 |
Ce mardi, le président de transition passera la main au nouveau président démocratiquement élu. Le président du Mouvement pour le pouvoir du peuple (MPP), Madiou Diallo, revient ici sur cette élection « mémorable », sur les péripéties de la transition militaire avant d’attirer l’attention du futur gouvernement sur un certain nombre de choses. Il ne mâche pas ses mots à l’égard de l’entourage immédiat d’Alpha Condé. Lisez plutôt.
Le Démocrate : Quelle lecture faites-vous actuellement de la situation sociopolitique de la Guinée ?
Madiou Diallo : Je vous remercie très sincèrement de m’avoir donné l’opportunité de m’exprimer une fois de plus à l’opinion nationale et internationale. Au fait je remercie le bon Dieu d’avoir exhaussé nos prières, qui nous ont permis d’arriver à ce stade. Parce qu’on a tous prié pour la fin du régime militaire en Guinée. Aujourd’hui, on doit se sentir heureux d’avoir un président démocratiquement élu. Le MPP a été l’un des premiers partis politiques à adresser ses félicitations, avant même le verdict final de la Cour Suprême, au Pr Alpha Condé. Et nous nous disons que le Pr. Alpha Condé a été élu parce que c’est un homme neuf. Pendant 26 ans de régime militaire, la Guinée ne s’en est pas sortie. Il y a eu des frustrations, Alpha Condé même, en tant que leader politique a été victime. Il sait donc combien de fois ça fait mal d’être victime de frustration et d’injustice. Or en Guinée, la justice n’a existé que de nom. Il y a toujours eu des opprimés et des oppresseurs. Et puisque les opprimés n’avaient pas où se plaindre, ils imploraient toujours la grâce de Dieu. Malheureusement, les gens appelaient ça la paix, alors que ce n’était qu’une simple accalmie. Parce que la vraie paix, c’est lorsque la justice est là, et l’égalité entre les citoyens est respectée. Donc pour nous, c’est maintenant que le Guinéen peut parler d’un début de paix, en tout cas nous l’espérons avec le nouveau président. Mais en quoi faisant ? D’abord lui-même, il doit s’entourer d’hommes neufs. Puisque nous voyons autour de lui, des personnalités qui ont contribué à agenouiller économiquement, socialement et politiquement ce pays. Qui ont trompé en long et en large le feu général Lansana Conté. Des gens qui ont tout foulé à terre au détriment de la Guinée. Je veux citer, Mamadou Sylla, Fodé Soumah, etc. Car il n’est de secret pour personne que ces deux ont été à la base de la révolte populaire, de 2007, en Guinée. Parce que 30 préfectures sur les 33 se sont soulevées pour exprimer leur ras-le-bol contre le régime de feu Conté. Et l’on se souvient que c’était à cause de ces deux personnalités que l’ancien président était allé personnellement libérer en prison. Donc quand je vois ces deux personnes autour du Pr Alpha Condé, j’ai vraiment peur pour notre jeune Etat. C’est vrai qu’en politique quand on cherche le pouvoir, tout le monde est le bienvenu. Mais dès le moment où il a le pouvoir, je pense qu’il doit les remercier. Leur rôle est terminé, la pagaille est finie. Alpha Condé n’a qu’à siffler la fin de la recréation. On n’est plus au temps de la mamaya, on doit mettre un terme aux mouvements de soutien. Il faut que chaque Guinéen apporte son grain de sel, parce que l’Etat à lui seul ne pourra rien si les citoyens, de par leur comportement et dévouement, ne contribuent pas à la cause nationale. Alpha Condé aura son équipe, qui ne dépassera peut-être pas 30 personnes, qui devront réglementer la situation économique et sociale du pays. A cet effet, il va falloir que chacun accepte de se conformer aux nouvelles lois. Faire une synergie d’action pour permettre enfin à notre pays d’amorcer la voie du développement. Car sans le soutien des Guinéens, Alpha Condé ne pourra pas s’en sortir. Nous devons tous reconnaitre avoir de près ou de loin, contribué au retard du pays. Tout gestionnaire qui prend 100, 200…ou 500 gnf est égal à celui qui a pris 1 millard. Nous devons tous savoir que la chose publique est sacrée et que nous n’avons pas le droit d’en faire une propriété privée. C’est pourquoi j’exhorte le nouveau président d’avoir autour de lui des hommes intègres pour gérer la Guinée. Il doit donc écarter tous ceux qui ont de près ou de loin géré les biens publics. Parce que vouloir les garder, il risque d’être déstabilisé par eux. C’est le même groupe qui a déstabilisé la plupart des gouvernements qui se sont succédé au temps de l’ancien régime.
