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Après la publication le 2 février dernier du rapport de la Commission nationale d’enquête sur les évènements du 28 septembre 2009, nous avons rencontré le Représentant de la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO). Mamady Kaba parle du degré de crédibilité de cette Commission et de la saisine de la Cour Pénale Internationale (CPI).
L’Indépendant : La Commission nationale d’enquête a publié son rapport sur la répression du 28 septembre 2009. Quelle est votre réaction sur le contenu de ce rapport ?
Mamady Kaba : Le rapport n’a vraiment pas surpris. Les enquêteurs ont fait le travail qu’on leur a demandé en fonction des moyens qu’ils avaient. Aussi, la mission qui leur a été assignée était surtout de blanchir les autorités militaires notamment le Capitaine Moussa Dadis Camara. Alors, si la Commission aboutit à cette conclusion, elle ne pouvait faire que çà. Nous, c’est le rapport de la Commission d’enquête internationale qui nous concerne. Cette commission avait les moyens de protéger les victimes et les témoins et qui était au-dessus de toutes les pressions. C’est-à-dire des intimidations et des menaces. Tel n’était pas le cas des membres de la Commission nationale. Cette commission nationale n’offrait aucune garantie aux victimes. Elle n’a pas la même légitimité que les enquêteurs des Nations Unies.
En parlant de protection, êtes-vous toujours en rapport avec certaines victimes. Est-ce qu’elles se sentent toujours menacées ?
Nous sommes en rapport avec beaucoup de victimes et même des témoins qui sont toujours très menacés, des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme qui se sentent tous très menacés. On craint même pour leur vie et c’est pourquoi nous continuons de demander à la Communauté internationale de ne pas oublier ces témoins qui ont contribué à la manifestation de la vérité, et qui aujourd’hui, sont menacés dans leur vie. Il faut que tout le monde fasse quelque chose pour que ces gens-là soient à l’abri des menaces, et, qu’ils puissent rester avec leurs familles et cesser de fuir.
Est-ce que vous pensez que la Cour Pénale Internationale (CPI) peut outrepasser le rapport d’enquête de la Commission nationale pour inculper les personnes accusées dans le rapport de l’ONU ?
Le rapport de la Commission nationale d’enquête ne concerne que les auteurs et leurs commanditaires. Quand vous mettez une commission en place, vous avez les armes, vous avez le pouvoir et l’argent, qu’est-ce que cette commission peut faire sinon que dire ce que vous voulez entendre. Dire que vous êtes le meilleur et le plus honnête du monde. Cette commission n’a fait que ce qu’on lui a demandé et c’est pour quoi la Commission internationale des Nations Unies ne peut pas travailler sur la base de cette Commission nationale, parce qu’aucune victime, aucun témoin ne sont allés vers cette commission. Les gens soupçonnaient cette commission de faire identifier les témoins et les victimes pour ensuite leur faire subir des représailles. C’est la raison qui a fait fuir les uns et les autres de la Commission nationale. Par contre, la Commission internationale avait, elle, donné toutes les garanties nécessaires aux victimes et aux témoins avant de commencer son travail. Aujourd’hui, le rapport le plus crédible est le rapport des Nations Unies. Il n’y a aucun doute là-dessus. Et c’est sur la base de ce rapport que la CPI va travailler. Ce rapport démontre d’ailleurs aux yeux de la Communauté internationale que la Guinée ne veut pas prendre ses responsabilités quant à la question de la justice, notamment sur les évènements du 28 septembre 2009. C’est l’occasion pour nous de dire que la CPI doit s’auto saisir du cas Guinéen maintenant. La Cour pénale doit aller très vite, parce qu’actuellement toutes les conditions sont réunies pour rendre justice aux victimes.
N’est-ce pas ce manque de confiance et le refus de témoigner des victimes devant cette commission qui pourraient expliquer les chiffres avancés dans son rapport qui parle de 58 morts, 30 viols et 29 disparus enregistrés ?
Effectivement, c’est pour dire que la Commission ne pouvait pas faire un travail crédible simplement parce que comme je vous l’ai dit, aucun témoin, aucune victime n’a voulu passer devant cette structure qu’on soupçonnait d’espionnage. Et nous mêmes, à un certain moment de nos enquêtes, nous avons été très menacé dans les quartiers. Les gens disaient : « Nous ne voulons plus témoigner, parce que récemment d’autres enquêteurs sont venus nous voir et le lendemain nous avons reçu des décentes musclées d’hommes en uniforme ». C’est dire que la Commission nationale, au lieu de créer l’engouement au sein de la population pour l’amener à témoigner, a préféré semer la psychose. Alors, comment voulez-vous que cette commission puisse produire un rapport crédible reflétant la réalité des faits. Ce n’est pas possible. Elle n’a pas pu donner la garantie de son indépendance aux victimes. C’est pour quoi nous ne les accusons pas. Parce que leur rapport reflète les moyens dont ils disposaient et la mission qu’il leur était assignée. Donc aujourd’hui, la communauté internationale à travers la Cour pénale internationale est mise devant ses responsabilités. Parce qu’elle vient de se rendre compte que la justice guinéenne n’est pas prête à prendre ses responsabilités, à rendre satisfaction en terme de justice aux victimes. Les victimes sont dans le désespoir. Le seul recours qu’elles ont aujourd’hui est la saisine de la CPI de cette affaire. Et si cela ne se fait pas vite nous allons bientôt assister à des cas de suicide, parce que nous avons vu des victimes qui sont au bout de leur souffle, et dès qu’elles se rendront compte que la justice ne sera pas faite, elles rentreront en action. C’est le cas par exemple d’un homme qui a appris que sa femme était détenue et qu’elle se portait bien. Il a retrouvé son corps le lendemain. Jusque là où je vous parle, tous les psychologues qui l’ont rencontré n’ont rien pu faire pour le ramener à la raison.
