Le conférencier était Tierno Monénembo. Le sujet de la conférence du 21 Mai à la librairie Claire Afrique de Dakar était “LE NON DE SEKOU TOURÉ. ET APRES ?”.
D’entrée de jeu, Tierno réfuta le caractère imposteur du thème en expliquant dans quelles circonstances l’indépendance et le vote eurent lieu. Il réitéra ce que tout le monde sait maintenant. À savoir que Sékou Touré n’était pas pour l’indépendance contrairement aux partis minoritaires de l’assemblée territoriale, tels que PRA et les socialistes. C’est à la suite d’un malentendu qu’il prit le parti de voter pour le NON. La commission africaine à l’assemblée nationale française en charge de rédiger la partie de la constitution de la cinquième république relative à la communauté n’avait pas voulu de la participation de Sékou Touré. Il en fut dépité et à son retour à Dakar, en Juillet 1958, il demanda à son parti de rejoindre le camp du NON déjà soutenu par Diawadou, Barry 3 et autres militants anticoloniaux.
Dans la foulée Tierno condamna en termes durs la tricherie, le penchant des intellectuels africains à célébrer des faux héros et à se faire complices de tyrans. Il fustigea le silence des cadres africains sur la tragédie guinéenne et leur attitude complice bien que dès les années 60, ils fussent au courant des agissements de nervi de Sékou Touré. La plupart des intellectuels qui étaient accourus à la rescousse de la Guinée quittèrent le pays mais ils se gardèrent de dénoncer les agissements de Sékou, ses complots récurrents et son aberrante sortie contre la nation peulh. Tierno dénonça la tare de l’intellectuel africain qui refuse de se pencher sur les tragédies africaines, préférant pointer du doigt le blanc. Face à la tragédie que fut le régime de Sékou Touré, Tierno indiqua, voix tremblante, qu’il ne se voulait et ne pouvait être objectif. Autant il avait admiré Sékou Touré dans son jeune âge, autant il le hait d’une haine qu’il revendique ouvertement. Le régime de Sékou Touré et son échec auront marqué le destin de millions de Guinéens, parmi lesquels Tierno lui-même. Son impact négatif sur le devenir de l’Afrique de l’Ouest en particulier reste à étudier.
Suivant l’ouverture passionnée de Tierno, Dr. Abdoulaye Diallo, historien et directeur de l’Harmattan Sénégal prit la parole pour indiquer qu’il a publié des recherches basées sur des documents sur l’indépendance et le NON de 1958. Parmi les documents, il y a le discours du 25 Août, les mémos de Sékou Touré avant et après l’indépendance. Les recherches montrent que le NON fut une œuvre collective et non l’imposture que Sékou Touré en fit. Le professeur Amadi Dieng enchaina pour disputer la thèse du silence et de la complicité des intellectuels africains. Il mentionna les motions de la FEANF qu’il dirigea durant cette période qui dénonçaient la dérive de Sékou Touré. Tierno y répondra en indiquant que ces motions datant des années 60 restent isolées eût égard à la longue chaine des crimes qui parsemèrent le règne du PDG.
Les interventions qui suivirent réfutèrent l’utilisation du mot haine dans le débat. Certains estimaient que Sékou Touré n’a été qu’une victime des machinations de la France. Ils avancèrent des hypothèses laborieuses sur les récents massacres du 28 septembre. Selon eux, les massacres auraient été prémédités, non pas par Dadis Camara, mais par une nébuleuse impérialiste qui veut à tout prix ternir l’image de la glorieuse date du 28 Septembre 1958 en lui attachant, à l’avenir, les honteux agissements de 2009. L’un des intervenants de ce groupe s’interrogea comment on peut parler de Sékou Touré sans parler de la « cinquième colonne ».
Le périmètre du schisme était défini. À partir de ce moment, les discussions ne pouvaient que dégénérer. Des guinéens et des sénégalais présents dans la salle s’élevèrent avec vigueur contre les insinuations, les liens illogiques, les suppositions tendancieuses qui avaient pour but de circonscrire le débat dans un format révisionniste. Tierno réagit en traitant certains intervenants de fascistes.
Les écarts de jugement sur l’histoire du vote du 28 septembre 1958, le rôle de Sékou, les passions et les différences de point de vue entre les guinéens d’une part et certains intellectuels africains d’autre part est à explorer ; les partis-pris et les frustrations ne devraient pas être une raison pour refouler ce débat sous l’ombre des tabous.
