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Je m'appelle Mamadou Camara. Je suis né le 18 juin 1940, à l'Hôpital Noël Ballay de Camarakoro. Mon père s'appelle Lansana Camara. Ma mère s'appelle Henriette Camara. Mon grand-père s'appelle Sékou Camara. Je ne connais pas le nom de ma grand-mère. Mon arrière grand-mère s'appelle France de Gaulle. Mon grand-oncle s'appelle Charles de Gaulle.
Comme tout Africain, j'ai beaucoup de grands-oncles, de grands-tantes, d'oncles, de tantes, de frères, de sœurs, de cousines et de cousins. Si je devais les citer tous, il me faudrait faire appel à des centaines de bouches plus la mienne. Donc, ne me demandez pas l'impossible et écoutez plutôt ce que j'ai à vous dire.
Au mois d'août 1958, mon arrière grand-mère, France de Gaulle, qui vivait en Europe, envoya son fils aîné, Charles de Gaulle, en Afrique pour transmettre à ses grands enfants noirs le message suivant:
- Frères et sœurs d'Afrique, maman m'envoie vous dire combien de fois elle vous aime. Elle m'a demandé de vous rappeler que vous êtes les grands enfants qu'elle avait décidé d'adopter, il y a quelques années, pour vous sauver des ténèbres, des négriers, des tyranneaux noirs, de la faim, de la maladie et des fauves. Après tant d'années de travaux forcés, elle estime avoir accompli la mission civilisatrice que Dieu et le Capital lui avaient inspirée en votre faveur. Maman pense que ses grands enfants d'Afrique sont désormais majeurs et qu'ils peuvent s'émanciper. Ils n'ont plus besoin de s'accrocher à sa jupe. Au contraire, elle est fière de la façon dont certains parmi vous se sont bagarrés avec les fils de sa voisine qui voulut la déshonorer. Mais, si certains parmi vous ne se sentent pas encore prêts à affronter la vie tout seuls, comme toute mère digne, elle vous fera une place sous son toit!
Mon grand-père, Sékou Camara, seul, ne se fit pas prier pour, enfin, prendre le large. S'affranchir de l'amour tyrannique que sa mère, France de Gaulle, voue à sa multitude blanche, jaune et noire, c'était un penalty à transformer. Une occasion en or.
Ainsi donc, sous la direction de mon grand-père, les Camara acceptèrent de s'émanciper et de se débrouiller comme des grands. Pour ne pas nous laisser fuir le cocon familial avec pour seuls bagages nos rêves de liberté, mon arrière grand-mère, France de Gaulle, nous légua un domaine connu sous le nom de Camaradougou. A charge pour nous, de l'exploiter à notre seul profit mais aussi à nos risques et périls...
Nous étant donc émancipés et ayant reçu en legs le domaine de Camaradougou, mon grand-père et ses frères, mes grands-oncles, se réunirent pour organiser notre héritage et surtout les rapports entre les différents membres de la famille.
Concernant l'héritage, ils décidèrent que le domaine ne serait pas partagé et que, par conséquent, la famille était condamnée à rester dans l'indivision jusqu'à la fin des temps. Cette décision adoptée, il fallut décider de l'organisation de la famille. Ils avaient le choix entre la Charte de Kouroukanfouga, la Charte de Fougoumba et le modèle de Charte que mon arrière grand-mère avait élaborée lorsqu'elle s'occupait de nous. Visionnaires, mon grand-père et mes grands-oncles conclurent que notre famille avait été tellement bien élevée par mon arrière grand-mère qu'il fallait que nous gardions la même organisation. Ils ne nous demandèrent pas notre avis, alors que mon arrière grand-mère avait appris à nous associer à ses décisions, mais on s'en foutait pas mal. On était trop content que cette blanche de France de Gaulle ne nous pompât plus l'air avec ses manières et ses fais-ci, fais-ça.
Après avoir décidé que l'héritage ne serait pas partagé et que la famille allait fonctionner avec les us et coutumes que France de Gaulle nous avait légués, mon grand-père fut élu Président du Comité de Gestion. Mes grands-oncles se répartirent les postes du Comité des us et coutumes et du Conseil de discipline. Mais, jamais, ce dernier, ne fonctionna.
C'était la belle époque, j'étais trop content de voir mon grand-père occuper la maison que son cousin blanc habitait.
