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Quelle que soit la question qui se pose à notre pays, elle est toujours abordée par nombre de nos compatriotes avec frénésie, qui est un état d'exaltation extrême, ne permettant pas toujours une analyse sereine de la question en cause.
Vous avez compris que j'ai pris la précaution de ne pas avoir inclus dans ceux que je vise, tous les Guinéens dans les impénitents plaideurs frénétiques. Mon propos concerne ici, les discussions qui portent sur la période transitoire ouverte en Guinée, à la fin de l'année 2008.
En effet, depuis la prise du pouvoir politique par la fraction républicaine de l'Armée guinéenne, dans le cadre d'un Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), sous la conduite du Capitaine Moussa Dadis Camara et de ses compagnons, c'est une nouvelle frénésie qui s'est emparée de quelques Guinéens.
Si cette frénésie s'explique pour les uns, par la joie de voir la fin du régime inique de feu Lansana Conté, elle est compréhensible, mais on ne devrait pas en rester là. Si pour d'autres, la frénésie a pour cause, l'appréhension de voir l'installation durable d'un autre régime militaire dans notre pays, et qu'il faut dénoncer avant qu'il ne soit trop tard, on pourrait encore comprendre.
Mais le Capitaine Moussa Dadis Camara, leader du CNDD, a amplement expliqué les raisons de la prise du pouvoir, et cette issue de la succession du Président Conté a été très largement soutenue par les Guinéens.
A-t-on assisté, au lendemain de l'avènement du CNDD, à des protestations à Conakry et dans le reste du pays? Non, non et non...Pas de trace de la moindre opposition. Le pays réel a soutenu avec joie, le changement intervenu.
Le pays légal, constitué du croupion du régime Conté, s'y est rallié avec armes et bagages. Il en a été de même, des partis politiques et des forces vives de la Nation. On a rarement vu une telle unanimité à la suite d'un tel événement en Afrique subsaharienne. Cela signifie que le système dit constitutionnel du régime Conté, ne reposait sur aucune assise en Guinée.
En outre, à la différence du coup d'Etat du CMRN en 1984, qui avait patiemment organisé une installation durable au pouvoir, Moussa Dadis Camara a annoncé, dès l'avènement du CNDD, son intention d'une transition, en se mettant à l'écoute du pays. Et ceci ne s'est pas démenti, depuis lors.
C'est pourquoi, je dis que la frénésie des uns et des autres, n'est d'aucune utilité. Ce qui est utile, est que les Guinéens s'expliquent clairement et de façon apaisée, pour aider le pays à se sortir de l'abîme. Et la seule voie pragmatique est d'aider le CNDD pour cela.
A l'examen de ce qu'on constate depuis le 23 décembre 2008, force est de reconnaître que le Président Moussa Dadis Camara a plus que secoué et ébranlé des « baobabs » de l'Administration guinéenne, prévaricateurs des deniers publics, inquiété des « seigneurs » du commerce de la drogue qui saccagent la santé de la jeunesse guinéenne, avenir du pays. Dans ce combat contre des situations acquises frauduleusement et consolidées, des années durant, il se produit, certes des « couacs » inévitables, dans un environnement où la réaction de tous ceux que la nouvelle politique dérange, est à prendre en compte dans les jugements formulés.
Aussi, je suis tenté de dire : « Bravo, le CNDD et son Président ! Poursuivez le travail de salubrité publique que vous avez entrepris ! »
Ceci, je le dis sans passion particulière, mais avec raison. Car, comment arriver à la situation d'un pays à gouverner dans des normes internationales ? Tel est le problème de fond qui agite les Guinéens et que cogitent sérieusement un certain nombre d'entre eux.
Le CNDD a adopté le schéma inverse de celui du CMRN, qui, après avoir renversé le système totalitaire et sanguinaire du PDG, avait, sans avoir jamais parlé de transition, organisé patiemment, une installation durable au pouvoir. Après leur prise du pouvoir, les compagnons du CNDD, n'ont pas tardé à admettre la possibilité d'une transition au pouvoir.