Est-ce que la RADDHO est en rapport avec certaines organisations internationales des droits de l’homme pour venir en aide aux victimes qui sont en Guinée ou ailleurs parce qu’elles ne se sentent plus en sécurité en Guinée ?
Oui, nous sommes en contact avec beaucoup de bailleurs, notamment Human Rigth Watch, Amnesty International, Crysis International Group, etc. C’est pour quoi nous avons pu exfiltrer une dizaine de femmes victimes de violences sexuelles pour Dakar pour des soins médicaux, psychologiques et voire même juridiques au cas où il y aurait un procès. Et nous sommes toujours dans la même dynamique pour aider ceux qui voudront quitter le pays pour cause de menace de mort.
En parlant de dynamique, la RADDHO est-elle prête à accompagner les victimes pour les défendre au cas où il y aurait un procès ?
Oui, nous sommes parmi ceux qui ont fait beaucoup de plus de recherche. D’ailleurs, je vous informe que nous sommes parmi ceux qui ont demandé à la Commission internationale d’enquête de se rendre à Dakar pour écouter les nombreuses victimes qui avaient fui la Guinée et qui y résidaient. Evidement, la commission s’est rendue là-bas pour écouter ces victimes qui sont sous notre contrôle. Nous-mêmes, nous avons recueilli beaucoup de témoignages ici de certains auteurs des crimes du 28 septembre, qui ont le courage de venir se repentir en avouant leurs forfaitures. Parce que leurs consciences n’étaient plus capables de supporter les crimes qu’ils ont commis contre leurs compatriotes. Ils ont voulu se débarrasser de ce fardeau avant de mourir en ayant cela sur leurs consciences. Nous avons mis toutes ces preuves entre les mains de la Commission internationale d’enquête. C’est pour quoi, cette commission a pu faire un travail très sérieux. Je ne vois pas comment on peut remettre en cause ce travail, alors que les preuves sont encore vivantes. Si jamais la CPI décidait de la saisine de ce procès, toutes les preuves lui seront fournies pour faire un procès crédible pour que les coupables puissent payer de leur forfaiture.
S’agissant de la crédibilité, les membres du Cndd estiment que la CPI n’a fait qu’un travail bâclé, en dix jours. Qu’en pensez-vous?
C’est leur façon de voir les choses et nous les comprenons. C’est tout à fait logique de leur part. Seulement, nous leur disons que la Commission internationale d’enquête des Nations Unies à travers la RADDHO, l’OGDH, Human Right Watch, International Crysis Group, Amnesty International, tous se sont mis au travail à chaud dès le lendemain de la répression du 28 septembre pour recueillir les témoignages, rassembler les preuves et les protéger contre la destruction avant que les Nations Unies même ne se saisissent du dossier. Quand la Commission d’enquête internationale se saisissait de la question, l’essentiel du travail avait déjà été abattu sur le terrain par ces organisations locales et internationales des droits de l’homme. En plus, les Nations Unies ont envoyé des enquêteurs qui sont venus discrètement faire leur travail longtemps avant l’arrivée de l’équipe de M. Bendjaoui, qui n’a fait que dix (10) jours pour recouper le travail qui était déjà fait sur le terrain. Je vous dis que les enquêteurs ont refusé de prendre en compte beaucoup de renseignements parce qu’ils ne pouvaient les vérifier en si peu de temps, sinon le rapport allait être beaucoup plus accablant. C’est pour quoi nous pensons que le rapport de l’ONU était très clément, vu les informations non prises en compte dont on disposait. Mais, comme ils les ont occultées comme ils ne pouvaient pas les vérifier de façon concordante. Parce qu’il faut reconnaître que les enquêteurs étaient très soucieux de leur crédibilité. C’est pour quoi en dix (10) jours, ils n’ont pu retenir que l’essentiel.
Quel est l’appel que vous voulez lancer à la Communauté internationale et au futur Gouvernement de la transition pour qu’enfin justice soit rendue aux victimes ?
Jean Marie Doré est lui-même une victime de cette répression du 28 septembre. Il a été humilié avec son âge là et toute la respectabilité qu’il incarne par de petits soldats. Je ne crois pas qu’il servira de rempart pour protéger ces coupables. Je demande à toute la population de rester confiante. Quant à la justice, elle fera son travail. Que ce soit devant la justice guinéenne ou devant la Cour pénale internationale. L’impunité est terminée en Guinée. Quelle que soit l’autorité, militaire ou civile, personne ne peut se permettre de donner la mort à un citoyen sans rendre compte à la justice. Je demande aux présumés coupables de reconnaître leurs crimes et de demander pardon à cette population, qui a tant souffert et qui ne demande que justice soit faite. Ils doivent reconnaître qu’ils ont failli à leur devoir de protéger cette population. Une faute reconnue est à moitié pardonnée. Peut-être que cette population comprendra et leur servira même d’avocat devant la Communauté internationale. Ainsi, les efforts de uns et des autres pour la manifestation de la vérité seront reconnus et salués. Je demande aussi au Premier Ministre de faire le nécessaire pour que la justice guinéenne soit réformée en profondeur, que la justice puisse faire un travail honnête et crédible. Vous vous rappelez un peu du Secrétariat aux Conflits mis en place par le Cndd où tout le monde se ruait par soif de justice, parce que la justice ordinaire n’a jamais fait son travail. C’est pourquoi, nous demandons une refonte pour que notre justice puisse avoir le minimum d’indépendance et être compétente et crédible aux yeux de la population.
Propos recueillis par N’Diaré Amadou D. L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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