|
Quand j’étais à Conakry de fin 1995 à fin 2002 je l’appelais « maison de la mort », parce que pour en sortir il fallait avoir de l’argent ou de hautes protections. J’ai séjourné pendant 2 mois en 2002, arrêté et incarcéré arbitrairement par de hauts fonctionnaires de la justice de l’époque, en violation des règles de droits les plus élémentaires, sur ordre de la mafia guinéenne .J’ai vu tout ce qui se passait à l’intérieur dans cette horrible « prison centrale » qui regorgeait de nombreux cadres innocents, victimes de la corruption qui gangrenait le système judiciaire guinéen. Arrêté et incarcéré pourquoi ? Pour avoir volé soi-disant 52 kgs d’or (j’ai beau chercher dans mon jardin je n’arrive même pas à trouver un milligramme de ces 52 kgs d’or !) : - en voulant faire des opérations humanitaires et prendre en charge des familles guinéennes dans les domaines éducatif, sanitaire et alimentaire, constatant la misère épouvantable qui régnait en Guinée à cause de cette corruption devenue une véritable institution. - en voulant, afin de lutter contre cette corruption créatrice de misère, créer des PME dirigées par des Guinéens avec du personnel guinéen formé sur place ou en France. Cela afin de permettre ainsi à des habitants de Conakry de faire vivre leurs familles, de rester en Guinée et d’éviter ainsi cette envie de quitter à tout prix leur pays. Un jour un cadre d’un Ministère m’avait dit au cours d’une conversation : « si tu veux faire de l’humanitaire ou créer de petites PME pour les Guinéens, il faut que tu t’entoures d’un douanier haut placé, d’un ministre, d’un commissaire de police et d’un bon avocat. Ils viennent tous chercher leur bakchich à la fin du mois mais tu es tranquille et tu fais ce que tu veux ». Refusant d’entrer dans ce système je suis tombé dans le piège de cette mafia guinéenne et je me suis retrouvé en juin et juillet 2002 à la « Maison centrale » Mon « séjour à la maison centrale » Cette incarcération a été pour moi un véritable calvaire qui a duré près de 2 mois Arrivé à la prison j’ai été dirigé vers l’ancienne infirmerie dans laquelle il y avait 23 détenus : des européens, des libanais, et des guinéens et autres africains ayant eu de hautes responsabilités dans les ministères. Beaucoup étaient là incarcérés arbitrairement ou payant pour leurs patrons. Ces prisonniers faisaient partie des détenus « privilégiés », car ils payaient régulièrement le régisseur de la prison pour avoir une certaine liberté et pouvoir circuler tranquillement dans la cour de la prison, jour et nuit. Dans cette pièce il y avait aussi 2 gardiens. Quand je suis arrivé dans cette pièce, j’ai été chaleureusement accueilli par les détenus, c’est la première fois qu’il y avait un Français et ils m’ont tous entouré pour me remonter le moral. Nous dormions côte à côte sur le sol ou sur des paillasses et dans un coin de la pièce il y avait un endroit pour faire ses besoins et se laver (quel hygiène !). Certains détenus, arnaqués comme moi, victimes des violations des droits de l’homme et auxquels on avait refusé des droits de recours étaient là depuis plusieurs mois et il y en avait deux depuis 2 années, attendant leur jugement ! Tous les jours avec mes nouveaux amis italien, libanais et guinéens qui dormaient à côté de moi on allait dans la cour et faisions le tour de la maison centrale. Ce que nous voyons n’était pas beau, loin de là ! Pas d’hygiène, de nombreux détenus malades et non soignés, la nuit (car nous nous promenions souvent la nuit) des tentatives d’évasion avec la complicité rétribuée de gardiens payés de l’extérieur, et quelque chose d’ahurissant : la nuit des taxis venaient dans la cour de la prison par une porte près de la cantine, et faisaient le plein de sacs de ciment, et de matériel de construction (qui étaient achetés grâce à des subventions de l’Union Européenne et qui devaient être utilisés pour restaurer cette prison, mais qui en réalité étaient utilisés pour la construction de maisons de hauts fonctionnaires..) et de sacs de riz et autres denrées alimentaires . La corruption et les détournements étaient devenus dans des endroits obscurs à la Maison Centrale un mode de gestion ! Très souvent par manque totale d’hygiène dans les autres locaux de la prison et pour des conditions de détention peu conformes aux normes des Droits de l’Homme, de nombreux malades mourraient. J’ai à plusieurs reprises signalé cet état de chose à des représentants d’ONG et de la Croix Rouge qui venaient secourir des prisonniers. Dans un coin de la prison il y avait une salle où un détenu donnait des cours d’alphabétisation à des jeunes et