dimanche 23 novembre 2008
Monénembo, le roi du style
El Hajj Saïdou Nour Bokoum

« Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité ». (Comte de Buffon)

Subvertissant (mot fétiche du landernau psychanalyste) la quintessence du propos ci-dessus en exergue, à savoir selon Buffon, « le style, c’est l’homme », le célèbre psychanalyste Jacques Lacan ficela un de ses nœuds borroméens d’hyper géométrie qu’affectionnait le gourou, qu’il était peut-être seul à comprendre : « L’homme, c’est le style ».

Si donc la vie est un style, une manière d’être, le Nègre aura mis un siècle pour se dépêtrer d’un sac de nœuds secoué par ses soupirs : « qui suis-je ? »

Esclavagisé, colonisé, administré, néo-colonisé, les avatars du Nègre sont allés de l’hybridation à la dépigmentation, en passant par les mimodrames et les ballets de « Peau noire et masques blancs(1), où larbinisme et acrobaties de l’âme se disputent la dépossession de soi, la ruée hors de soi.

Les écrivains, les artistes et certains penseurs politiques (tels Kwamé Nkrumah, Amilcar Cabral, Frantz Fanon, etc.), ont voulu mettre un peu d’ordre dans cette diaspora du moi hors de soi. Il y a eu des étapes, des avatars de l’ « africanité ».

Monénembo nous évitera de nous attarder au déluge où Noé dans la sainte Bible, maudit Cham, ancêtre des Nègres.

Quand les aventuriers Diogo Cao, Faidherbe, Archinard et autres boucaniers ont visité notre mangrove, avec le mousquet et le canon, le Nègre commença à raser les murs. La « négraille » (Césaire, Ouologuem) cultivée à L’E.P.S (Ecole Primaire Supérieure pour élèves colonisés) ou celle de l’école William Ponty (Ecole pour l’élite indigène), tira de ses chartes ancestrales ou « ensemble de nos valeurs de civilisations » (Senghor), une tunique de chasseur qu’il rafistola en accoutrement de « gardi froco(2) ». Il en est sorti l’immortel «Vieux Nègre et la médaille(3).

Comme chacun sait, le Nègre idéal précolonial ne savait pas conjuguer un verbe à la première personne du singulier. D’ailleurs, il n’y avait pas de verbe dans ses idiomes vernaculaires. Le verbe étant action, et cette dernière étant du seul fait des Ancêtres, des morts et pourquoi pas du caïlcédrat ancestral !

Depuis cette « nuit de gésine » (Cheikh Hamidou Kane) (4), le Nègre a découvert l’univers du Verbe avec le sujet globalisant du Nous/Vous.

Et ce furent les romans et pièces du « Nous, les Africains, nous savons danser 
-Nous, les Africains, nous allons vous apporter ce supplément d’âme… » .
-« Vous, les Blancs, qui nous avez vaincus sans avoir raison (encore Hamidou Kane),
-Nous, les Nègres, qui avons inventé le tambour à nouvelles,
-Vous, les Blancs, qui croyez qu’avec l’alphabet morse… ». Ce que dit en substance un Jean-Marie Adiaffi (5)  

Nous, Vous, Nous/Vous que Hamidou Kane porte aux sommets de l’interrogation philosophique.

« Moi », «je », pour l’Africain, cela n’existe pas. Quand Rimbaud dit : « je est un autre », l’Africain dit : « je c’est Nous ».

Et vint Yambo Ouologuem, et vint Amadou Kourouma qui pulvérisèrent ce couple Nous/Vous qui vécut les affres sulfureuses de tout ce qui rend le « moi haïssable », comme disent les moralistes.

Ouologuem, après avoir fait trembler les lettres nègres vues par nos mentors africanistes qui gouvernent nos « Lettres de cachet », fut lynché, effacé, envoyé dans les galères perchées de Déguimbéré, à Bandiagara, au pays Dogon, son bled d’où il n’aurait jamais dû sortir pour venir fustiger la «... France Nègre »(6) des années 60. Depuis, il ne sort plus des mosquées. Anachorète ou simplement soufi retiré dans les falaises de Bandiagara.

Il est tombé dans l’oubli. Un cul-de-basse-fosse littéraire.

Kourouma, lui, eut plus de chance avec le « Soleil des indépendances » (7). A cause du croupion de Salimata, noble mandingue, réduite à vendre des froufrous sur les trottoirs de « la bâtardise des indépendances » (Kourouma). 

