vendredi 15 mai 2009
Mamadou Bah Baadikko, président de l’UFD : « La Guinée se trouve dans une situation très difficile »
Mamadou Bah Baadikko

Le président de l’Union des forces démocratiques, Mamadou BAH Baadikko a une lecture assez pessimiste du processus de transition. Pour cet analyste financier, la seule voie du salut demeure la tenue d’une conférence nationale, qui permettra de sceller la réconciliation entre les Guinéens.

 

L’Indépendant : Le Président de l’UFD qui partage son temps entre Douala et Conakry, a certainement pris la mesure de la situation de la transition. Qu’en pense-t-il ?

Baadikko: Merci. Il est tout à fait exact que je me suis absenté du pays, mais je me tiens constamment au courant de l’évolution de la situation politique Je suis en rapport permanent avec nos amis qui travaillent sur le terrain. Mon sentiment est que nous sommes toujours dans une transition qui se cherche. Beaucoup de chantiers très importants ont été ouverts par le CNDD, sans qu’on ne sache quelle est la suite. Mais à mon sens, le pays n’a pas encore trouvé ses marques pour une transition démocratique et pacifique. L’instabilité gouvernementale est une réalité. Plus grave, la sécurité des paisibles citoyens, n’est pas assurée. Au plan politique, la perspective de la tenue d’élections libres et équitables pour 2009 s’éloigne de jour en jour, avec la suspension des opérations de recensement électoral. Il y a un sentiment de malaise généralisé. La population surtout, voit ses conditions misérables d’existence empirer de jour en jour sans qu’on ne voit de perspectives claires de sortie de la crise actuelle, dans un avenir prévisible.

Le Capitaine Moussa Dadis Camara a lancé des attaques contre les partis politiques. Il est allé jusqu’à menacer de se porter candidat aux prochaines élections, si les partis politiques ne mettent pas de l’eau dans leur vin. Qu’est ce que cela vous inspire ?

J’ai eu l’occasion de le dire : nous ne nous sentons pas concernés par ces attaques. Nous n’avons jamais eu d’attitude irrespectueuse à l’égard de qui que ce soit. Nous exprimons simplement notre opinion sur la marche des affaires de notre pays et je crois que c’est notre droit en tant que partis politiques et en tant que citoyens libres d’un pays libre. Notre rôle en tant que parti d’opposition est de faire la critique de ce qui ne va pas, de relever les insuffisances et les manquements de l’équipe en place et de proposer des solutions. Lorsque le pouvoir pose des actes positifs ou met en œuvre une politique qui nous semble bonne pour la population et le pays, nous ne manquons jamais de l’encourager. Mais personne ne doit attendre de nous que nous soyons de simples spectateurs ou pire des applaudisseurs en mal de postes. Telle a été notre attitude constante depuis que nous militons. La seule question à nous poser aujourd’hui est la suivante : le CNDD va-t-il travailler avec toutes les forces vives du pays, afin de procéder dans un délai raisonnable aux réformes minimales, préalables à des élections ouvrant la voie à la mise en place d’institutions démocratiques, ou va-t-il emprunter la voie du CMRN qui a utilisé la transition pour s’installer durablement au pouvoir, avec les conséquences désastreuses que nous connaissons. Les partis politiques, en ma connaissance, ne gouvernent pas. Nous ne pensons pas qu’il soit juste d’imputer aux partis politiques les difficultés que rencontre le pouvoir exécutif. Je ne crois pas que des leaders politiques guinéens aient réellement les moyens d’influencer toute la communauté africaine et internationale pour accepter ou refuser d’aider financièrement la junte guinéenne. Nous ne sommes plus en 1984. Il y a aujourd’hui à travers le monde, un consensus pour estimer que la prise du pouvoir par la force et sa conservation, ne sont pas acceptables.

Vous avez adressé récemment au CNDD une correspondance relative à la tenue d’une Conférence. Pouvez-vous nous en donner la teneur ?

Le Président de la république avait instruit le Secrétaire permanent du CNDD de demander à tous les partis politiques et aux forces vives de lui faire des propositions sur la tenue d’un Forum national. Nous avons apprécié à sa juste valeur cette main tendue de la junte. Nous avons durement travaillé à l’élaboration d’un document sur la question. Notre démarche s’appuie sur la recherche d’un véritable consensus national, sanctionné par un Pacte national, afin de donner un nouveau départ à la Guinée. Nous avons proposé que le forum soit une Conférence nationale Vérité et Réconciliation – Pour la reconstruction. Nous avons fait des propositions concrètes sur toutes les questions relatives à ces assises : ordre du jour, documents finaux attendus, durée, financement, participants, préalables, etc. Nous attendons la réponse à cette correspondance.

