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Le Dr Diallo Aliou Poréko n’est plus. Il s’est éteint le vendredi, 12 décembre 2008, à 22h30, au CHU de Bois-Guillaume, près de Rouen, des suites d’une longue maladie. Voici l’éloge funèbre que son ami d’enfance et d’études Alpha Sidoux Barry a fait de lui. L’amitié entre ces deux éminents intellectuels est souvent comparée, par leurs admirateurs, à celle qui liait Montaigne et La Boétie.
Fodé Tass Sylla
Il s’en est allé doucement, tranquillement, sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, pour ne pas nous inquiéter. Dans sa 63ème année (selon la tradition musulmane, c’est le terme normal qui nous est fixé, car ce fut celui du prophète Mouhammad – que la grâce et la paix soient sur lui).
Médecin-anesthésiste, le Dr Aliou Poréko, que l’on appelait familièrement Porès, était arrivé en France en 1974, où il a achevé sa spécialisation en Anesthésie-Réanimation à Nancy puis à Amiens, avant d’exercer à Persan-Beaumont, au nord de Paris, et à Rouen, tout en participant activement aux grandes conférences internationales annuelles sur les progrès de la médecine.
Cet éminent homme de l’art avait fait ses études médicales en Algérie et au Maroc, après le baccalauréat, en 1965, au Lycée de Donka à Conakry.
Nous avons commencé ensemble les études secondaires au « Lycée Classique et Moderne de Labé », en octobre 1958, au lendemain de l’Indépendance de la Guinée. Nous étions à peine adolescents (12 ans). Transplanté de Dalaba à Labé, où je ne connaissais personne, j’ai été accueilli dans sa famille, qui est devenue la mienne. Une famille illustre qui a donné à la Guinée des intellectuels et des cadres de haut niveau. Le père, Thierno Poréko, était une personnalité unanimement reconnue et respectée dans tout le Fouta Djallon. Il avait reçu dans son village natal, Poréko, situé à 5 km de la ville de Labé, Bernard Cornut-Gentil, qui était à l’époque le Gouverneur de la Guinée. On peut rappeler aussi, à titre d’exemple, que l’un des frères d’Aliou Poréko, en l’occurrence le Dr Thierno Abdourahmane Diallo, a fait partie de l’équipe américaine des quatre médecins qui ont été dépêchés par Washington au chevet du président algérien Houari Boumedienne, après que cet illustre patient ait demandé à quitter les hôpitaux soviétiques à Moscou pour rentrer définitivement à Alger.
Après le redoutable concours d’Anesthsie-Réanimation, l’un des titres les plus prestigieux de la médecine, que le Dr Aliou Poréko a passé avec succès (un grand nombre d’appelés, mais très peu d’élus), il s’est établi à Persan-Beaumont au nord de Paris. C’est là qu’il a qu’il a rencontré en 1977 une jeune infirmière française de 17 ans, Marie-Noëlle Thisse. Ils se sont mariés et ont eu deux enfants. Mickaël, aujourd’hui âgé de trente ans, est sur le point d’achever sa Thèse de doctorat en Biologie. Audrey, 28 ans, poursuit ses études en Art & Communication de culture japonaise.
Ce couple généreux a adopté deux nièces du Dr Aliou Poréko : Assiatou, malheureusement décédée à l’âge de 7 ans, en 1999, et Kadidiatou, qui vient d’avoir 15 ans, et qui est au Lycée de l’Arc à Orange, dans le sud de la France, où elle vit actuellement avec sa mère adoptive, Marie-Noëlle.
Chacun d’entre nous est appelé sur cette terre à accomplir une mission. Porès a achevé la sienne brillamment et complètement. Il a fait une carrière professionnelle exceptionnelle. Il a fondé une famille qui perpétuera éternellement sa mémoire. Il s’est rendu utile à ses concitoyens à chaque instant de sa vie. Il s’est ainsi impliqué fortement dans l’envoi de médicaments et de matériel médical aux hôpitaux guinéens. Lorsqu’ils allaient en vacances à Labé, sa femme Marie-Noëlle soignait toutes les petites vieilles des quartiers et sous-quartiers de Mairie, à Ley Saaré, jusqu’à Tata.
