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Le premier coup d’Etat militaire d’Afrique nous est venu, en 1963, du plus petit de ses Etats: le Togo avec Gnassingbé Eyadema, alors jeune officier. Depuis, ici et là, le continent s’est doté de chefaillons à la tête de la plupart de ses nations à travers de sanglante usurpation du pouvoir. Dans ce registre singulier d’accession à la magistrature suprême, la Mauritanie a fait école à part. Tous les putschs militaires, qui se sont opérés sous son ciel, l’ont été sans effusion de sang. Du premier Président à l’actuel, les occupants successifs du fauteuil présidentiel ont été déboutés sans que le tissu social n’en prenne un coup dramatique, même si la vie de la nation se dérègle à chaque fois. Dérèglement qui accentue le retard socio-économique et rend aléatoire la construction d’un Etat fort et prospère comme nous le présentent les Nations de la « vieille Europe ». Il y a plus d’une semaine maintenant, que les forces armées mauritaniennes ont repris en main le pouvoir qu’elles avaient laissé aux civils, il y a trois ans après des élections que le monde entier avait qualifiées de démocratiques. Mais la suite donnée par le Président élu pose la question suivante : La démocratie se limiterait-elle dans un pays à de simples élections démocratiques ? Le dernier coup d’Etat militaire intervenu dans ce pays donne, en tout état de cause, à réfléchir longuement et profondément sur la gestion des après élections dites démocratiques en Afrique voire dans le monde où les tyranneaux recouvrent rapidement leur véritable nature, une fois placés sur le perron de la République. Le 3 août 2005, Maouwiyya Ould Taya était emporté par le vent des forces armées militaires alors qu’il était à l’étranger. La mal gouvernance de l’Etat expliqua sa chute. Quelques mois plus tard, les militaires se montrèrent démocrates. Ils organisèrent les Présidentielles et réussirent à faire élire leur poulain. Celui-ci monta sur le trône avec une majorité hétéroclite avec l’ouverture à l’UFP (Union des Forces du Progrès) et Tawassoul, un parti islamiste. Le gouvernement issu de cette coalition ne donna pas satisfaction aux alliés. Et pour cause. Le PM nommé exactement un mois et 25 jours après les élections, en la personne de Monsieur Zeine Ould Zeidane. coiffait une formation politique aux contours imprécis et à la composition hasardeuse parce qu’issue de plusieurs factions dont les cordes politiques ne s’accordaient pas forcément, sinon que circonstances. Il s’agit du Pacte National pour la Démocratie et le Développement (PNDD) que les adversaires tournaient en ADIL qui se traduit en arabe : « les Arabes mauritaniens ». Il faut souligner que ce Premier ministre était arrivé au troisième rang au premier tour des présidentielles avec 18% de voix. Son choix, vu de l’extérieur, était la marque démocratique en marche en Mauritanie, mais à l’analyse lucide, l’on découvrait très vite qu’il s’agissait d’un vernis politique mal pris. En fait, toutes les sensibilités politiques coalisées n’étaient représentées dans le Bureau Exécutif du PNDD. Premier couac, premières frustrations ! Ce sont la première protestation et contestation émanant du propre camp (PNDD) du PM dont il est le Président. Ce PM avait la particularité d’avoir été auparavant l’homme fort du Président renversé pour avoir occupé le Secrétariat Général de sa présidence. A la grande déception de ses partenaires, il forme son gouvernement en recyclant les anciens proches collaborateurs de Maouwiyya et en les affectant à des postes de souveraineté. Deuxième couac, deuxième front ouvert sur une crise déjà annoncée ! Des voix s’élèvent dans sa propre majorité contre ce retour des caciques. Le capital de confiance est entamé. Désormais, entre lui et ses alliés, rien ne sera plus comme au début, entre son Président et les militaires s’ouvre la brèche de la méfiance. Les militaires qualifient cette attitude de mauvaise interprétation de leur coup de force du 3 août 2005. A partir de ce moment, les choses vont s’envenimer et rapidement. Au départ, 21 puis 33 parlementaires critiquent ouvertement le PM en lui reprochant de former son gouvernement sans les consulter. Ils récusent ses choix et demandent sa démission. Il est qualifié de « Roumouzel wassal » ; c’est-à-dire de symbole de la gabegie. La lutte est engagée. Le PM répond par un propre