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Excellence Monsieur le Premier Ministre,
Excellence Mgr le Nonce apostolique en Guinée et au Mali,
Excellences Messeigneurs les Evêques de Guinée,
Bien chers frères et sœurs,
Chers compatriotes,
Avant que je n’aie le privilège et l’honneur de vous adresser la parole, permettez qu’en votre nom, au nom du Gouvernement guinéen et en mon nom personnel, je salue avec affection et gratitude la présence de son Eminence le Cardinal Laurent MONSENGWO, Archevêque de Kinshasa, un ami de longue date, accompagné de son chancelier Mr l’AB. Christian NGAZAIN,
De leurs Excellences Messeigneurs, Jean Zerbo, Archevêque de Bamako, au Mali, Joachin OUEDRAGO Evêque de Dori, au Burkina Faso ; René Marie EHOUZOU, Evêque de Porto-Novo, au Bénin ; Monsieur l’AB. Joseph AKA, Secrétaire Général de la CRAO, en Côte d’Ivoire, Monsieur l’AB. Gustave WANME Secrétaire général de la conférence Episcopale du Togo ; Père Maurice Malandu, de la Congrégation des Pères du Saint Esprit ; Révérende Sœur Brigitte, de la République Démocratique du Congo.
Je suis très honoré par leur amitié et leur participation personnelle à l’action de grâce du peuple de Guinée à l’occasion de mon élévation au cardinalat. Je suis d’autant plus sensible à leur présence qu’ils ont dû faire des entorses graves à leur programme pour être aujourd’hui ici, à Conakry. Je leur dis mon immense et affectueux merci pour cette marque d’amitié qui nous honorer tous. Et vous tous chefs chrétiens, musulmans et amis qui êtes venus m’entourer en cette prière d’action de grâce, je connais votre affection et votre attachement pour ma pauvre personne. En ce quatrième Dimanche de l’Avent et à la veille de Noël, je vous confie à la tendresse maternelle de la Vierge Marie, notre mère et notre éducatrice dans la foi. Que sa foi éveille notre foi et nous prépare à la venue imminente du Seigneur Jésus. Que sa prière ouvre notre cœur au Dieu qui s’est manifesté de façon inouïe dans l’humilité et la fragilité d’un petit enfant. Mystérieusement, en effet la Vierge Marie a porté en elle, comme une chambre vivante, le Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Voilà notre foi : « Dieu s’est montré en Jésus Christ. Sur le visage de Jésus Chris, nous voyons le visage de Dieu. Dans ses paroles, nous entendons Dieu aujourd’hui encore nous parler ». Et c’est la vierge Marie qui aujourd’hui encore nous dispose à recevoir dans nos cœurs le Christ Jésus qui vient. Il est notre Dieu, il est digne de notre adoration et de notre louange. Lui que nous nous préparons à accueillir comme celui qui vient dans l’Eucharistie de même qu’il est venu à nous autrefois à Bethléem. Il est le Dieu fort, le Prince de la paix. Il est l’Emmanuel, c’est à dire « Dieu avec nous ».
Et maintenant, Chers Compatriotes, permettez, qu’au cœur de cette Eucharistie, je m’adresse à vous de manière toute particulière !
Me voilà parmi vous après bientôt deux ans. J’étais à l’époque venu parce que j’avais perdu ma maman. Mes compatriotes m’ont accompagné dans cette épreuve difficile pour tout être humain. Vous m’avez entouré avec affection et attention. Permettez-moi tout d’abord de vous exprimer ma gratitude pour l’expression de cette fraternité qui m’a profondément touché. Cette période de décembre 2008 – janvier 2009 était aussi celle d’un changement amorcé pour notre pays. Je voudrais ici vous exprimer mes sentiments de profond respect et mon admiration pour le courage et la sagesse avec laquelle vous avez approché la recherche de solution à la crise que la Guinée a traversée.
La Guinée est un pays béni par Dieu. Depuis cinquante ans, nous proclamons avec légitime orgueil que notre Terre est un scandale géologique. Mais depuis cinquante ans nous abîmons le don de Dieu, faute de règles éthiques et morales dans la conduite de ceux qui ont tenu les rennes de notre Pays. La marche de notre peuple pour changer le cours de son histoire et atteindre les rives de la prospérité a été entravée principalement par l’étouffement de la démocratie et des libertés.