C'est autour de cette question d'importance, que les partis politiques et les forces vives s'étaient concertés avec le CNDD, et où il avait été élaboré un chronogramme de transition « pour la tenue des élections transparentes, crédibles et incontestées ». Il s'agit de questions certes, importantes, mais compte tenu de l'état matériel et moral de la Guinée d'aujourd'hui, on croit rêver de constater que le chronogramme n'a semblé mettre l'accent que sur l'échéance des élections. Des étapes fondamentales pour une bonne transition, semblent avoir été bâclées, comme par exemple, la remise matérielle du pays sur les rails. La remise morale est de longue période.
Du moment que les susmentionnés avaient eu l'assurance du CNDD, de l'établissement d'une transition, l'organisation de celle-ci aurait dû être conçue de manière à ne pas être exclusivement militaire, mais composée à égalité, de militaires et de civils.
Ce qui gêne le régime dans ses relations avec l'extérieur, tient, depuis sa prise de pouvoir, pour une part essentielle, à sa présentation militaire en tenue de combat dans des ministères. C'est une image qui passe de plus en plus difficilement dans les grands pays démocratiques, tant dans les milieux politiques que dans le monde économique et financier éclairé.
Ce n'est pas parce qu'un premier ministre et des ministres sont civils, que le pays échappe à son classement dans les régimes militaires. C'est pourquoi, une transition bien organisée de militaires et de civils, à pouvoirs égaux, bien que sous la présidence du Président du CNDD, aurait atténué sans doute des méfiances de l'extérieur.
Une transition conçue dans une optique de préparation à la démocratie aurait pu être prévue pour une période plus longue que celle qui a été finalement retenue, puisque le chronogramme table sur des élections législatives et présidentielles avant la fin de l'année 2009.
Donc, les choses semblent être arrêtées. Mais je demeure persuadé que le fait d'avoir bâclé la transition, ne mènera pas à bon port, pour la Guinée. Sa définition, sa durée et ses tâches auraient pu permettre d'y associer pleinement, tous les acteurs civils qui ont finalement souhaité sa fin rapide, de peur, peut-être d'une confiscation du pouvoir par l'Armée.
L'association pleine et entière de tous ces acteurs à la marche et au fonctionnement de la transition, aurait pu prévoir, de façon négociée, sous assistance extérieure, un retour des militaires à la caserne.
Bien des réflexions fécondes ont, du reste, été faites en vrac, sur tous les aspects d'une transition. Au lieu d'orienter les énergies sur les axes porteurs de ces réflexions, l'habituelle frénésie de certains Guinéens pour l'agitation politicienne, semble avoir eu la préférence de nombre de nos compatriotes.
« Des élections avant la fin de 2009 ! » Voilà le cri de ralliement qu'on entend, et qui semble se confirmer. Même si le Président et ses compagnons y sont favorables, cette position renferme un piège, non tendu par des personnes en particulier.
A n'en pas douter, des élections présidentielles précipitées, conduiront à une impuissance du président élu. Eu égard à l'état actuel des mentalités et l'état embryonnaire de la discipline républicaine, le Président élu apparaîtra comme une espèce de marionnette entre ses partisans et une opposition installée dans une critique stérile.
On aura beau avoir des flux financiers importants, un Président tiré à hue et à dia, demeurera impuissant. Mais en Afrique, pas seulement en Guinée, il semble que la quête du nirvana qu'est la présidence, peut s'accommoder de tous les désagréments, même s'ils n'entraînent pas un développement du pays. La situation d'immobilisme qui en découlerait, est source de retour des militaires au pouvoir. Le processus de la sud-américarinisation des pronunciamientos militaires du XIXe et première moitié du XXe siècle, ne sera pas loin de devenir guinéen. J'y reviendrai.
C'est à croire qu'on ne tire aucune leçon des expériences africaines en matière d'élections. On assiste ici et là, à des élections qui, non seulement, ne donnent presque jamais satisfaction à tout le monde, même quand elles sont jugées de transparentes par des observateurs étrangers, mais plus encore, ne sont généralement pas suivies des résultats qu'attendent les populations. Les seuls bénéficiaires en sont, comme toujours, des politiciens à la mine grassouillette, au milieu d'électeurs aux visages émaciés et précocement vieillis par toutes sortes de privations.