niet. Les Parlementaires déposent une motion de censure contre son gouvernement afin de le contraindre à la démission. C’est la crise ouverte! Le Président de la République entre dans la danse en menaçant de dissoudre l’Assemblée Nationale, une sorte de soutien inavoué à son PM. La réponse du berger à la bergère ? Les députés crient à l’intrusion du Président et l’accusent de violer le principe de la séparation des pouvoirs. Comme si le malheur ne venait pas seul ! Au même moment, circulent des rumeurs qui soupçonnent la subvention de la fondation de son épouse, l’ONG : KB (Khattou Mint Boukhari). Cette ONG aurait pour vocation d’aider les plus démunis. Ailleurs, par exemple en Guinée, ce fut ASNAVIE. Les Parlementaires font pression sur le Chef de l’Etat en le menaçant, à leur tour, d’ouvrir une commission parlementaire sur le financement de KB. En Guinée, les députés étaient devenus des muets devant le décaissement de millions de francs guinéens et offerts par des ministres de la République à ASNAVIE. La crise dans la République mauritanienne s’exacerbe ! Le 4 avril 2008, le PM démissionne, mais il est aussitôt reconduit et invité à former un nouveau gouvernement. Pendant 15 jours, la Mauritanie reste suspendue à un vide gouvernemental. Finalement, le nouveau gouvernement est formé, mais il est aussitôt désavoué par la propre majorité du PM qui lui reproche le manque de consultation, le clientélisme et le favoritisme dans la désignation des ministres. En Guinée, cela passe comme une lettre à la poste. Chose surprenante dans ce deuxième gouvernement, tous les ministres de l’opposition politique sont écartés. Autre surprise : les mis-hors jeu et les promus font front commun et s’attaquent directement au Chef de l’Etat en l’accusant de manipuler les militaires. C’est dans ce climat lourd de suspicions que le Président de la République laisse son pays pour effectuer un voyage en Espagne avec son épouse. Et tomba la goutte d’eau qui remplit le vase ! Invitée par une presse espagnole, la première dame s’en prend vertement à certains parlementaires. Cette sortie attise la tension latente. Aussitôt les représentants du peuple convoquent une session extraordinaire de leur institution au cours de laquelle : · une commission parlementaire est mise en place · des membres de la Cour Suprême sont nommés pour traduire les Hauts fonctionnaires accusés de malversation devant la Haute Cour de Justice. Le Chef de l’Etat s’y oppose en argumentant que la démarche du parlement n’est pas régulière parce que la demande n’a pas été introduite par son Président. Certes, celui-ci était absent et c’est l’un des Vice-présidents qui avait joué à sa place. Alors les députés reprirent la procédure normale bien qu’ils voient en la position du Président qu’une pure mesquinerie. Cette fois, le Président de l’Assemblée Nationale dépose la motion. Et surprise, le Chef de l’Etat la refuse de nouveau. Dans la foulée, il accorde une interview à la TV Qatari, la célèbre Aljazeera, au cours de laquelle il menace de dissoudre le parlement et se dit opposé à la commission parlementaire sur les malversations des hauts fonctionnaires. Dans la nuit du 5 au 6 août 2008, il convoque le Commandant du BASEP (Bataillon de la sécurité présidentielle) et les différents chefs d’état major : armée de terre, de l’Air, de la Garde nationale et de la Gendarmerie nationale pour leur annoncer son intention de les limoger tous. Ces derniers ne bronchent mot. A la sortie, ils se concertent et décident d’attendre le décret. Le 6 août 2008, effectivement, le décret est promulgué. Pour réponse, la hiérarchie militaire retourne au palais présidentiel et y cueille le Président et son PM. C’est le coup d’Etat militaire. Le communiqué n° I est diffusé : Ce coup d’Etat est rectificatif « ….afin de sauver les acquis du 3 août 2005, [de stopper] les dérives autoritaires et familiales… ». Il faut terminer en écrivant que la fille du Président était chargée des affaires présidentielles alors que le père était abonné aux voyages coûteux et nombreux pendant que les Mauritaniens souffraient le martyr de la misère (ça ne vous parle pas, Guinéens ?). Apprenons, simplement, que si la démocratie est faite pour élire, elle l’est aussi pour gouverner, surtout bien gouverner. Jacques Kourouma pour www.guineeactu.com Paris 15 août 2008
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