samedi 24 octobre 2009
M. Rachid N’Diaye : « Les putschistes de décembre 2008 sont allés encore plus loin dans la négation de l’Etat guinéen »
Rachid N’Diaye

M. Rachid N’Diaye, Fondateur du magazine panafricain « Matalana » donne sa lecture de la crise politique guinéenne qui a pris une nouvelle allure depuis les massacres du 28 septembre dernier. Exclusif.

 

L’Indépendant : Monsieur Rachid N’Diaye, en tant qu’un fin connaisseur de la politique africaine, avez-vous été surpris par l’ampleur des massacres perpétrés le 28 septembre dernier contre l’opposition guinéenne ?

Rachid N’Diaye : Voir la junte du capitaine Moussa Dadis Camara réprimer la marche pacifique de l’opposition le 28 septembre 2009, n’a pas été une surprise pour moi. J’en veux pour signes annonciateurs, les menaces, la restriction du champ des libertés publiques, alors que les partisans du CNDD avaient toute la latitude pour défiler, grâce à l’argent public. La gouvernance irrationnelle dans laquelle, la junte a engagé la Guinée depuis presque une année, en est aussi une autre illustration. Nous pensions avoir épuisé les meilleures critiques avec le régime précédent, celui de Lansana Conté, mais cette fois, chacun peut s’en rendre compte : les putschistes de décembre 2008, sont allés encore plus loin dans la négation de l’Etat guinéen. En réduisant l’activité gouvernementale à une série d’actes tournant autour du camp Alpha Yaya Diallo. Avec un chef de la junte qui veut être en amont et en aval de toutes les décisions concernant l’Etat, avec tous ses décrets de complaisance qui sont publiés selon les humeurs en cours dans les casernes. Tout ceci, grâce à des courtisans et quelques conseillers de petite facture, toujours prêts à applaudir comme un acte héroïque, toutes les inepties du moment. Je ne connais pas un système équivalent en Afrique, mis à part peut être le maquis de Joseph Kony dans le nord de l’Ouganda où l’armée dite de résistance du seigneur a crée un état fantôme. Même le régime de Lansana Conté fonctionnait avec plus de rationalité dans les décisions, et même dans le choix des hommes, paradoxalement. L’ampleur des massacres par contre est une grande et douloureuse surprise pour moi. Tellement la vie d’un homme ou d’une femme est banalisée dans le jeu politique guinéen. Ce genre de crimes gratuits est presque aujourd’hui une exception sur le continent africain, où la plupart des gouvernants essayent de soustraire l’armée des opérations de police et du maintien de l’ordre. La Guinée est encore l’un des rares pays en Afrique où l’armée dispose encore de pouvoirs de police, ou des hommes en armes contrôlent l’identité des passants, se baladent en ville, armes en bandoulière sans aucun but et motifs précis. Et croyez moi, ce n’est pas la meilleure façon d’attirer les investisseurs, encore moins les touristes. Mais pour le tourisme d’ailleurs, on en est encore loin du compte n’est ce pas ?…

 Aujourd’hui la pression émanant de la communauté internationale s’accentue sur la junte et son chef, pensez vous que cela suffira à faire plier le régime de Conakry ?