Pour les Guinéens, le système de Sékou Touré est encore vivace et bien en place. Les groupuscules de nostalgique de son régime continuent de narguer la mémoire des victimes et des survivants. Fait insidieux, plus nocif parce que insuffisamment exploré, la perpétuation du système Sékou Touré explique les régimes corrompus et criminels de Lansana Conté et de Dadis Camara. Lansana Conté fut l’un des sbires attitrés du PDG comme chef des services secrets de l’armée. Dadis Camara n’est que le sous-produit de la rocambolesque révolution culturelle du PDG de Sékou Touré avec son enseignement au rabais et la crétinisation de l’armée. Occulter le fait que la gangrène du PDG et ses sous-produits opèrent toujours en Guinée est la source d’incompréhension des crises de la Guinée actuelle. Durant les 50 dernières années on peut citer maintes tragédies en Afrique:
Rwanda, Sierra Léone, Liberia, Afrique du Sud, Ouganda etc. Avec des formes variées de catharsis sociale les démons du passé y ont été domptés. Ce n’est pas le cas de la Guinée où ce travail reste à faire.
La fixation de certains intellectuels africains sur les complots comme raison de l’échec du régime du PDG traduit soit une méconnaissance de l’histoire de la Guinée, soit de la mauvaise foi ou tout simplement une fuite face à la responsabilité d’assumer l’histoire malheureuse des indépendances. Cette fixation ne peut être étayée par les faits historiques.
En effet, après le vote du peuple de Guinée sur le NON, Sékou Touré bénéficia d’un soutien international et national sans précédent. Les administrations américaines d’Eisenhower et de Kennedy accueillirent à bras ouvert le chef de nouvelle nation et lui apportèrent une aide économique substantielle. Les pays du pacte de Varsovie accoururent au secours de la Guinée. Le groupe des non-alignées apporta son soutien.
Sur le plan intérieur, en plus de la ferveur des étudiants et intellectuels africains déjà mentionnée, les opposants nationaux se rallièrent au PDG. La dynamique d’adhésion nationale et de soutien international eurent pour résultat une croissance économique de 7% en moyenne pendant les années 58 à 61. Ceci est loin de la caricature d’explication du durcissement du régime qui fait que le départ de la France aurait privé la Guinée d’une administration qui marche et les populations de produits de première nécessité.
En outre le mythe de l’acharnement d’une coalition impérialiste contre la Guinée dont Sékou Touré abusa pour masquer ses méfaits ne résiste pas devant l’examen des faits.
Le premier soulèvement populaire contre les tendances dictatoriales du PDG fut l’œuvre du syndicat des enseignants qui fut à l’avant-garde de la lutte anticoloniale. Parmi les victimes de ce « complot » on peut citer des syndicalistes comme Keita Koumandian, Ibrahima Caba Bah, Hassimiou Balde, Mountaga Balde etc. Le syndicat de l’enseignement n’avait fait qu’émettre un cahier de doléances pour la revalorisation de quelques primes de logement et autres. Sékou Touré saisit l’occasion pour crier au complot - comme il fera pour le reste de sa carrière politique. L’arrestation des syndicalistes fut suivie par une grève des étudiants. La répression fut démesurée avec des dizaines de morts, de viols de jeunes collégiennes et lycéennes dans le camp Alpha Yaya. Les écoles furent fermées, les étudiants guinéens de l’étranger qui protestèrent furent privés de leur bourse et sommés de retourner en Guinée. La totalité des dirigeants des syndicats fut condamnée aux travaux forcés avec des peines de 6 à dix ans et furent détenus dans de secrètes prisons pendant plus de 7 ans. Le mythe qui voit la main invisible de la France derrière tout ce qui ne va pas en Guinée devrait être revisité en l’occurrence. En effet, pour ce premier grand « complot », Sékou Touré accusa l’Union Soviétique dont l’ambassadeur fut expulsé. En pleine guerre froide cette action avait pour but de renforcer les relations avec l’administration Kennedy.
Sékou Touré inaugurait aussi une pratique qui consistera à souffler le chaud et le froid selon les circonstances et les besoins internes pour plaire tour à tour aux superpuissances de l’époque (USA, URSS) tout en ménageant la France. Les grands contrats miniers signés durant son régime confirme le fait. Pendant que Pechiney avait les mines de Fria, Sékou octroya les mises de Boké aux US et celles de Débélé à l’Union Soviétique.
