dépouillés dans les prochains jours ;
- L’incitation des populations à payer des taxes pour le recouvrement des ressources des collectivités locales (parkings à péages, permis de construire,…) ;
- La sécurité avec la création de police municipale ;
- L’environnement avec le ramassage des ordures ;
- Les coopératives d’intérêt économique et local (CIEL).
La justification des CIEL repose sur le fait que les agglomérations urbaines sont confrontées à des défis liés à la pauvreté et à l’insertion des jeunes qui sont le ferment, l’avenir de la nation. Leur mission est articulée autour du développement économique communautaire avec trois grandes finalités : l’amélioration du niveau et des conditions de vie ; celle du milieu de vie ; et celle du cadre de vie. En somme, l’élévation de la condition humaine dans les collectivités locales.
L’approche des CIEL sera développée sur toute l’étendue du territoire national. Elle commencera par une phase pilote qui concernera les 5 communes de Conakry où 99 CIEL seront mises en place, soit 1 par quartier de Conakry. Le processus comprendra 3 étapes : l’étape de préparation avec plusieurs activités ; l’opération de recouvrement des impôts locaux ; l’opérationnalisation du fonds d’initiatives locales qui financera les projets d’insertion et de création de revenus en faveur des jeunes.
Nommé ministre entre juin et décembre 2008, Naby Diakité fut l’un des deux seuls ministres reconduits et relégitimés en décembre dernier lors de l’avènement du CNDD ; à cause de leur compétence et de leur travail apprécié unanimement.
« C‘est un garçon qui m’avait impressionné et lorsqu’on m’a annoncé sa mort je suis resté cloitré toute la journée dans ma chambre car c’est une lourde perte pour la nation. » Tels furent les mots prononcés par le chef de l’Etat Moussa « Dadis » Camara à la famille éplorée au quartier de « La minière ». Il a promis de réaliser la volonté Khadija Diallo, la veuve, à savoir « finir le travail de mon mari, parachever son œuvre ». Le jour de son enterrement, mercredi 18 mars courant, des hommages catégoriels ont foisonné au Palais du peuple où le corps du défunt fut exposé : grand combattant de la décentralisation et du développement local ; l’âme d’un novateur ; à la place du cerveau, il avait un ordinateur ; le souci du travail bien fait ; le pays a perdu un de ses valeureux fils ; un excellent communicateur ; il est passé de la vision à l’action ; homme de consensus et de persuasion ; toujours de bonne humeur ; respectueux ; serviable ; un être exceptionnel ; incarnation de la valeur cardinale de la probité ; amour de la patrie ; imprégné des valeurs traditionnelles ; un guide ; un manager. Tous ces propos élogieux sont vérifiables dans les archives de la RTG.
Il a été, à titre posthume, élevé au rang d’officier de l’ordre national du mérite par décret présidentiel et le titre fut remis à Khadija Diallo, la veuve, par le ministre d’Etat Bouba Barry.
Vous êtes un membre très actif de la société civile guinéenne de France, quel regard portez-vous sur la situation politique actuelle de la Guinée ?
Un coup d’Etat est certes une rupture brutale de l’ordre constitutionnel, ce n’est pas le mal mais l’indice, le signe qui révèle l’état pathologique d’un Etat déliquescent. L’arrivée du CNDD au pouvoir est pour moi salutaire et leur travail est remarquable au niveau de la lutte contre la corruption, les narcotrafiquants, l’impunité, l’insécurité, pour la restauration de l’autorité de l’Etat, la restructuration de l’administration, l’assainissement des finances publiques, le recouvrement des créances de l’Etat, etc... Cependant, l’armée doit être pour la population une assurance et non une crainte ; et le « nettoyage de la maison » doit commencer par elle pour donner l’exemple.
Quel est votre avis sur la transition ?
Il est logique qu’après une conjuration il y ait une période d’exception. La transition pose trois équations à résoudre : sa durée, son contenu et les personnes qui l’animent.
Pour sa durée, pour être constant et cohérent, je répète ce que j’ai dit en décembre 2008 : deux ans dans la vie d’un être humain c’est beaucoup, mais dans la vie d’un Etat ou au regard de l’histoire ce n’est rien. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, mais donner du temps qu’il faut au temps. Les audits, par exemple, permettront que ne soient pas éligibles des agents de l’Etat, ses créanciers, les gouvernants qui ont contribué à l’affaissement de notre pays qui doit faire face à de nombreux, titanesques et incommensurables chantiers.
Les futures règles du jeu politique, les mécanismes d’accès aux instances du pouvoir doivent être édictées et acceptables par tous afin de prévenir des contestations et des violences postélectorales, pour ne pas altérer davantage le tissu social, la cohésion nationale. Actuellement, malheureusement, toute la vie politique, administrative, économique et commerciale est adossée sur l’ethnocentrisme. Ceci est d’une évidence notoire et il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir la réalité en face. C’est aussi visible qu’un éléphant dans un couloir éclairé.