En somme quand on écrit en français tout simplement, on vous dit que vous n’êtes qu’un singe. Il y fallait quelques africanismes, des « tropicalités », comme dirait Sony Labou Tansi, le fulgurant météore sans la « Vie et demie » de qui, la mal-vie qui nous baigne, aurait rendu tous nos écrits vains, pour paraphraser William Sassine, l’autre petit géant de nos lettres. Tous deux ont trinqué leurs vies, pour ajouter un demi à notre mi-vie.

Pour les traînards qui restent, quand ils hésitent entre deux propositions, on dit qu’ils abusent des points de suspension et qu’ils font du sous Céline. « Quelle nuit, dirait Céline ! » (Matthieu Galey) (8), la vie du Nègre qui se mêle d’écrire !

Heureusement que nos cousins Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont rencontré dans leur errance nègre, la « littérature monde ». Voilà que  les indécrottables francophiles crient à la désertion. Ici je retrouve Monenembo. En réussissant à échapper aux nègreries francophones, on lui reproche de n’avoir pas suivi le « mot d’ordre » de la « littérature monde », dont j’aimerais bien avoir une idée des canons.

Glissant et Chamoiseau ont arraché leurs Renaudot et Goncourt avant cette affaire de littérature monde. Qu’ils n’ont jamais présentée comme une camisole de force ! La menace du formatage est toujours à la porte du Nègre qui cherche ce non-lieu où enfin, il peut être seul avec qui il veut : Nous, Vous, Lui, Elle…

« D’ailleurs, Monénembo n’aurait pas eu le Renaudot si J-M Gustave Le Clézio n’avait pas… » !

Nous sommes en plein dans « 2001, Odyssée de l’espace », celui de Stanley Kubrik (9) où Hal, l’ordinateur, avait pris le pouvoir sur les humains de la mission. C’est ce qui aurait dû arriver au Jury du Renaudot qui a eu l’outrecuidance de laisser un humain soutenir un texte qu’il a aimé. Certes, nous sommes sous le règne impérialiste des nouvelles technologies. L’éclatement de la bulle de l’Internet, et aujourd’hui même, les soubresauts d’un capitalisme désincarné, ne rappellent toujours pas l’impasse où nous a plongés « la mort de l’homme après celle de Dieu ».

Voilà plus d’un quart de siècle que l’on chante et danse l’air funèbre de « tout sauf l’humain ! ».

D’ailleurs, depuis que le Goncourt, le Renaudot et tous les autres prix existent, quel est l’heureux quidam qui en a obtenu un, si un membre du Jury ne l’avait soutenu. Le Nègre doit tout obtenir, tout seul comme Tarzan ou Zorro ou… Dieu, Soi-même. A y réfléchir bien, le succès « métaphysique » d’Obama est entaché d’une irrégularité irréfragable : il semble qu’il n’ait pas fait le plein du vote Ku Klux Klan !

Je n’ai même pas encore lu le roi de Kahel. Donc, je n’en parlerai pas ici. J’en ai seulement lu quelques pages, en diagonale.

Quand madame Bovary a eu des démêlés avec sa « toutoune » (Kourouma parlerait de « mousmous »), empêtrée dans l’hypocrisie d’une société bourgeoise aux valeurs dégradées (Lucien Goldmann), ce n’est pas son suicide qui l’a sauvée de l’oubli, mais le style, parangon de la perfection de Gustave Flaubert, qui l’a rendue éternelle.

Depuis les « Crapauds-brousse », en passant par « Un attiéké pour Elgass », « Cinéma », « L’Aîné des orphelins », Monenembo a cent fois remis son ouvrage sur le métier. Il est définitivement sorti des africanismes, de l’ « africanité », et d’une certaine francophonie, pour nager dans les eaux jamais les mêmes, du grand fleuve de la littérature monde. Cette dernière comprise non pas au sens où l’on voudrait encore jeter les écrivains africains dans l’enclos (Kossi Efoui), mais comme ce non-lieu où les deux rives du singulier et de l’universel font l’amour, en se baignant dans les flots de l’eau de Vie.

Depuis que l’homme et Dieu sont morts, paraît-il, tués par les structures, croyait-on, mais en réalité,  pure hallucination de la même bêtise majoritaire sous toutes les latitudes, on se rend compte tous les 33 ans, qu’ils faisaient seulement semblant de sommeiller. Ils ne sont jamais morts ensemble, pour tous.

Tant que l’homme, c’est le style.

RECTIFICATIF : Dans mon dernier « papier », « Ensemble nous sommes plus forts », seul le diable m’a fait attribuer « La grève des battù » à Mariama Bâ, éd. Le Serpent à plume, alors que ce roman est de Aminata Sow Fall. Mariama Bâ est plutôt l’auteure entre autres textes, d’Une si longue lettre », éd. N.E.A.