je venais souvent l’aider dans son travail. De nombreuses personnes, guinéennes et européennes choquées par ce qui m’était arrivé et sachant que j’avais été manipulé, sont venues régulièrement me rendre visite afin de m’aider moralement et financièrement à tenir le coup ; la responsable du Consulat de France venait aussi me rendre visite, et à eux tous ils n’ont pas cessé, par leurs très nombreuses interventions, de tout faire pour me sortir de cette prison dans laquelle j’étais incarcéré arbitrairement. Je n’oublierai jamais les nombreux guinéens que j’avais aidé, venir tous les jours me voir, souvent de très loin à pied, pour m’apporter de la nourriture en se privant eux-mêmes de manger et pour me voir ils étaient même obligés de payer ! La corruption existait même en prison, puisqu’il fallait payer régulièrement le régisseur, et les gardiens pour que les gens de l’extérieur puissent venir me voir, y compris la responsable du Consulat de France à qui on retirait son portable quand elle venait ! Totalement déprimé, écoeuré, malade, j’avais décidé de mettre fin à mes jours en me jetant de nuit dans un puits profond rempli d’eau nauséabonde située à ciel ouvert dans la cour de la prison : des compagnons de cellule qui m’ont vu sortir, m’ont suivi et m’ont sorti du puits en attrapant ma main. Le Consulat de France, mon avocat et plusieurs hauts fonctionnaires de ministères et des députés que je connaissais sont intervenus au ministère de la justice, afin que le juge qui m’avait fait incarcérer s’enquête de mon sort et vienne enfin m’interroger. Sachant très ben que j’avais été incarcéré arbitrairement le juge refusait néanmoins de me libérer et demandait pour que je sorte de prison une somme faramineuse ! L’avocat, de hauts fonctionnaires de ministères, des députés guinéens, le consulat de France sont allés protester auprès du procureur de Conakry et du Ministre de la Justice. La mafia au courant de ma libération prochaine a tout fait auprès du Procureur, en venant le voir, pour que je ne sorte pas (mais ils n’avaient pas vu que mon avocat se trouvait au fond du bureau et entendait tout !) de peur qu’en faisant ensuite mes investigations , je mette sur la place publique cette corruption. Comme on peut ainsi le constater, la corruption aidant, les escrocs sont capables en Guinée de faire pression sur un procureur ou un juge ! Après être sorti de prison, j’ai appris par un de mes amis co-détenus que le lendemain de mon départ de la prison on avait arrêté dans la prison un faux détenu qui venait d’empoisonner un détenu et qui avait également reçu l’ordre de m’éliminer par empoisonnement. Dans tous mes déplacements en ville j’étais accompagné et protégé par des inspecteurs en civil, on m’avait interdit de rester seul, compte tenu des menaces que j’avais reçu par téléphone et quand j’avais appris que les plaignants étaient allés voir le procureur pour m’empêcher de sortir de prison. Ce qui n’a pas empêché ces escrocs d’essayer de me supprimer en me tirant dessus au cours de mes déplacements en voiture. En m’imaginant aujourd’hui que j’ai frôlé le pire, cela me donne des vertiges et je comprends qu’une des racines du mal guinéen c’est bel et bien la corruption et de ce fait l’immobilisme de certains cadres de l’administration. Qu’ai-je donc à me reprocher dans toute cette histoire? Rien, sinon mon imprudence, ma trop grande confiance envers des escrocs sans scrupules, bien entraînés qui ont exploité à fond mon honnêteté pour me faire tomber dans leur traquenard, des escrocs qui sont protégés par des hauts fonctionnaires corrompus, des gens qui sont prêts à tout jusqu’à faire mettre des gens en prison pour assouvir leur soif de nuire et de gagner malhonnêtement de l’argent. En agissant ainsi ils donnent à l’extérieur, et notamment auprès d’investisseurs étrangers éventuels, une mauvaise image de marque de la Guinée alors que la très grande majorité des Guinéens (malgré la misère dans laquelle ils vivent de par la volonté de leurs dirigeants) veulent la tranquillité et la bonne entente avec tout le monde y compris avec les étrangers. Ces mêmes escrocs ont par la suite continué en toute quiétude leurs agissements envers d’autres étrangers, et notamment des Français, venus comme moi en Guinée pour aider des Guinéens à sortie de leur misère. Cet article n’est qu’un résumé de chapitre de mon mémoire intitulé « Arnaque et Corruption en République de Guinée » relatant mes 7 années passées en Guinée , dont une grande partie est paru en trois fois en 2004 dans le journal guinéen L’Enquêteur » et qui est actuellement entre les mains d’amis guinéens.
|