L’une des priorités du Pr Alpha Condé, si l’on en croit ses déclarations, est de réconcilier les Guinéens à travers la mise en place d’une commission nationale, vérité et réconciliation. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas contre le programme d’Alpha Condé, quand il parle de vérité et réconciliation, c’est une très bonne chose. Comme je l’ai tantôt dit, nous vivons ensemble entre bourreaux et victimes. On n’a jamais voulu poser le diagnostic pour se dire la vérité et penser les plaies. Au temps de Lansana Conté beaucoup de partis politiques ont fait des déclarations pour demander qu’on fasse la conférence nationale, on faisait allusion à l’unité nationale. Aujourd’hui Alpha Condé est venu pour nous parler de vérité et réconciliation. Mais en tant que leader politique, je lui dirai que la vraie réconciliation c’est d’organiser les Guinéens. C’est de mettre les lois, les réglementer et les appliquer avec rigueur. Surtout mettre les Guinéens au même pied d’égalité et d’assurer leur sécurité. Pour qu’un commissaire ou un colonel n’abuse plus de son pouvoir d’uniforme pour brutaliser les citoyens. Il faut que le citoyen lambda se sente en sécurité. Et la seule chose qui peut le sécuriser, c’est la loi. Personne ne doit être au-dessus de la loi. Que face à la loi, le ministre, le gouverneur, le préfet ou le citoyen lambda soit traité selon la loi. Si un préfet est dénoncé par un citoyen pour détournement ou corruption, qu’on le prenne pour le juger. Et si Alpha réussit à faire cela, on peut, sans bruit ni trompette, parler de paix et de réconciliation nationale. Puisque vouloir trop parler, cela risque de susciter d’autres problèmes qu’on ne pourrait maîtriser.
Quel bilan tirez-vous de cette transition qui tire apparemment à sa fin avec l’élection d’un civil élu à la tête de la magistrature suprême ?
Le général Konaté s’était fixé comme objectif d’organiser les élections, et Dieu merci qu’il a tenu à ses engagements. Mais quant au gouvernement de Jean-Marie Doré, il a échoué sur toute la ligne. Ce qui est très lamentable, je dis échec parce que l’histoire rattrapera Jean-Marie Doré. Le général Konaté a eu à rappeler même lors d’un de ses discours que le gouvernement a été irresponsable, et qu’il n’a pas joué son rôle. Qui était pourtant bien défini. Aujourd’hui nous sommes surpris de voir des domaines de l’Etat bradés, sans qu’on ne sache pour quel but. Des contrats miniers signés à l’emporte-pièce, des marchés de gré à gré donnés à des individus. Ce qui pourtant ne relevait pas du ressort de ce gouvernement. Nous nous attendions plutôt à l’organisation d’élections paisibles. Quant à l’économie nous pensions que c’est ceux qui seront élus qui devraient s’en occuper. C’est pourquoi je dis qu’Alpha a beaucoup à faire. J’ai applaudi quand j’ai appris qu’il a dit qu’il va récupérer les domaines de l’Etat. Parce que les grands magasins de ALIMAG, ALIDI, avant, où on peut stocker plus de 50 mille à 100 mille tonnes de produits sont tous bradés. C’est très grave, aujourd’hui on n’a même pas de chemin de fer. Alors que le chemin de fer, c’est l’essence d’une économie nationale. La Guinée, est la seule ex colonie française où il y avait un chemin de fer et qui n’en a plus maintenant. Dakar-Bamako