Les opérations d’enrôlement des électeurs ont été suspendues. En tant que leader politique, ne pensez-vous pas que cela puisse porter un coup au bon déroulement du scrutin ?

Effectivement, il a été annoncé la suspension des opérations de recensement électoral et rien n’a été dit sur la date de reprise. Tout le monde savait qu’en fait, le processus était en panne depuis plusieurs mois. Après sept mois de travail et des dizaines de milliards dépensés, la CENI suspend les opérations en disant qu’il n’y a plus d’argent! Aucune liste n’a été produite depuis tout ce temps. Des rumeurs disent même que des fichiers de recensement sont perdus ou inexploitables. Des membres des CARLE ne sont pas payés depuis plusieurs mois. Certains de ces agents ont même avoué avoir confisqué des fichiers de recensement, en attendant d’être payés. Nous attendons toujours de voir à quoi ont servi les énormes ressources allouées à la CENI et à quand la reprise des opérations. Dans le même temps, le CNDD a arrêté les dates des élections législatives au 11 octobre 2009 et les présidentielles le 13 décembre. Notre grande inquiétude est que l’Administration guinéenne et la CENI ne semblent pas capables de mener à bien un processus électoral crédible. Nous ne voyons pas comment sera respecté le calendrier électoral qui avait été fixé sur la base d’un agenda extrêmement serré et qui ne prévoyait pas en ma connaissance de période de suspension des opérations de recensement. Or, la production d’un fichier électoral fiable et exhaustif, est la condition première de la tenue d’une élection libre et équitable.

La junte envisage d’organiser un Forum national dans les prochains jours pour plancher sur la transition. Pensez-vous que cette démarche soit nécessaire ?

Devant les innombrables difficultés auxquelles la transition se trouve confrontée, le CNDD a lancé l’idée d’une telle assise. Cette initiative, à notre avis est salutaire pour sortir pacifiquement et définitivement notre pays de la longue nuit qans laquelle il se trouve depuis des décennies. Cependant, nous estimons que tout le corps social doit avoir conscience de la gravité des maux qui rongent notre pays. Il ne faudrait pas que d’aucuns tentent de ruser avec l’Histoire en organisant des assises à la hâte, presque à la sauvette, en éludant les vrais problèmes du pays et sans associer de très larges couches de la population, aussi bien à Conakry que dans les préfectures. L’ordre du jour doit inclure non seulement un regard critique sur notre douloureux passé, fait de violations des droits humains et de pillage de la richesse nationale, mais encore, - dans un esprit de tolérance et de consensus, - tracer dans les grandes lignes, ce que doit être la Guinée de demain. Nous disons qu’il ne peut y avoir de réconciliation véritable et la fin de l’impunité, sans vérité. Personne ne doit avoir peur de la vérité, si amère soit-elle.

Le paysage politique guinéen est en pleine recomposition et à ce jour, nous avons plus de soixante huit partis politiques. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas un signe de vitalité de la démocratie en Guinée! Il est difficile de croire que touts ces partis ont des idéologies ou des lignes politiques différentes, les empêchant de se regrouper. En fait, il est clair que les motivations pour fonder un parti chez nous sont très diverses. Pour certains, c’est la meilleure façon de participer à la mangeoire, en se singularisant. La possession d’un agrément permet entre autres de bénéficier des subsides qui tombent de temps en temps, sans compter la possibilité d’occuper des postes rémunérateurs. Ainsi va la Guinée. Le sous-développement est tellement chronique qu’il n’y a qu’à travers une position dans le système étatique qu’un citoyen peut exister.

