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Après « La Chance », un premier roman qui a remporté un grand succès, et qui faisait le récit de la fantastique odyssée l’ayant conduite en exil hors de la Guinée, Mariama Kesso vient de faire paraître un nouvel ouvrage, aux NEAS, Les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal : « Awa Béla, la fille du rêve ». Un titre insolite, mais que le lecteur ne va pas tarder à comprendre.
Ce deuxième livre fait de Mariama Kesso, que nous appelions affectueusement « Sophie » au Lycée de Labé, une romancière à part entière. L’ouvrage tient à la fois du récit et du conte de fée. L’action se situe au Fouta Djallon, à l’époque coloniale, et au cours des premières décennies de l’Indépendance de la Guinée. L’auteur mêle délicatement, et avec une grande maîtrise, le réel et l’imaginaire.
A la fois historienne et sociologue de formation, résidant actuellement avec sa famille en Suisse, Mariama Kesso dresse la saga d’une famille dans la société peule ancienne et moderne. C’est une société où règne la polygamie avec son cortège d’intrigues et de déchirements entre coépouses, d’une part, et entre demi-frères et demi-sœurs d’autre part. C’est une société divisée en deux classes, les hommes libres et les serfs.
Dans ce massif montagneux qu’est le Fouta Djallon, fait de reliefs tourmentés et de vallées encaissées, les premiers vivent sur les hauteurs tandis que les seconds sont relégués dans les bas-fonds (qui sont en réalité les plus fertiles et qui fournissent la plus grande part de la production agricole du terroir : pommes de terre, maïs, taros, manioc, haricots rouges et haricots verts, patates douces, aubergines, courges, oseille, piments d’oiseau, laitues, salade chinoise, colas…). C’est une société régie par la dialectique « hégélienne » du « Maître et de l’Esclave », le premier ne pouvant se passer du second et inversement. Il peut même y avoir des liens d’amitié entre l’un et l’autre. C’est le cas de Dararo, un homme d’affaires prospère, établi à Saré (en fait la ville de Labé), mais dont le village natal est Fello (la Montagne), et de Yoga, boucher de son état, vivant à Bowal (le Plat pays). Lorsque Yoga vient donner à son ami d’enfance Dararo sa propre fille à son ami d’enfance, en mariage, en troisièmes noces, puisque l’homme d’affaires a déjà deux épouses, Dararo se remémore la prédiction du sage Bori. Ce mage, qui est un visionnaire et dont les prophéties se sont toujours réalisées, avait raconté à Dararo un rêve au cours duquel il avait vu celui-ci épouser la fille d’un de ses amis. Cette dernière lui donnerait une enfant qui serait prénommée Awa Béla, vouée à un destin exceptionnel… D’où le titre du roman.
Il se trouve - horreur et damnation ! - que la nouvelle jeune fille proposée à Dararo en troisièmes noces est une amie d’enfance de sa seconde épouse et, de surcroît, de « classe inférieure ». Drame cornélien ! On imagine les épreuves que Dararo aura à surmonter pour réaliser ce troisième mariage.
La nouvelle mariée conçoit. C’est une fille. Mais la mère meurt en couches. L’enfant survit. Elle est prénommée Awa Béla, suivant la prophétie du vieux sage Bori, qui a disparu depuis bien longtemps.
Dès la naissance, Awa Béla est un prodige. Tout va lui réussir dans la vie. Elle grandit, traverse de multiples épreuves, devient major de sa promotion à l’Institut Polytechnique de Conakry, est élue Miss Guinée 1970.
Un jeune émir du Golfe arabo-persique (suppose le lecteur, car il est seulement fait état de quelqu’un venant d’Orient) vient demander sa main. Le prince l’amène en Orient et l’installe dans un palais des « Mille et une nuits ». Entre-temps, elle a échappé à la jalousie de ses demi-sœurs, à une tentative d’assassinat de la part de sa marâtre, la première femme de son père Dararo, et franchit d’innombrables obstacles.
Dans ce beau roman, à la fois réaliste et imaginaire, Mariama Kesso amène le lecteur en plein cœur de la société peule. Sa connaissance des us et coutumes, des traditions et des valeurs de cette société est prodigieuse et plus qu’étonnante. Elle fait remonter à ceux qui connaissent le Fouta Djallon, par ses réminiscences, à la plus lointaine enfance.
L’auteur décrit dans un langage simple et un style clair tous les événements de la vie quotidienne au Fouta Djallon, en prenant le soin de traduire les expressions et les idiomes, ainsi que les mots rares : le mariage (en fait trois mariages en un : le religieux, le traditionnel et le civil) ; la naissance et les cérémonies du baptême ; l’excision des filles, coutume barbare qui remonte à la nuit des temps et qui a pour but de fixer les épouses au foyer ; la mort et le rite des funérailles ; la fête du Nouvel An musulman, ce matin où il faut aller se baigner dans les eaux toutes renouvelées des rivières et des fleuves ; l’attachement du Peul, traditionnellement éleveur, à sa vache (plus précisément à « la femme, la vache, la foi ») ; la rencontre annuelle du « Touppal » où l’on amène tous les troupeaux rassemblés à l’abreuvoir, où chaque animal est désigné par son nom propre et où chacun d’eux est évalué à sa juste valeur ; les « bals poussière » de village…
Le roman de Mariama Kesso est une véritable féérie. L’imagination fertile de l’auteur transporte le lecteur d’un rebondissement à l’autre, sans jamais le lasser, le tenant en haleine d’un bout à l’autre du livre, de sorte qu’on ne lâche pas celui-ci avant d’en avoir achevé la lecture d’une traite.
Seul regret, ce livre aurait dû trouver une meilleure maison d’édition, qui l’aurait mis à la portée des millions de lecteurs qu’il mérite.
Alpha Sidoux Barry Directeur de publication de www.guineeactu.com
Mariama Kesso Diallo : AwaBéla, la fille du rêve, roman, Les NEAS, Dakar, 2009.
Du même auteur : La Chance, roman, Editions Moreux, Paris, 2000.
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