Il est urgent et prioritaire de prendre des mesures énergétiques pour affronter le désordre économique et financier et établir les bases d’une gestion rigoureuse et transparente du Pays. Afin de construire notre économie, il faudra engager une lutte sans merci, contre la corruption qui a atteint des proportions insupportables même dans les milieux insoupçonnables, tels que les hauts dirigeants, les cadres civils et militaires. Et effet, la corruption est devenue le cadre général de vie et d’action sociopolitique en Guinée. Il y a péril qu’elles deviennent un modus vivendi naturel. Il est très urgent non seulement de la combattre avec énergie, mais aussi et surtout d’envisager et d’appliquer des sanctions exemplaires contre ceux qui l’ont institutionnalisée et la pratiquent comme un choix de vie. Cette lutte contre la corruption ne doit pas être le combat du seul Président de la République, mais le combat de tous les guinéens, si nous voulons connaître une Guinée meilleure et prospère. La corruption est la gangrène de notre économie nationale et la source de notre appauvrissement.
Dans le domaine économique, la formation professionnelle et l’emploi des jeunes, le développement d’une agriculture moderne, fondement d’une économie diversifiée, ainsi que les réformes des secteurs de la justice, des Forces de Défense et de Sécurité, le renforcement des relations avec la communauté internationale doivent faire partie des priorités des nouveaux dirigeants.
Chers Frères, et Sœurs,
Ma démarche auprès de vous, voudrait vous confirmer toute ma solidarité et mon soutien fraternel, ma confiance absolue en votre engagement résolu à opérer un changement radical dans la politique, l’économie, la société et la vie morale de notre chère Guinée. Redonnons aux Guinéens leur véritable dignité. Notre peuple a besoin de faire sa propre thérapie. Les Guinéens eux-mêmes doivent réfléchir, analyser et évaluer leur propre histoire et dessoucher ensemble toutes les racines de leurs maux et du désastre moral et économique dont souffrent nos populations depuis longtemps.
Chers compatriotes,
Vous avez en face de vous un immense champ de bataille, et la tâche sera difficile. Vous serez confronté à de nombreux obstacles : les obstacles de ceux qui ne veulent pas de changement parce que leurs intérêts égoïstes sont en danger ; les obstacles de ceux qui ont perdu les privilèges du pouvoir et qui ont construit leur existence sur des biens volés ; les obstacles d’une Guinée de la débrouillardise, d’une Guinée noyée dans la corruption, paralysée par le gain facile et assise à faire du commerce pour vendre des produits importés, quelque fois frauduleusement, en abandonnant sa campagne et sa terre si riche et si propice à la production agricole.
La Guinée ne changera que par le travail, la discipline et la compétence professionnelle, le respect scrupuleux du bien public, l’honnêteté et la transparence dans la gestion de son patrimoine dans un esprit de partage. La Guinée changera si tous les Guinéens eux-mêmes acceptent de changer radicalement en actes et en vérité et à consentir aux sacrifices indispensables qu’exige le développement économique que nous souhaitions tous.
Et vous chers Chefs Religieux Chrétiens et Musulmans. Et vous croyants de Guinée ; permettez que je m’adresse à vous de manière toute spéciale. Vous affichez avec fierté votre foi en Dieu et vous avez placé Dieu au centre de votre vie. Vous avez accepté de vous laisser inspirer, guider et conduire par Dieu en tout ce que vous êtes et en tout ce que vous faites. Au nom de Dieu, vous avez donc un rôle magnifique à jouer dans notre société guinéenne. Notre monde est terriblement divisé, non seulement, c’est un monde où le progrès, la science et l’économie liés au travail technique sont un élément de division dans cela même qui devait être un facteur d’unité, mais il est aussi un monde qui traverse une grave crise multisectorielle. De plus, nous vivons dans un monde de dure concurrence où les faibles sont écrasés et réduits en esclavage par les plus forts.
Les riches exploitent et piétinent les pauvres et les réduisent au silence. Les valeurs humaines et morales sont détruites en faveur d’une nouvelle étique mondiale. Dans un tel monde où Dieu est mis entre parenthèse, les Chrétiens, les Musulmans et les croyants ont un rôle important à jouer, à condition qu’ils soient, eux-mêmes, des modèles de vie morale, de rectitude, de droiture et d’honnêteté dans les affaires publiques. Et vous, chefs religieux de Dieu pour indiquer aux hommes la route de la vérité et du bien. Vous devez être la boussole morale et les acteurs infatigables de la réunification pacifique de nos populations sérieusement écartelées par les ambitions politiques de ceux qui sont avides de pouvoir et de gain.