L’homme était d’une grande culture. Sa science s’étendait à tous les arts. Sa conversation était riche et agréable. Il parlait avec un débit rapide, passant d’une idée à l’autre avec une maestria et un brio époustouflants. Il avait du courage devant la vie et n’a jamais baissé les bras.
Ainsi, lorsque Conakry a rappelé tous les étudiants guinéens qui étaient en Algérie, à la suite des événements du 22 novembre 1970, ils étaient en année terminale de médecine. Il ne restait plus que la soutenance de la thèse de doctorat. Porès, avec d’autres collègues, a repris le chemin de l’exil, fermement décidé à achever sa thèse. Je l’ai accueilli alors avec un grand plaisir à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où j’étais président de l’Association des étudiants guinéens. Il a pu ainsi gagner la France, à Nancy, où se trouvait son autre frère, le Dr Alpha Oumar Diallo, aujourd’hui médecin psychiatre. Puis, le Gouvernement algérien, qui a toujours fait preuve d’une grande ouverture d’esprit à l’égard de toute l’Afrique, a accepté que Porès et ses condisciples reviennent à Oran pour soutenir leur thèse de doctorat. Ce qui fut fait. Puis il s’est attelé à la préparation du fameux concours d’Anesthésie-Réanimation que tous les médecins redoutent.
C’est dans l’adolescence que les amitiés les plus fortes se construisent. Elles durent toute la vie et au-delà. Au lycée, nous allions gambader dans la campagne, à Pounthioun, batifoler dans les eaux de la rivière Saala, ratisser les bals de village, de Taïré à Poréko. Nous partageons de petits secrets que même nos épouses et nos enfants ne connaîtront jamais. On était forts puisqu’on était lycéens. Et à nous les petites villageoises ! Bien sûr, ce n’était là que pure fanfaronnade. Les filles nous intimidaient. Et on se vengeait par des tracts féroces contre celles du lycée. On se saignait aux quatre veines pour acheter le tee shirt James Dean ou la chemise Caryl Chessman. On portait des grimpants, des pantalons si serrés qu’il fallait deux camarades pour nous aider à les enlever en tirant sur les « bas relevés ». Non, nos enfants n’ont pas inventé « la tendance ».
Devenus adultes, même séparés par la distance, nous gardions des liens quasiment télépathiques. De sorte que, après s’être perdus de vue pendant des années, nous nous retrouvions comme si le temps ne s’était pas écoulé. Ce n’était pas une relation démonstrative. Car, quand les liens sont authentiques, on n’a pas besoin de les exprimer. Ils sont dans la pensée plus que dans le cœur. Ils sont d’ordre intellectuel et sont intangibles.
Nous étions trois. Chaïkou Amadou Baldé dit Chaïkaze nous a quittés le premier, à Abidjan. Aujourd’hui, c’est au tour du Dr Diallo Aliou Poréko dit Porès. Il ne reste plus que moi, Mamadou Alpha Barry dit Sidoux. Mon Dieu, que la vie est longue !
Porès a accompli sa mission sur cette terre. Il peut la quitter à présent tranquillement, sans regret, pour entrer dans l’éternité.
Je tiens à rendre un vibrant hommage à Marie-Noëlle, à Mickaël, à Audrey, à Kadidiatou, à leurs grands parents maternels, Bernadette et Serge Caron, à tous les frères, sœurs et beaux-frères de Porès, à ses collègues français et à tous les compatriotes guinéens et africains qui l’ont soutenu jusqu’au bout. Ses enfants lui ont voué un amour filial inépuisable. Mickaël et Audrey ne l’ont jamais lâché d’une semelle, lui tenant la main jusqu’à la fin ultime. Que Dieu vous garde tous !
Au nom de tous les ressortissants du Timbo en France et au nom de tous mes proches, je vous exprime nos très vives condoléances.
Que la terre lui soit légère. Puisse le Très-Haut l’accueillir en son sein et lui accorder une place de choix auprès de lui. Amen.
Alpha Sidoux Barry
Membre de la rédaction de www.guineeactu.com
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