Au niveau de la réconciliation nationale, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une introspection collective afin d’exorciser toutes les frustrations engendrées par la violence politique depuis notre indépendance aux événements de juin 2006 et janvier-février 2007.
Par ailleurs, il est indispensable d’opérer un réaménagement de notre espace institutionnel. Le mode de scrutin mixte crée une distorsion au niveau de la légitimité parlementaire. Il nous faut un mode de scrutin unique à vocation, à dominante majoritaire.
Le mandat du Président de la République devrait être limité à deux ; pour limiter son omnipotence, il serait judicieux d’opérer à un rééquilibrage des pouvoirs avec notre parlement qui n’est qu’une chambre d’enregistrement sans maitrise de son ordre du jour et sans moyen de pression, par exemple la censure du gouvernement.
Il faut mettre un terme au monopole de la représentation par les seuls partis politiques pour favoriser les candidatures indépendantes, les personnes qui ont mis au centre de leur action les préoccupations de leurs concitoyens mais qui n’appartiennent à aucun parti. Par exemple, la société civile est le creuset d’où émergea Naby Diakité, particulièrement au sein de « Faisons ensemble », puis au Conseil national des organisations de la société civile de Guinée (CNOSCG).
Après le toilettage de la Loi fondamentale actuelle ou l’élaboration d’une nouvelle constitution, par souci d’économie financière et pour éviter les tensions et convulsions inhérentes à toute période électorale, il serait judicieux d’organiser de manière simultanée et concomitante les élections législatives et la présidentielle. Ce que la Sierra-Léone et le Ghana ont pu organiser, la Guinée devrait être en mesure de le faire.
Les Guinéens résidant à l’étranger devraient pouvoir être représentés institutionnellement en fonction de leur concentration humaine et géographique.
Etant natif de Kaporo, comment vivez-vous le calvaire des jeunes de Kaporo qui se battent pour récupérer leur terrain confisqué par un opérateur économique ?
Ce qui s’est passé à Kaporo révèle la pratique de cession frauduleuse du patrimoine bâti et non-bâti de l’Etat par ses propres agents, les chefs de quartiers à particuliers, et le plus souvent à des opérateurs économiques qui ont fait fortune sur le dos de l’Etat avec des complicités internes. Cette affaire a, par ailleurs, montré la combativité, l’attachement viscéral des habitants de Kaporo à leurs terres car sans terre, sans identifiant on est sans âme. Les Kaporokas, à qui j’ai rendu visite et apporté mon soutien, ne perdront ni leur âme, ni la ferme vendue indûment à Sadaka Diallo… Le président Moussa « Dadis » Camara, après avoir rencontré les jeunes de Kaporo, lui a demandé publiquement de « laisser tomber cette affaire ».
Quel est votre dernier mot ?
Permettez-moi que cela soit deux mots : un pour mon pays et un autre pour ma tante Hadja Djamilatou Touré et Khadija Diallo, la veuve à qui « Naby a donné 8 ans de bonheur et trois petit Naby (Abdoul Samadou, Alpha-Bakar et bébé Aliou) », selon elle, au Palais du peuple lors de l’oraison funèbre.
« L’Homme marque la vie de ses pas et le trépas marque la fin de sa vie ! » « A Dieu nous appartenons, à Lui nous retournerons ! » Mais l’œuvre de Naby Diakité sera parachevé et sa mémoire honorée Inch Allah ! Tels sont les engagements pris par sa famille, d’une part, en donnant son nom à la fondation Naby Bakörö qui est en gestation, et par ses amis avec l’initiative proposée par Ibrahima Capi Camara d’une structure similaire. Nous avons pris le serment, la promesse de « finir son travail, de parachever son œuvre ».
Que la terre de Guinée que Naby Diakité a si bien aimée et servie avec passion lui soit légère au cimetière de Cameroun ! Que le Tout-Puissant et Miséricordieux ait pitié de son âme et l’accepte dans son paradis ! Amen !
Pour permettre à nouveau le rêve en Guinée qui était vite retombé comme un soufflet après l’espoir du 28 septembre 1958 et celui du 3 avril 1984, la maxime suivante est à méditer :
« Changer de régime et améliorer les lois sans changer les hommes et les rendre meilleurs, c'est comme balayer la chambre sans ouvrir la fenêtre; la poussière soulevée (celle du moins qui n'aura pas été avalée) retombera d'où elle vient », soulignait Lanza Del Vasto.
Que Dieu préserve la Guinée !
Propos recueillis par Salimatou Cissoko
pour Kibarou.com, partenaire de www.guineeactu.com
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