existe, Abidjan-Ouaga existe, Congo-Océan-Pointe-noire existe. Partout où les blancs ont mis les chemins de fer, ils existent, sauf en Guinée. Plus grave, cela est resté comme impuni, personne n’en parle. Je l’ai répété lors d’une de mes interviews pour porter plainte contre X pour le démantèlement des rails Conakry-Kankan, mais personne ne m’a écouté. Les gens pensent que c’est de la blague, alors que ce n’est pas normal, parce que c’est bradé le patrimoine national du pays. Donc je rends entièrement responsable le gouvernement de Jean-Marie Doré de tous les ratés de cette transition. Surtout de la déchirure du tissu social. Depuis que moi je suis né, je n’avais jamais vu ce qui s’est passé cette fois-ci en Guinée. Moi je suis peulh, mais je suis né et ai grandi à Kankan, par conséquent, je suis kankanais. Personne n’a aujourd’hui le droit de me dire le contraire, tous mes camarades de génération qui sont nés là-bas avec moi, ne sont pas plus kankanais que moi. Peut-être que c’est mon père qui est venu à Kankan, mais moi je ne suis pas venu, je suis né là et donc je suis de Kankan. Et partout c’est comme ça, un Condé, un Kaba ou je sais quoi, qui est né à Labé, à Pita, il est de là-bas. On ne doit plus dire que tel est de telle ethnie ou communauté, ceci doit disparaître de notre langage. C’est d’un crime contre l’humanité que le gouvernement Jean-Marie Doré a été responsable. Parce que je me dis que si c’est un gouvernement responsable qu’on avait eu, on n’en serait pas arrivé là. C’est pourquoi je salue le préfet de Lola, le colonel Koné, qui a fait preuve d’intégrité et de patriotisme. C’est dire qu’en dépit de tout, on a des hommes capables de gérer correctement ce pays. Ce préfet a fait preuve de responsabilité, que tous les Guinéens doivent saluer, et je suis sûr que si nous avions un homme comme lui, comme Premier Ministre, le pays allait être très stable. Toutefois, je remercie le général Sékouba Konaté, d’avoir respecté les accords de Ouaga. C’est ce qui nous permet aujourd’hui d’avoir un président civil. Et grâce à cet acte il s’en ira avec tous les honneurs.
Dans quelques jours le nouveau président élu guinéen sera investi dans ses fonctions de chef d’Etat qui sera suivi de la formation d’un gouvernement d’union nationale si on s’en tient aux dires d’Alpha Condé. Est-ce que vous aimeriez voir d’anciens ministres ou des militaires dans ce futur gouvernement ?
Que Dieu nous en garde. Je ne souhaite pas du tout voir le retour d’anciens ministres, ou de militaires. Je pense que ça suffit, ils ont fait leur preuve, on a vu. Aujourd’hui on parle de 4000 milliards de nos francs sortis des caisses de l’Etat, rien qu’entre décembre 2008 et décembre 2010. Où est parti tout cet argent, à quoi a-t-il servi ? Puisque l’enrichissement individuel n’est pas développement national. On doit plutôt regarder le niveau de vie du peuple. Mais après 52 ans d’indépendance, il est regrettable de savoir que le pays est toujours au statu quo. Aucun secteur ne marche. Les secteurs éducatif, santé, agricole, infrastructurel…, sont aujourd’hui tous des priorités auxquelles le nouveau régime doit faire face.
Vous parlez de 4000 milliards gnf sortis des caisses de l’Etat entre 2008 et 2010. Peut-on savoir d’où vous tenez ce chiffre ?