Malheureusement, l'euphorie ne dura pas longtemps. Suspicieux et lunatique, Grand-père se méfiait de tout le monde. Il faisait des cauchemars dans lesquels il voyait mes grands-oncles fomenter des coups avec nos cousins blancs et les noirs des autres domaines voisins du Camaradougou. Ses colères déclenchaient la foudre, car il était un peu sorcier, et c'est ainsi que beaucoup de mes grands-oncles furent foudroyés. Ceux qui ne succombèrent pas à l'électrocution se murèrent dans un silence de cimetière. Plus personne pour ouvrir la bouche et donner des conseils à Grand-père. Fatalement, les mauvaises décisions succédèrent aux mauvaises décisions. Un peu comme ce jour, quand il nous convoqua dans la grande concession familiale, à Camarakoro, et nous demanda de ne plus aller au marché, de ne plus cultiver et même de ne plus travailler. Lui seul allait faire tout ça pour nous, avec l'aide de quelques bras valides. Tout ce qu'il nous demande, c'est de lui être fidèle et obéissant. Comme personne n'osait contrarier Grand-père, nous fîmes ce qu'il voulait. Chaque vendredi, il nous donnait à manger. De temps en temps, on pouvait avoir une paire de chaussures. En contrepartie, nous faisions ce qu'il voulait: lire son journal, chanter ses louanges et danser pour lui.
Le 26 mars 1984, contre toute attente, mon grand-père décéda d'une courte maladie. Aussitôt, mon propre père, Lansana Camara, nous rassembla tous pour pleurer notre aïeul et le conduire à sa dernière demeure. Quelques jours après les funérailles, il nous rassembla à nouveau pour nous dire qu'il prenait la place de son père et que c'était désormais lui notre figure tutélaire. Nous n'avions rien à craindre avec lui.
Surpris par l'action de mon père, je lui rappelai que la Charte que France de Gaulle nous avait léguée prévoit que c'est son homonyme, mon oncle Lansana II Camara... Il ne me laissa pas terminer ma phrase et lança vers moi une de ses babouches. Je pris aussitôt mes jambes au cou pour ne pas subir les assauts de mon malabar de père.
Quelques jours après ma mésaventure avec lui, puis une querelle sanglante avec quelques-uns de mes oncles (l'ère des grands-oncles était révolue), il nous rassembla à nouveau et nous expliqua que Sékou Camara, mon grand-père, son père à lui, n'avait pas été un bon chef de famille et qu'il avait consulté deux voyants blancs, l'un s'appelant Fredy Moolaré Insouciant, l'autre Bernard Madoff, qui lui ont prescrit d'enlever quelques sacrifices humains... Dès que nous entendîmes cela, une clameur s'éleva de la foule. Imperturbable, mon père dit qu'il ne s'agissait pas de verser le sang mais de libérer tous les bras invalides et tous les ventres creux que Grand-père alimentait à ne rien faire. Pour terminer, il nous invita tous à nous débrouiller et nous fit comprendre que l'argent n'a pas d'odeur.
C'est ainsi que de coincés que les membres de la famille Camara étaient, ils devinrent les hommes les plus libres au monde, même si les plus forts d'entre nous étaient plus libres que les autres...
Dans la course au manger, au matériel et à l'extase, les membres de ma famille qui ont une bonne constitution physique se sont emparés, qui des champs, qui des carrières, qui des bijoux de famille, qui de la caisse des cotisations, qui des chemins, etc. Certains se sont même partagé le caveau familial! A nous les flékéflékés, il est revenu tout ce qui ne les intéressait pas: les cousines les plus vilaines, les fruits les plus amers, l'eau la plus salée, le piment le plus piquant, etc.
C'est dans cette ambiance de liberté des uns et de pauvreté des autres que mon père mourut en 2008 des suites d'une longue maladie. Un de mes cousins, du nom de Sidad Camara, fort du soutien de mes cousins les plus turbulents, décréta que la Charte que France de Gaulle nous a léguée n'est plus valable, qu'il n'y a plus d'us, plus de coutumes et plus de Conseil de discipline, de Comité de gestion et de Comité des us et coutumes. Désormais, tout c'est lui. Même nos querelles conjugales devront lui être soumises pour examen et confusion.
Les lois de la nature étant immuables, le chaos que mon cousin Sidad Camara a apporté dans notre grande et illustre famille l'a emporté, un beau matin. Un autre cousin, Basékou Camara, a décidé de conduire momentanément les destinées de notre famille. Dans l'accomplissement de la noble mission qu'il s'est confiée, il s'est fait assisté par mon oncle Jean Camara et par tante Rabi Camara.
Mon cousin Basékou Camara nous a convoqués, le 27 juin 2010, dans la grande concession familiale, à Camarakoro, pour désigner un nouveau chef de famille.
J'attends avec beaucoup d'impatience ce jour historique, car je verrai bien un de mes oncles pouvoir conduire les destinées de notre grande famille. Mon cœur balance entre Alpha Camara, Cellou Camara, François Camara, Sidya Camara, ... je ne peux pas tous les citer parce qu'ils sont nombreux à vouloir prendre la place qu'occupèrent mon grand-père et mon père, le fils de Grand-père.
D'ici que mon cœur ne se décide et d'ici le jour J, je cultive mon jardin. Car, comme l'a si bien dit un de mes aïeuls, "un sac vide ne tient pas debout". Le 27 juin 2010, avant de répondre à la convocation de mon cousin, je vais beaucoup manger et beaucoup boire. On ne sait jamais....
Mamadou Camara ould Lansana ibn Sékou ben France de Gaulle
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