L’autre mythe de la fameuse « cinquième colonne » de traitres de l’intérieur qui est la colonne vertébrale du règne par complots de
Sékou Toure ne résiste pas aussi à une sérieuse analyse. Dans le souci louable de construire une nation, les dirigeants des partis se sabordèrent après l’indépendance au profit d’un gouvernement d’union nationale. Tous seront payés de leur loyauté par la mort ou l’exil.
Ils étaient tout sauf des politiciens opportunistes ; c’étaient, pour la plupart, des militants anticoloniaux, nationalistes et progressistes : Ibrahima Diallo (avocat), David Soumah (syndicaliste), Barry Trois (chef de file des socialistes guinéens). Les cas Barry Diawadou, et de Diallo Telli sont l’épitomé de cette tragédie de liquidation programmée d’adversaires et d’amis qui fut la marque du régime du PDG.
Barry Diawadou était secrétaire général du BAG qui rallia le gouvernement d’union nationale après l’indépendance. Dans la seule tentative documentée de déstabilisation du régime de Sékou Touré par la France, Diawadou fut approché pour servir de couverture avec la promesse d’être président du futur gouvernement. Diawadou était le fils aîné du dernier Almamy du Fouta-Djalon. Il aurait déclaré qu’en tant que tel il ne pouvait renier la parole donnée ou trahir. Il refusa la proposition et en fit part à Sékou Toure. Le coup avorta pour cette raison. Onze ans plus tard, en 1969, Sékou Touré le fera fusiller dans un complot inventé de toute pièce, qui emportera aussi l’un des plus fidèles agents du PDG, le militant communiste et directeur artistique des Ballets Africain, Keita Fodéba. L’autre victime célèbre et innocente fut Diallo Telli. Il était secrétaire général de l’AOF quand la Guinée accéda à l’indépendance. Il lui eut été facile de contrer l’ascension de Sékou Touré comme ce dernier le laissa croire. Il s’engagea à servir la Guinée indépendante, occupant un poste de moindre importance comme représentant de la Guinée à l’ONU avant d’être le premier secrétaire général de l’OUA. Il s’y distingua par son combat contre l’apartheid, le régime raciste de la Rhodésie et le colonialisme portugais. Quatre ans après son retour en Guinée il mourra par inanition au camp Boiro. Sékou Touré ne pouvait justifier son arrestation absurde face aux pressions discrètes de presque la totalité des chefs d’états Africains. Il lança alors sa campagne honteuse contre l’ethnie peulh entière en 1976. Il créait ainsi les précédents de l’ethno-politique qui permit la survie de régimes subséquents.
Le mythe de la gestion socialiste, de l’honnêteté et de la revalorisation des cultures africaines est le dernier refuge des admirateurs de l’ordre fasciste du PDG. L’un des intervenants durant la conférence indiqua que Sékou Touré, contrairement à ses pairs africains ne fut pas accusé de corruption matérielle. Cette dernière parade ne résiste pas à l’analyse. La gabegie et les détournements notoires des biens publics furent une méthode de gouvernement du PDG aussi rôdée que celle des complots. Pour asseoir son système, Sékou Touré perturba profondément le fonctionnement de l’état. Dès 1964 il lança le slogan de « la prééminence du parti sur l’état ». Il ouvrit ainsi la porte à l’ascension des médiocres dans l’appareil de l’administration. Cette logique pernicieuse fut portée à son comble pour compromettre des structures essentielles de toute nation : l’armée et le système éducatif.
Après les mouvements d’étudiants des années 1968 à travers le monde, Sékou Touré déclencha sa révolution culturelle pour prévenir la contagion en Guinée. Il imposa l’enseignement de masse avec les passages automatiques en classe supérieurs qu’un élève ait une moyenne ou pas. Avec ce plan irresponsable, il fut impossible d’inciter des adolescents à étudier. La démagogie du parti incita les enfants en affirmant la supériorité de l’engagement dans le parti sur la discipline familiale et l’autorité parentale ; les comités du parti à l’intérieur des collèges et lycées agissaient comme une épée de Damoclès sur la tête des professeurs, des responsables qui perdirent toute autorité. Les écoles primaires, les collèges, lycées et universités furent tous rebaptisés CER (centres d’éducation révolutionnaire). L’enseignement de la philosophie se réduisit aux commentaires élogieux des insipide des tomes de Sékou. Le coefficient des examens d’idéologie était supérieur à celui des mathématiques. La participation obligatoire des écoles aux innombrables festivités du parti perturbait les cycles et les années scolaires. Des titres de docteurs d’état furent discernés de façon fantaisiste à des aides-ingénieurs du fait de leur « adhésion aux idéaux du parti ».