Ecoutez, comme tout monde j’ai lu ce scandale financier dans les médias. Et c’est pourquoi, je pense que le nouveau régime devrait faire l’audit de la gestion de la chose publique de ces dernières années pour permettre au peuple de savoir qui a fait quoi. On a vu ici, en neuf mois, des nouveaux riches. KPC avec sa société Gui-Co-Press est devenu, en neuf mois, un multi milliardaire. Il se promène même avec des garde-corps, alors que c’est un citoyen simple, il n’est pas ministre et n’a aucune fonction administrative de l’Etat. On le voit avec des garde-corps. Mais pourquoi cette façon de faire ? C’est tout ce qui déstabilise le pays, qui détruit l’unité nationale. C’est pourquoi le portrait robot que je voudrais du futur gouvernement, c’est qu’il soit constitué d’hommes intègres, et surtout des gens neufs, comme Alpha Condé. On ne veut pas d’anciens gestionnaires, on ne veut plus de militaires. Le militaire c’est au camp, ce n’est pas parce que je suis contre le militaire. Mais si vous voyez que toute la communauté internationale se lève contre les régimes militaires, ce n’est pas pour rien. C’est parce que le pouvoir militaire est révolu, même les quelques militaires qui sont encore au pouvoir se sont reconvertis en civil pour gérer leur pays. Donc pas de militaires dans le futur gouvernement, mais des hommes intègres, corrects, neufs. Tous ceux qui ont géré de près ou de loin, même s’ils ont fait huit mois, ça suffit. Et il faut auditer le gouvernement Jean-Marie Doré, faire l’audit de la gestion des militaires de la transition. Ce qui nous permettra d’écarter tous les mauvais grains et d’éviter un retour à la case départ. Alors que tous ceux qui ont fait du mal dans ce pays sont là, on accuse les blancs pour rien. Aimons notre pays comme les blancs aiment les leurs. En tout cas, le MPP est un parti nationaliste, qui apportera son soutien à Alpha dans la mesure où il acceptera de prendre des hommes neufs pour gérer le pays. Car les Guinéens doivent enfin bénéficier de la richesse de leur sous-sol. Qu’on cesse désormais d’exporter la bauxite, et qu’elle soit transformée sur place. A l’instar d’autres nations, la Guinée doit à son tour pouvoir tout transformer sur place pour n’exporter que les produits finis.
Comment le MPP a-t-il accueilli la promotion du général Sékouba Konaté comme haut représentant de l’UA pour l’opérationnalisation et la gestion de la force africaine en attente (FAA) ?
Je pense que c’est une récompense, qui lui permet de sortir par la grande porte. Donc je ne peux que me réjouir de l’initiative de l’UA et féliciter le général pour sa nouvelle promotion. Et c’est dire que malgré tous les dérapages qu’il a commis, lui, on peut lui pardonner. Il a quand même accompli sa mission, et nous lui souhaitons bonne chance dans sa nouvelle mission. Il devient aujourd’hui une grande personnalité dont tous les Guinéens parleront de bon demain. Il sera désormais comme ATT du Mali, Rawlings du Ghana. On dira qu’en Guinée aussi, il y a eu un digne fils qui a eu le courage, la volonté d’abandonner le pouvoir pour le donner aux civils.
Des observateurs avertis pensent que cette nomination est une manière pour la communauté internationale d’éloigner le général Sékouba du nouvel homme fort de la Guinée qui doit avoir les coudées franches. Quel est votre avis ?
Ceci n’est pas du tout vrai, dans la mesure où il y a beaucoup d’anciens chefs d’Etat africains qui ont été récupérés par la communauté internationale. Nous avons en exemple l’ancien président mozambicain, qui a été mis dans une commission de réconciliation. ATT, avant d’être élu au Mali, était dans une commission pour la cause centre-africaine. Rawlings du Ghana est dans des commissions de réconciliation. Babaguida du Nigéria était en 2007, en Guinée, au nom de la fondation Carter et tant d’autres. Donc, je pense que ce sont des faux problèmes. Sékouba n’est pas le seul, et il n’est pas le premier. Tous les anciens chefs d’Etat qui ont accepté de quitter démocratiquement le pouvoir, sont là et ils sont actifs.
Donc c’est tout à fait normal si on leur confie des missions. Il faut quand même encourager cela pour que ça continue. Peut-être que dans 5 ans ou 10 ans, Alpha Condé va partir et, si son âge le lui permet encore, il faudra le mettre dans les commissions de ce genre. Il ne faut plus qu’on fasse des présidents à vie, cela doit disparaître. Car il faut absolument opter pour la démocratie réelle en Afrique.
Samory Keita Le Démocrate, partenaire de www.guineeactu.com
Article paru dans le Démocrate du 21 décembre 2010, soit avant l’investiture du nouveau Président.
|
 |