Mais cette situation ne doit pas nous alarmer outre mesure. L’existence de beaucoup de partis n’est pas une entorse à la démocratie. On entend ici et là des sommités académiques prôner le bipartisme et la fin de toute dose proportionnelle dans notre système électoral. Je crois que nous devons garder en mémoire qu’après cinquante ans d’indépendance, la Guinée n’est toujours pas une nation, loin de là. Une nation ne se décrète pas. Le maintien d’un minimum de cohésion ouvrant la voie à la constitution d’une nation unitaire viable, base d’un véritable développement harmonieux et durable, exige que l’on respecte la diversité et les minorités de toutes sortes. Nous devons nous garder, par mimétisme de prôner des solutions constitutionnelles séduisantes en apparence mais qui ne règlent pas nos problèmes, car très éloignés de nos réalités. Aussi incroyable que cela peut paraître, l’énormité du stock de partis ne vient pas de « l’excès de libertés », mais plutôt de l’absence d’Etat de droit en Guinée ! Si les textes régissant l’existence des partis politiques étaient respectés, nous n’aurions peut-être pas plus de dix partis ayant une existence légale. De plus, si nous avions eu la possibilité d’avoir des élections crédibles, je puis vous garantir que le ménage se serait fait de lui-même. Beaucoup de formations se rapprocheraient pour ne pas disparaître.

Pouvez-vous nous faire l’état des lieux pour ce qui est de l’UFD aujourd’hui ?

L’UFD occupe en ce moment une place spécifique et je crois originale sur l’échiquier politique guinéen. Contrairement à d’autres formations, notre parti n’est l’entreprise politique de personne. Il a été constitué autour des idéaux d’unité, de démocratie et de progrès. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour rassembler des patriotes sans distinction d’origine communautaire, d’âge, ou de condition sociale ou de résidence. Nous mettons un accent particulier sur la promotion de la culture démocratique en notre sein comme dans toute la société guinéenne.   Vous savez quels efforts nous faisons depuis que nous existons pour élever le débat démocratique dans un pays inhibé dans la culture du parti unique, de la flagornerie et de la pensée unique. Dans ce sens, en restant objectifs, honnêtes intellectuellement et sans compromission, nous nous efforçons d’apporter notre modeste contribution à l’éclosion d’une véritable culture démocratique en Guinée. Depuis 1991, nous avons fait de nombreuses publications de textes dont nous pensons qu’ils constituent une référence pour qui veut connaître la société guinéenne et ses innombrables problèmes. Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas qu’une force de contestation et de proposition, nous constituons une force réelle, bien implantée sur le terrain, aussi bien en ville que dans les campagnes. Ainsi, nous sommes implantés à Conakry et dans la plupart des préfectures du pays. Nous pouvons compter actuellement sur les doigts d’une main, les préfectures où nous ne sommes pas officiellement représentés. De ce point de vue, la représentation dans les démembrements de la CENI et dans les CARLE (Commissions administratives de recensement sur les listes électorales) nous semble être un bon indicateur pour déterminer le poids réel de chacun sur l’échiquier politique. Dans toutes ces structures, nous sommes bien représentés. Bien entendu, la lutte continue. Nous sommes encore loin d’avoir rassemblés comme nous l’espérons, des forces suffisantes pour disposer d’une solide majorité, permettant de diriger le pays et de la sortir de la crise actuelle.

Les partis politiques sont désormais interdits de médias publics. Quelle appréciation faite vous d’une telle mesure ? Est-ce un retour à l’ancien système ?

Nous considérons cette mesure comme un rétablissement de fait de la suspension d’activité des partis politiques. Dans le monde actuel, avec la place des médias dans la vie publique, est-il concevable d’avoir des activités politiques coupées des médias ? Nous ne savons pas quelle est la véritable motivation de cette mesure non déclarée officiellement, mais effectivement appliquée. On ne peut même pas dire que c’est un retour aux pratiques du passé, car sous le pouvoir du Général Lansana Conté, nous avions accès aux médias publics, sans trop de difficultés. A cette occasion, nous avons été témoins de la situation de dénuement de nos journalistes et techniciens des médias publics. Mais je puis vous dire que tous ceux que nous avons connus, ont fait leur travail honnêtement, avec dévouement et dignité, sans rien exiger en retour pour eux-mêmes. Il faut espérer que dans ce domaine, le CNDD ne fera pas moins bien que le pouvoir qu’il a renversé le 23 décembre 2008. Maintenant, je dois ouvrir une parenthèse pour reconnaître qu’il y a quand même un problème : faut-il laisser les dirigeants politiques dont beaucoup n’étaient que des fonctionnaires, brassant des fortunes colossales, acquises, Allah tout puissant seul connaît, monopoliser les écrans de la RTG, au nom du respect du droit d’accès des partis aux médias publics ? Il y a sans doute là des règles à introduire pour ne pas que l’argent soit l’unique critère d’accès aux antennes publiques. Les acteurs politiques doivent avoir une égalité de chances pour défendre leur point de vue. Nous espérons que le CNDD règlera très rapidement cette question cruciale de l’exercice par les partis de leur droit d’accès aux médias publics.