L’imposition sans préparation des langues nationales multiples comme support d’enseignement paracheva l’œuvre de l’instauration de l’ignorance et l’hypothèque lourde de l’avenir de toute une génération.
Sékou Touré entreprit une menée similaire dans l’armée. Après le coup d’état militaire au Mali, il se prépara contre un tel scenario en Guinée. Les officiers parachutistes et du corps de génie militaire de Labé furent accusés de préparer un coup d’état. Plusieurs enquêtes du parti ne fournirent aucun élément pour étayer la thèse du complot.
Sékou Touré ordonna quand même l’arrestation des officiers, déguisée en une convocation à Conakry. Ceux-ci sentirent le piège quand ils se retrouvèrent seuls dans un avion avec un inspecteur de police du nom de Mamadou Boiro. Ils tentèrent la fuite en tuant l’inspecteur et essayant de détourner l’avion vers le Mali. Ils seront arrêtés à la frontière et exécutés nuitamment. Sékou en profita pour crier à un autre complot. Il éleva l’inspecteur de police défunt au rang de héro national, baptisa le camp de la garde républicaine du nom de Boiro et lança une campagne pour se débarrasser des officiers de carrière dans l’armée. Il procéda à l’introduction des comités de base du parti au sein des casernes. Les élus militaires, sans considération de grades, avait autant ou sinon plus de droits que les officiers. Il réussit par ce biais à neutraliser ces derniers. Mais aussi, il inaugura ainsi la tradition d’indiscipline qu’on connait aujourd’hui et qui fait de l’armée guinéenne un dépotoir de criminels dont les récentes performances de viol en plein jour offensèrent la conscience humaine.
La silencieuse tragédie qui se joue encore sur le théâtre guinéen, avec ses épisodiques et troublantes manifestations, ne saurait être expliquée par la promptitude à accuser la France, l’impérialisme et une conspiration internationale. Il faut en finir avec cette tricherie des intellectuels africains qui était manifeste lors de la conférence. Le choix de l’auto-détermination que firent les africains il y a 50 ans requiert la prise de responsabilités. Le choix portait en lui les risques systémiques d’ingérence étrangère. Utiliser cette donne comme justification de l’incurie et de la tyrannie locale ne peut être que le fait d’une intériorisation de la victimisation.
La pertinence du débat et la quête de la vérité historique sur le régime de Sékou Touré ne sauraient être servies par un focus sur des mots. En demandant la révocation du mot haine lors de la conférence, certains intervenants réussirent à noyer la substance du sujet tout en portant atteinte à l’esprit de la libre expression. Que quelqu’un clame sa haine ne devrait offusquer personne. Du reste, Sékou Touré ne s’embarrassa jamais de formes pour insulter et humilier avec des mots comme bâtards, traitres, fantoches et des cris d’incitation à la mort et à la haine collective. Il est dès lors absurde de demander des civilités verbales dans un débat le concernant. Apparemment la véhémence n’est autorisée que quand il s’agit de dénoncer l’occident. Même dans ce combat légitime, maints intellectuels nourris d’aide et de subventions occidentales, ne peuvent ouvertement assumer leurs pulsions contre le blanc. Ils sont contents alors de déléguer au vulgaire politicien que fut Sékou Touré ce rôle de bouffon qu’ils n’osent envisager même dans la solitude de leur lit. Pour prix de la sale besogne, ils sont prêts à aseptiser, à rationnaliser ou à taire les crimes par lui commis.
Contre une telle tricherie Tierno a trouvé la parade du langage clair et précis qui appelle les choses par leur nom, qui exprime les sentiments sans ambages et refuse de camoufler les souffrances derrière la langue de bois qui permet de disculper les tyrans villageois et le fascisme africain, style Sékou Touré.
Ourouro Bah
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