|
Tierno Monénembo était l’invité des Vendredis de la librairie Clairafrique le 21 mai dernier. Le débat portait sur le thème : « Le Nom de Sékou Touré : Et après ? ». Une occasion saisie par l’écrivain guinéen pour déverser sa bile sur le premier président de la République de Guinée, Ahmed Sékou Touré.
Wal Fadjri : Qu’évoque le nom de Sékou Touré pour vous ?
Tierno Monénembo : J’ai déversé ma haine sur Sékou Touré, car j’ai 40 ans de colère, 40 ans d’exil, 40 ans de misères et de solitude vis-à-vis d’un homme qui a bousillé mon pays. Sékou Touré que tout le monde a applaudi, que la Guinée a accompagné, a déclaré la guerre à mon peuple. J’ai droit à cette haine qui n’appartient pas seulement à Sékou Touré. Nous avons le droit de le haïr et personne ne peut nous l’empêcher. Les faits sont là, le camp Boiro est une chose réelle, incontestable. Tous ces faits font que je ne peux pas avoir une relation rationnelle avec la réalité de Sékou Touré. C’est un homme que j’ai aimé et haï à la fois. Sékou Touré, ma relation avec lui est une question de haine et d’amour.
Qu’avez-vous vécu pour ressentir une telle haine pour le premier président de la Guinée, Sékou Touré ?
Sékou Touré, je l’ai aimé jusqu’à l’âge de 17 ans. A partir de 17 ans, je l’ai haï et je le haïrais toute la vie. J’ai quitté mon pays en 1969 pour fuir les horreurs en Guinée, les gens étaient pendus assassinés, emprisonnés… J’avais à cette époque 22 ans. J’ai marché 3 à 4 jours, 150 kilomètres pour rejoindre le Sénégal, pour fuir justement une indépendance à laquelle nous avons tous rêvé. Le premier douanier que j’ai rencontré à la frontière sénégalaise avait tellement pitié de moi avec mes pieds enflés qu’il m’a offert du thiébou dieun (du riz au poisson) et un seven up. Je suis resté des jours sans manger. Je n’oublierai jamais cela. J’avais une tante au Sénégal qui m’a heureusement accueilli. Je me suis exilé en Côte d’Ivoire, en France, en Algérie, au Maroc comme des millions de Guinéens. C’était une tragédie. Cet homme a bousillé notre pays. Comment voulez-vous qu’on l’aime ? C’est impossible.
Le régime de Sékou Touré est-il responsable des problèmes que vit la Guinée actuellement ?
Sékou Touré est le père de Lansana Conté, qui est le père de Dadis Camara. Vous avez vu le massacre du 28 septembre 2009, vous avez vu ce que ces gens ont fait de notre pays, comment voulez-vous qu’on les admire ? La Guinée est maudite à cause de Sékou Touré, mais elle va se réveiller bientôt.
Les élections présidentielles vous font-elles espérer à un meilleur avenir ?
C’est le seul espoir que j’ai.
Partagez-vous l’avis de certaines personnes qui rendent responsable la France de la situation de la Guinée ?
La France est beaucoup responsable du sort de la Guinée par l’esclavage et la colonisation. Mais nous sommes plus responsables encore que la France. Nous sommes indépendants depuis 1958, c’est à nous de gérer la Guinée, pas la France. Si la France a des affaires importantes en Guinée, c’est parce que nous avons failli à notre responsabilité. Ce qui s’est passé dans mon pays est une tragédie, pas seulement de la Guinée, mais de toute l’Afrique. Il y a deux peuples en Afrique qui ont symbolisé la libération sur le continent, il s’agit de la Guinée et de l’Algérie. Les deux présidents de ces pays qui portaient l’espoir ont pillé le continent.
Quelle appréciation faites-vous sur la situation de l`Afrique après cinquante années d’indépendance ?
C’est la merde, la merde totale !
Qu’est-ce qui explique cet état de fait ?