Une délégation guinéenne s’est rendue récemment à Bruxelles pour plaider en faveur du rétablissement des financements européens et rassurer les bailleurs de fonds sur le respect des engagements pris par le CNDD. Cette démarche était-t-elle suffisante pour convaincre l’Union Européenne ?

Je suis désolé de ne pas pouvoir répondre directement à votre question. Je ne sais pas ce que la délégation a obtenu. Ce que je sais, c’est que ces Messieurs-Dames à Bruxelles, comme ailleurs, représentent des Etats bien organisés et qui ont une longue expérience des tractations avec des pouvoirs issus des coups d’Etat militaires. Généralement, ils ont de nombreuses sources d’information pour ne pas dire de renseignement, qu’ils confrontent, avant de prendre une décision importante concernant un pays. Je ne crois pas que ce soit des gens qui prennent des décisions comme celle-là à la légère, uniquement à partir de sourires ou de belles proclamations de foi démocratiques. Ces gens quant à eux, ont des comptes à rendre à leurs peuples. Ils ne peuvent pas accepter de dépenser l’argent public, surtout en ces temps de crise, pour consolider même indirectement, ou contribuer à renforcer des pouvoirs issus de coups d’Etat militaires. A à mon avis, croire que leur décision a été uniquement dictée par les démarches qu’aurait faites un leader politique guinéen, est à mon humble avis, une erreur. La communauté africaine et internationale est depuis un certain temps, inflexible sur la politique à appliquer, en cas de prise du pouvoir par la force ou par des moyens anti-démocratiques.

Un dernier mot ?

Je crois qu’il faut avoir le courage de voir la réalité en face. Rien ne sert de faire semblant de ne pas voir la terrible réalité que nous vivons actuellement : la Guinée se trouve dans une situation très difficile. Il y a de partout, des signes sans équivoque d’une inexorable montée des périls. L’anarchie est entrain de s’installer partout. La population souffre. Le dialogue politique est pratiquement en panne. Le gouvernement est pratiquement inexistant. De sourdes tensions se font jour au sein même des forces de sécurité. Nous vivons dans la hantise de la répétition des tragiques événements de juillet 1985. Pour nous, la seule solution pour sauver la Guinée et même le CNDD, est de travailler au plus vite, dans un esprit de consensus, afin d’obtenir la tenue d’une véritable Conférence nationale – Vérité et réconciliation – pour la Reconstruction.

 

 

Propos recueillis par Samory Keïta
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
 

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Vos commentaires
BAILON BAH, dimanche 17 mai 2009
Mr Bah je suis de votre avis pour l`organisation d`une conférence nationale afin de sortir de notre pays dans cette situation de disconfiance où les Guineens ne se reconnaissent plus par la faute de 50 ans d`injustice ,de mauvaise gouvernance et de l`instauration de l`ethnocentrisme dans tout le systeme administratif ,politique et economique de notre nation. Aujourd`hui je pense personnellement que organiser des elections hâtives ne resoudra pas le probleme Guineen. Il faut que les Guineens preperent un cadre de dialogue franc et hônnete sous la supervision d`une structure neutre afin de mettre les bases d`une nation solide . il y à des equations à resoudre aujourd`hui que seule la transition pourras resoudre pour le bien de la nation( reformer l`armée, faire les audits, enquêter sur les tueries en Guinée, reformer la constitution , mettre de regle de bases pour la nomination de haute fonction de l`Etat etc..) La guinée doit prendre de l`Exemple aux autres pays Comme le Mali , le Benin l`Afrique du sud où cette conference a servi à mettre en pieds des structures solides pour pardonner toutes les exactions commises et tracer un chemin pour la democratie et le developpement . Cher Guineens pensons au futur de notre nation. Bailo depuis Madrid
Bangaly Traore, samedi 16 mai 2009
IL est temps de dire la verite au peuple,car notre pays a besoin des hommes capables afin de finir la corruption et l`impunite dans notre pays mere.
Amadoury, vendredi 15 mai 2009
je me demande pourqoi?tous ces partis politiques qui n`ont pas de critiques aupres du cnnd,si aujourd`hui la Guinee est male partie ce la faute du people qui ne reagis a rien il se laisse faire en acceptant des leaders qui n`ont aucune idee de gestion d`etat,la guinee c`est decourageant

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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