Au risque de me répéter, au niveau politique, le problème guinéen actuel pouvait se résumer, avant la fixation du chronogramme des élections, par l'organisation de la transition, qui aurait mis d'abord le pays sur les rails, pour ensuite organiser des élections. Pour être démocratiques, celles-ci devraient lever des obstacles, comme la limitation d'âge des candidats à la présidence de la République, ou encore, la possibilité des candidatures individuelles.
Les obstacles extérieurs à la prolongation de la transition actuelle, auraient pu être atténués, si tous les Guinéens, à l'intérieur comme à l'extérieur, venaient à constituer un front uni (comme en 1958) pour, non seulement expliquer la réalité de ce qu'étaient les institutions étatiques sous Lansana Conté, mais aussi, pour résister à l'attaque de la souveraineté guinéenne.
Les Guinéens sont les seuls à avoir subi les effets pervers du délabrement de leur pays, les seuls à les avoir constatés quotidiennement, et les seuls à avoir compris la réalité du vide d'Etat qui a conduit la fraction républicaine de l'Armée guinéenne à assumer temporairement les responsabilités d'Etat. Sans cette intervention, ce qu'on appelle la « continuité constitutionnelle » n'aurait fait que poursuivre la situation de NON-ETAT qui prévalait sous Lansana Conté depuis des années.
C'est précisément cette situation d'Etat-Néant qui fait de la Guinée et de sa voisine de Bissau, des Narco-Etats, connus ouvertement comme tels. Le fils aîné de Lansana Conté, a ouvertement reconnu être un trafiquant notoire de drogue, mais pas le parrain. On comprend que la pudeur filiale l'ait empêché de citer le nom du Père.
Le nom de la Guinée, cité sur la liste déshonorante des Narco-Etats, tient justement au fait qu'il n'y avait plus d'Etat. De la drogue est vendue en grande quantité à Dakar, à Abidjan, à Yaoundé etc…, mais la présence d'Etat, dont relèvent ces villes, fait qu'on ne parle pas de Narco-Etats.
Moussa Dadis Camara et ses compagnons du CNDD ont déclaré la guerre aux marchands de drogue en Guinée, comme les gouvernements français, allemand, américain et d'autres, le font dans leur pays. Ils auraient pu aider le CNDD en Guinée, comme ils aident certains gouvernements sud-américains dans cette guerre. Ce n'est pas ceux qu'ils considèrent comme la continuité constitutionnelle de Lansana Conté, qui auraient mené la lutte contre les trafiquants de drogues. Si ceux-ci étaient en place, ils n'auraient entrepris aucune action contre la drogue; ils n'auraient entrepris aucune action d'assainissement de l'Etat guinéen.
Faut-il citer à cet égard, la complicité tacite d'Aboubacar Somparé dans le maintien du statu quo guinéen? Dernier Président d'une Assemblée nationale, dont le mandat avait expiré depuis plus d'un an avant la disparition du Président Conté, Aboubacar Somparé a, non seulement, continué de présider cette Assemblée fantôme, sans état d'âme, mais prétendait assurer une continuité constitutionnelle en République de Guinée. Mesure-t-on le cynisme d'un tel personnage ? C'est une des raisons de l'attachement des Guinéens au CNDD.
Une soumission à l'ukase de l'extérieur n'amènera pas plus de bailleurs de fonds qu'à d'autres. Par contre, une moindre militarisation de la transition, comme je l'ai écrit plus haut, et des explications patiemment élaborées par les représentations diplomatiques guinéennes à l'étranger, peuvent conduire à un desserrement de l'étau autour de notre pays. La cohésion des Guinéens autour des dirigeants, peut y contribuer.
Il faut absolument, mes compatriotes, que nous fassions l'union sacrée autour du CNDD et de ses dirigeants, pour que l'expérience en cours en Guinée soit la bonne. Tout le monde y trouvera son compte : partis politiques, syndicats, société civile, tout un chacun, bref la Guinée.
Enfin, toute précipitation, toute frénésie qu'on entretiendra, chacun, dans cette action commune, ne peuvent que s'avérer négatives.
Ansoumane Doré, Dijon, France pour www.guineeactu.com
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