Les hommes de foi sont aujourd’hui, l’âme, la lumière et la sagesse dont le monde a besoin. A condition qu’ils vivent vraiment en Dieu et avec Dieu et vraiment dans le monde. Ils doivent être un facteur de paix et d’unité. Ils s’imposeront par leur caractère, leur loyauté, leur probité, leur compétence, joints à leurs valeurs d’hommes spirituels pour juger vraiment de tout et jouer un rôle d’arbitre et de réconciliateurs.
Et vous, chers jeunes, vous savez que l’espérance est naturellement toujours orientée vers l’avenir et la jeunesse appartient à l’avenir tout comme l’avenir appartient à la jeunesse. C’est pour cette raison, que nous devons considérer le temps de la jeunesse comme une période décisive de la vie qui décidera de l’avenir de notre peuple, de notre société, de nos familles et de l’humanité. Nous vous exhortons donc,
Chers jeunes :
Ne vous laissez pas entraîner par la violence, le goût de détruire et de tuer. Vous vous abîmez vous-mêmes et vous abîmez vos frères et sœurs. Refusez que l’on vous utilise et vous oppose les uns contre les autres du fait de votre appartenance ethnique, politique ou religieuse. Apprenez que c’est dans la confrontation des idées que jaillit la lumière et que les hommes développent une complémentarité féconde et une responsabilité solidaire pour bâtir la civilisation de l’amour. C’est à vous, chers jeunes, que je confie notre beau pays. La Guinée, c’est notre famille. Travaillez à la reconstruction et à la réunification du peuple de Guinée. Et Dieu vous bénira, et l’histoire retiendra dans ses annales l’œuvre de vos sacrifices pour l’édification de votre Nation. Combattez farouchement, la drogue, l’alcool et l’indiscipline morale. Préparez votre avenir par le travail et la discipline de la vie. Votre champ de bataille, c’est l’école et les centres de formation universitaire et professionnelle, et non la rue et les batailles de rue.
Chers Compatriotes,
C’est avec une vive reconnaissance que je remercie le Gouvernement Guinéen pour avoir envoyé une forte délégation prendre part aux cérémonies émouvantes de mon élévation au Cardinalat. Je voudrais dire également merci au CNT, à toutes les Institutions de la République et au Peuple de Guinée pour leur soutien constant à notre action pour un monde plus juste dans un environnement de tolérance religieuse affirmée. J’ai reçu ma nouvelle mission avec honneur et humilité. Puissent cet honneur et cette distinction apporter une image plus positive de notre pays dans le monde et irriguer des sentiments de fierté chez tous nos compatriotes.
Je remercie très cordialement l’Eglise de Guinée, ses Pasteurs, les Evêques, et leurs collaborateurs qui m’ont toujours regardé avec attention, respect et grande estime, malgré mes limites et mes misères humaines objectives.
Chers frères et sœurs, chers compatriotes, Il convient de se féliciter de l’élection présidentielle qui vient de se dérouler dans noter pays. Je voudrais profiter de cette tribune pour féliciter le Pr Alpha Condé pour son élection à la magistrature suprême de notre pays. Puisse le Seigneur guider ses pas pour être un Président efficace au service de tous les Guinéens sans exception d’ethnie ou de religion. Qu’il unifie notre peuple comme une seule famille. Qu’il ait les yeux et le cœur ouverts sur les misères trop longtemps endurées par nos populations.
Qu’il soit un modèle de vertu pour notre peuple !
Qu’il soit rigoureux et déterminé à réveiller les Guinéens au sens du travail, à l’amour de la vérité et l’honnêteté. Qu’il rompe absolument avec le mode de gouvernement qui s’appuie sur une cours de flatteurs oisifs, corrompus, incompétents et incapables d’éclairer le chef sur les questions importantes de la Nation. Ils ne sont là que pour leurs intérêts. Au lieu d’être au service du peuple. La rigueur, la vertu, la compétence et la foi sont les seuls chemins de salut pour notre pays, Monsieur le Président !