Tout. Quel est le problème du continent africain ? Les indépendances ne posent pas problème. C’est la gestion des indépendances qui pose problème. Nous sommes des bêtes sauvages, des cons, qui sommes-nous ? Avec toutes ces richesses, et l’Afrique ne peut pas se développer ?
A qui la faute ?
Les intellectuels africains sont responsables de la catastrophe africaine. Ils sont tous des lâches et des démagogues. Ils ont tous soutenu les dictateurs dans tout le continent. C’est comme cela depuis Mobutu, Eyadema, Sékou Touré. On n’applaudit jamais le peuple, on n’applaudit que les dictateurs. Mêmes les chanteurs africains ne chantent que les dictateurs, ils ne parlent jamais des victimes. C’est triste !
Qu’est-ce qui vous a emmené à l’écriture ?
L’exil encore une fois. C’est la douleur, la souffrance qui m’ont poussé à écrire. Lorsque vous souffrez, vous vous posez des questions : Qui êtes-vous ? Quel est-ce monde dans lequel vous-vivez ? C’est cela qui fait la littérature.
Avez-vous vécu dans un environnement qui vous prédestinez écrivain ?
Mon père aimait beaucoup lire, il a même écrit des papiers dans un journal suisse. Il m’avait offert une petite bibliothèque quand j’étais petit. C’est lui qui m’a inculqué cet amour du livre.
Des auteurs vous ont-ils influencé ?
Beaucoup d’auteurs africains et d’ailleurs m’ont influencé. Les écrivains sénégalais Cheikh Amadou Kane, Sembène Ousmane, Bernard Dadié. Birago Diop nous a tous influencés, c’est notre père. Le Malien Amadou Hampathé Bâ m’a aussi guidé. Il y a les auteurs français Gustave Flaubert, etc.
Pour qui écrivez-vous ?
Pour moi d’abord.
Pour vous seul ?
Pour vous aussi…
Vous êtes Prix Renaudot 2008 avec votre roman Le Roi de Kahel, qu’est-ce que cette distinction vous a apporté de plus dans votre carrière d’écrivain ?
Rien. Une autre misère.
Qu’avez-vous gagné avec cette récompense ?
On parle de moi davantage, mais cela ne change pas grand chose, je reste le même. On ne vit pas de sa plume, on en meurt.
Pourquoi vous faites-vous publier aux Editions du Seuil au lieu de la Maison d’édition Présence Africaine ?
J’ai un contrat au Seuil depuis 30 ans, j’y reste. Quand j’ai publié mon premier roman Les Crapauds-brousse (1979), la Maison d’édition Présence africaine m’a dit que si je lui avais proposé le manuscrit, elle ne l’aurait pas édité parce que cela dénonçait les dictatures africaines.
Quels sont vos Projets littéraires ?
J’écris sur la vie d’un Peul guinéen, héros de la résistance en France en 1943 et fusillé par les Allemands. Vous lirez la suite à la sortie du roman.
Pour quand est prévue la sortie ?
Prochainement.
Propos recueillis par Fatou K. SENE
Repères
Né le 21 juillet 1947 en Guinée, Tierno Monénembo de son vrai nom Thierno Saïdou Diallo s’est exilé en 1969 au Sénégal. Il part ensuite en Côte d’Ivoire avant de gagner la France en 1973 pour poursuivre ses études. Après avoir présenté sa thèse de doctorat de Biochimie à Lyon en France, il est docteur ès sciences. Il a enseigné au Maroc et en Algérie. Il est l’auteur de plusieurs romans parmi lesquels Les Ecailles du Ciel (1986), Cinéma (1997), Peuls (2004), une pièce de théâtre : La Tribu des gonzesses (2006) interprétée par des comédiennes sénégalaises. Tierno Monénembo a reçu le Prix Renaudot en 2008 pour son roman Le Roi de Kahel publié la même année. Depuis 2007, il est Visiting Professor à Middlebury College, au Vermont (Usa).
Source : Wal Fadjri
www.guineeactu.com
|