El Hajj Saïdou Nour Bokoum
pour www.guineeactu.com

(1) Frantz Fanon, éd. Points essai.
(2) Homme en tenue, commis à toutes les besognes répressives de l’autorité coloniale locale
(3) Ferdinand Oyono éd. 10/18
(4) « L’Aventure ambiguë », Cheikh Hamidou Kane, éd. Poche (ou Julliard)
(5) « La Carte d’identité » de Jean-Marie Adiaffi, éd. Pub House, Zimbabwe, regorge de propos de ce type...
(6) « Lettre ouverte à la France nègre », éd. Le Serpent à plume
(7) Amadou Kourouma, éd. du Seuil
(8) Ecrivain et célèbre critique à l’hebdomadaire français, « L’Express » très tôt disparu, qui rendait compte, je ne sais plus, de quel roman…
(9) Un des chefs-d’œuvre de Stanley Kubrick, « 2001, Odyssée de l’espace », paraphrasé par une pétition, « Manifeste Guinée 2010, Odyssée de l’Impasse », que nous avons signée avec Tierno Monénembo et d’autres Guinéens…

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Vos commentaires
Doura, vendredi 28 novembre 2008
Vous êtes VERITABLEMENT un bon GUINEEN pour avoir le don de vous mettre en colère pour si peu. Maîtrisez vos nerfs "doyen"! Wa salam. Abdourahmane.
Saïdou Nour ¨Bokoum, jeudi 27 novembre 2008
M.Konaté c`est par respect que je tiens à vous répondre. Donc je vous dis : est-ce que vous pouvez me lâcher les baskets ! Pour paraphraser Senghor à qui vous me faites l`honneur de me comparer (à mon désavantage), je dirais que je soupçonne que vous vouez malgré vous un "amour tyrannique" à mon style.(Comme Sékou Touré à "son" peuple ( dixit Senghor). Bon sang chagez donc de lectures ! On doit bien trouver les fameux tomes de ce M. quelque part au marché du Niger, non ? Je vais enfin citer Lacan (vous connaissez ?).Le "plaisir" que vous trouvez à me lire relève du masochisme.Dont le corollaire est ce sadisme que je ressens à lire vos "compliments". Wa salam
Moussa Konate @ Toronto, Canada, jeudi 27 novembre 2008
Doyen Bokoum, vous avez une belle plume, c`est connu. J`ai tjs du plaisir à vous lire. Mais je me demande parfois si vous penser à votre propre lectorat. Meme le grand Senghor, l’immortel, ecrivait dans la langue de Moliere avec la plus grande simplicité. Merci
Cissé Oumar de Bma, lundi 24 novembre 2008
Les beaux arts ! Les belles lettres ! La Politique Culturelle…! De Mozart…à Monénembo en passant par tant d’autres élus comme A. Kourouma…! De Bakary Cissoko et les ballets Africains…, à Petit Condé, Ousmane Kouyaté, héritiers des Balla, Bembeya, Kèlètigui, Diéli Laye, les frères guitaristes Condè…, bref, je reste plus convaincu que jamais d’avoir raison sur un point précis : *La philanthropie des nantis depuis des siècles et des millénaires, devrait continuer de nos jours à ‘’soutenir’’ les talents artistiques, littéraires, etc. et assurer les moyens illimités de leurs productions. Nos narcos-états modernes aspirent à autre chose que la Grandeur. Ce rôle devrait démocratiquement et logiquement leur déchoir et je persiste à croire que dans un pays ‘’illuminé’’, le poste le plus important devrait être celui de ‘’Ministre de la Culture’’. Ainsi, la maestria de notre frère récompensé par le Renaudot, ne resterait plus cette exception bien méritée car, débarrassées de certains soucis, des personnes comme S. N. Bocoum possédant le potentiel suffisant, pourraient honorer la Guinée et l’Afrique avec des prix de plus en plus nombreux et prestigieux (trop peu de Nobels, Paix etc. pour un si grand continent). Courage à tous et merci de donner le bon exemple à la jeunesse..
Mamadou Oury Diallo, (Canada), dimanche 23 novembre 2008
Impressionné, la "Ligue" l`est de vos talents...le rêve d`une Guinée reconciliée, juste et prospère, osons-le; agissons ensemble pour que les autres y croient; agissons ensemble pour qu`espoire et fierté revienne au coeur des nôtres; qui le disait déjà "ensemble, nous sommes plus fort": c`est bien vous Mr Bokoum...le héritage culturel, scientifique et du savoir est le meilleur que nous puissons laisser aux générations futures, aux nôtres; Autant vous nous avez offert une place au sein de "l`odysée de l`impasse 2010" autant la "Ligue" vous offre, vous et vos semblables, une large place en son sein...Sincèrement

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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