Chers compatriotes, j’ai confiance en celui que vous avez élu
Je voudrais compter sur son engagement personnel à aider la Guinée à retrouver le chemin de la paix et de l’unité. Je forme l’espoir que le Président nouvellement élu trouvera les mots les plus justes et engagera des actions salvatrices pour panser les plaies, effacer les rancœurs et réconcilier tous les Guinéens.
Faites appel, Monsieur le Président, à toutes les personnes honnêtes qui ont été témoins de la longue souffrance du Peuple de Guinée et à tous les Guinéens conscients. Surtout, surtout, n’oubliez pas ceux de nos compatriotes de l’étranger qui ont accumulé une expérience riche dans des domaines divers et variés utiles dans les tâches difficiles de la transition politique et de la reconstruction nationale.
Je salue, avec respect, la décision de Mr Cellou Dalein Diallo d’accepter les résultats du vote du 7 Novembre 2010. Cette sagesse, j’en suis convaincu, le conduira à œuvrer pour l’intérêt supérieur de notre peuple et pour la préservation de la paix sociale. Dans cette perspective, les deux personnalités doivent tout mettre en œuvre pour renforcer l’unité nationale sans laquelle aucun développement n’est possible. J’invite tous les deux à user de tout leur pouvoir et de leur sens élevé de responsabilité pour que les espoirs nés de cette élection se matérialisent pour le meilleur devenir du Peuple de Guinée, marquant ainsi le retour de notre pays dans le concert des Nations démocratiques, condition indispensable d’un développement économique soutenu pour sortir notre peuple de la pauvreté. Une vraie politique de réconciliation nationale est nécessaire pour renforcer le tissu social et l’unité nationale.
J’encourage également et très vivement le mouvement social, les institutions de la République ainsi que les Forces de Défense et de Sécurité de notre pays à accompagner ce processus sans lequel notre pays risque de sombrer dans les divisions et les déchirures ethniques. Nous remercions et réitérons notre profonde reconnaissance à notre Armée et à nos soldats qui ont assumé une transition heureuse et pacifique et qui, maintenant se retirent définitivement et en toute loyauté de la scène politique et de la gestion économique et financière de la Nation. Comme tant de soldats Allemands, Français, Japonais ou Vietnamiens qui ont donné généreusement leur vie et sont morts uniquement par amour et pour défendre leur Patrie et leurs populations, ainsi notre Armée et nos soldats n’ont à attendre de notre pays aucune autre légitime récompense que la bénédiction de Dieu et la fierté et l’orgueil de mourir avec honneur et dignité sur le champ de bataille au service de notre Mère-Patrie. Personne ne doit attendre de récompense pour avoir servi filialement sa maman. Celui qui exige de sa mère une récompense qui la ruine et asphyxie son avenir rencontrera la colère et la malédiction de Dieu et le mépris de ses concitoyens.
Notre pays ne pourra se relever que dans l’unité avec les efforts généreux et loyaux de tous ses enfants. Les quatre Coordinations de nos quatre Régions Naturelles doivent œuvrer inlassablement la main dans la main pour reconstruire notre Famille Nationale. C’est Dieu qui le demande et l’exige.
Je ne saurai terminer mon propos sans m’incliner devant la mémoire de nos compatriotes qui ont perdu la vie au cours des violences qui ont émaillé notre histoire récente. Je prie pour tous ces morts et pour leurs familles.
Monsieur le Président, Pr. Alpha Condé, soyez assuré de mon soutien dans votre gigantesque et difficile entreprise. Que Dieu vous accompagne et vous aide. Je prie pour la Guinée et pour vous chaque jour. Que Dieu viennent en aide à la Guinée. Qu’il la bénisse abondamment, la protège de tout désordre et la maintienne dans la paix et la concorde.
Je voudrais vous dire encore, Monsieur le Président, ma disponibilité et vous réaffirmer mon engagement à accompagner notre pays dans sa quête pour un meilleur devenir. Et maintenant, je bénis la Guinée et toute sa population, au Nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit ! Et que la Vierge Marie, Notre Dame de Guinée, protège et garde notre pays dans la paix. Amen !
Conakry le 19 décembre 2010, IV Dimanche de l’Avent Année A
Robert Cardinal Sarah Président du Conseil Pontifical « Cor Unum »
Source : L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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