samedi 5 avril 2008
Magbè Bangoura, SG/CGSL : «Le Gouvernement nous a abandonnés dans les mains des commerçants … »
Magbè Bangoura

Magbè Bangoura est la secrétaire générale de la Confédération Guinéenne des syndicats libres (CGSL). Dans cette interview qu’elle nous a accordée, elle réagit par rapport à la hausse du prix du carburant et commente l’actualité sociopolitique, un an après l’installation du gouvernement de Lansana Kouyaté.

L’Indépendant : Quelle analyse faites-vous de la dernière augmentation du prix du carburant à la pompe ?

Magbè Bangoura : C’est une augmentation qui a surpris tous les Guinéens en général et en particulier nous les syndicalistes. En ce qui nous concerne à l’Intersyndicale, nous n’avons pas été consultés. Si le Gouvernement veut prendre une telle mesure, dans les conditions normales, il doit nous associer. Mais tel n’est pas le cas avec cette augmentation. Ce sont les syndicats qui aident le gouvernement à réfléchir sur les mesures d’accompagnement. De 4300 francs, nous nous retrouvons à 7000 francs. Mais où allons-nous ?

L’augmentation des salaires est une mesure d’accompagnement proposée par le gouvernement. Pensez-vous que cela est une solution ?

Je ne crois pas du tout. Cela n’est pas une solution par rapport à l’augmentation du prix du carburant. Nous avons toujours dit au gouvernement qu’il ne s’agit pas d’augmenter les salaires des travailleurs, il s’agit plutôt de trouver la solution. En augmentant ce salaire, les prix vont augmenter au marché, parce que les commerçants vont se dire que les salaires sont en hausse et pourquoi pas eux aussi. Le sac de riz a atteint les 160.000 francs et je crois que les commerçants feront tout pour ajouter 40.000 francs. N’oublions pas que les commerçants aussi vont se doter des marchandises quelque part pour ensuite les placer sur les marchés. Ils ne peuvent pas au moins vendre à perte. Quelle que soit l’augmentation, les salaires ne seront pas à 100%. Je suis sure que le panier de la ménagère souffrira dans les jours à venir.

L’intersyndicale a-t-elle une solution à proposer au Gouvernement ?

A l’Intersyndicale, la solution que nous voulons proposer au Gouvernement, c’est de faire en sorte que le prix du riz soit à la baisse. Avant la grève de janvier et février 2007, le  sac du riz était dans les environs de 45 à 55.000 francs. Aujourd’hui, le prix déborde tout le monde. Nous voulons proposer au gouvernement d’exonérer les denrées alimentaires à l’importation. En supprimant ces multiples taxes, les commerçants n’auront plus d’arguments pour augmenter les prix comme bon leur semble.

N’avez-vous pas une crainte quant au déclenchement d’une nouvelle grève, parce que l’étau risque de se resserrer sur la vie du Guinéen ?

Je ne veux même pas parler de cette affaire de grève. Tout ce que nous sommes en train de vivre est une résultante de la grève passée. En le faisant, on nous a fait croire que c’est pour un changement. Mais où est ce changement ? Au lieu de déclencher un mouvement de grève, le syndicat doit s’asseoir autour de la table de négociation pour dire la vérité à qui de droit. Si une personne ne peut résoudre les problèmes des Guinéens, on le fait remplacer par quelqu’un d’autre pour que le bateau puisse marcher. Les Guinéens n’ont pas une bonne notion de la grève. Ce n’est pas tout le monde qui est syndiqué. Pour les Guinéens, une grève signifie pagaille, sortir dans la rue, casser la maison de ton voisin, tuer son prochain, régler ses comptes ou se venger de quelqu’un qui t’aurait fait du mal pendant des années. La grève concerne les travailleurs, elle est souvent due à un malentendu entre l’employé et l’employeur. En cas de grève, les centrales qui sont à la tête sont tenues de prendre en charge tous les travailleurs grévistes, sur le plan de salaire que du point de vue manger. A partir de cet instant, la grève est bonne. Mais si les dirigeants syndicaux ne sont pas en mesure d’assurer le minimum pour ses membres, là c’est autre chose. La grève est notre arme de combat, mais en le faisant, il faut avoir certains moyens sur soi. En Guinée, il faut défendre le droit des travailleurs sans pour autant endommager d’autres innocents. Nous ne sommes pas pour la grève qui met nos enfants dans la rue pour être tués et que des démagogues puissent bénéficier des retombées égoïstes. Nous sommes pour la paix dans ce pays.

Quel bilan faites-vous du gouvernement Kouyaté, un an après son installation ?

Là, chacun y va de ses commentaires. Il y a en qui pensent que c’est positif, d’autres pensent plutôt le contraire. Selon moi, il est négatif. J’avais une fois dit à mes camarades syndicalistes qui, après six mois de prise de fonction du gouvernement, s’étaient empressés de présenter un bilan. Je leur avais dit que c’est très tôt. Je dirais au gouvernement que tout le peuple compte sur lui. Il ne doit pas tourner autour du pot. Le gouvernement ne devrait pas promettre à un peuple qui n’a que trop souffert. Il n’était pas obligé de faire des promesses. Le premier raté du gouvernement a été les promesses non tenues. Je dirais qu’ils (les ministres) n’ont pas posé d’actes concrets. Jusqu’à nos jours, le problème d’eau n’est pas réglé, il ne faut pas se leurrer sur le problème de courant qui n’est pas non plus réglé. Si tous les Guinéens avaient le courage de dire la vérité aux ministres, je crois qu’ils pourraient tirer les leçons et se corriger. Mais hélas,  certains sont là pour défendre leur intérêt égoïste à côté de ces ministres et ceux qui le font ne peuvent que mentir pour trouver leur pain. Je connais des quartiers où il n’y a pas d’eau au robinet depuis plus de six mois. C’est le cas du quartier « Yembeya », dans la commune  Ratoma. Aux premières heures de sa prise de  fonction, le Premier ministre avait promis de l’eau et de l’électricité aux populations. Mais où est cette promesse ? Pour le riz, le gouvernement avait commencé à subventionner et brusquement nous avons constaté un blocus total. Le gouvernement nous a abandonnés dans les mains des commerçants. Il doit s’asseoir avec les commerçants pour parler un même langage. On les entend dire qu’au temps de Sékou Touré, les Guinéens ont mangé du maïs et du sorgho. Mais ils peuvent eux aussi nous amener ces denrées et voir si le peuple refusera de les consommer. C’est vrai que la crise est mondiale, mais dans les autres pays, il y a des mesures d’accompagnement fiables pour soulager les populations. Et c’est ce qui manque à la Guinée. Pour le transport, on nous a promis 100 bus, où sont-ils ? Aussi petits soient-ils, les Guinéens veulent voir les fruits tomber. Pour le moment, le bilan est négatif.

Propos recueillis par Aly Badara Condé
L’Indépendant, partenaire de www.guineactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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