Il y a le guinéo centrisme, avec son leitmotiv : La Guinée c’est la Guinée, nous on ne fait rien comme les autres. C’est une chose. Mais malgré sa fausse assurance politique et ses effets de manche devant les médias, la junte est coincée et totalement isolée. Raison pour laquelle, elle fait monter de manière désordonnée, la pression contre les opposants, vous avez vu ses attaques contre le professeur Alpha Condé ? Dans des interviews qui n’ont pour résultat que d’éclairer les Guinéens et le monde sur la faiblesse de ses arguments et raisonnement. Notamment, lorsque Dadis menace de poursuivre des opposants, alors que les soldats qui ont tiré sur la foule semblent innocents à ses yeux. Ou lorsqu’il brandit cette histoire des commissariats pillés par les manifestants pour prendre des armes de guerre ! (avec des archives télévisuelles datant de 2006) et la connexion supposée des narco trafiquants avec ses adversaires. Sans oublier les insultes. Parce que là aussi, c’est le seul chef d’Etat africain qui utilise aujourd’hui l’insulte comme argument politique. En ce qui concerne les narcos, ce n’est nullement un secret d’Etat, les chancelleries occidentales présentes à Conakry, disposent d’informations précises sur la question en Guinée et détiennent la liste des militaires qui ont attaqué le camp de la police en 2007 pour soustraire la cargaison de drogue confisquée et mise sous séquestre. Je crois que le capitaine Dadis n’a pas le choix, il va plier, avant de rompre. Vous savez, le contexte international a changé, la conscience universelle a évolué, le crime politique ne reste plus impuni, la mondialisation a ceci de bénéfique que tout se vit en temps réel, de Conakry à Sydney. Lorsque vous tirez sur un homme dans une manifestation filmée à Conakry, chacun le voit devant son écran d’ordinateur à l’autre bout du monde. Pour avoir tiré les enseignements de nombreuses crises et conflits qui ont ensanglanté le monde, les organisations internationales et régionales se sont dotées d’instruments juridiques contre les crimes et même contre l’accession au pouvoir par la voie des armes. Aujourd’hui, un chef d’Etat qui arrive au pouvoir par la voie des armes, n’est reconnu par personne, ne siège nulle part, et voit tous ses rapports avec les bailleurs de fonds internationaux, assujettis à un retour à la légitimation de son pouvoir. La seule carte que Dadis Camara va certainement utiliser, c’est la théorie du complot étranger (qui prend de moins en moins), tenter de mobiliser des Guinéens, en faisant croire que les morts du 28 septembre 2009 sont le fruit d’une opération téléguidée de l’étranger. C’est là qu’il faut être vigilant. Il va réveiller le fantasme de l’agression extérieure pour s’accrocher au pouvoir…Parce que c’est plus commode de justifier sa propre incapacité par le complot. Mais il aura beaucoup de mal à effacer à l’extérieur, les actes de viol commis sur les femmes à Conakry. Toutes les organisations féminines l’attendent de pied ferme.

 Après cette série noire, c’est comme si le capitaine Moussa Dadis Camara a déçu l’espoir placé en lui à la prise du pouvoir par le CNDD, au lendemain du décès de Lansana Conté. Il s’était engagé à ne pas se présenter du tout à la présidentielle ?

Oh vous savez, espoir placé en lui, c’est trop dire. Dès le départ, des partis politiques, des groupuscules politiques alimentaires et des réseaux ethniques, en ont fait leur cheval de bataille. C’est toujours pareil, cet homme avait entre ses mains, des bonnes et mauvaises cartes, il a jeté toutes les bonnes, pour garder les mauvaises. Alors qu’il aurait pu gérer la transition et se retirer par la grande porte, mais il est coaché par des « petits gars » qui ne se soucient guère de l’intérêt général. En décembre 2008, le consensus était fait sur la fin du régime Lansana Conté, chacun a pris acte de la décision, au moment où les officiers attendaient la fin des funérailles pour passer à l’acte. Ils ont été surpris, il faut dire que pour avoir longtemps été à la base des précédentes mutineries, Dadis Camara a osé, contrairement à l’actuel général Sékouba Konaté. En politique celui qui n’ose pas, finit par payer. Si vous suivez bien son raisonnement, l’argument de Dadis consiste à dire : il faut un président militaire, sinon l’armée n’obéira pas à un civil. C’est le chantage au désordre militaire.

Les chefs d’Etat africains, notamment ceux de la sous région sont restés quasiment silencieux face à cette répression sanglante qui a visés des civils aux mains nues. Avez-vous une lecture de ce qui pourrait paraître comme une indifférence sur le sort de la Guinée ?

De manière générale, sauf circonstances exceptionnelles, les chefs d’Etats ne se critiquent pas entre eux, au nom du principe de la souveraineté de leurs Etats respectifs. Ou parce que cela pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Mais en même temps, beaucoup d’entre eux sont intervenus dans le sens de la médiation ou facilitation : Abdoulaye Wade, Amadou Toumani Touré, Blaise Compaoré, etc.… D’ailleurs vous avez vu, comment cela a failli se retourner contre Me Wade, lorsqu’il n’a pas voulu faire le jeu de Moussa Dadis Camara. Et puis les Guinéens laissent toujours penser qu’il ne faut pas se mêler de leurs affaires, mais aujourd’hui le « droit de s’entre tuer » dans l’indifférence générale, n’existe pas en droit international.

Pensez vous que le Roi Mohamed 6 du Maroc et le Guide libyen Mouammar Kadhafi, qui étaient d’un soutien de poids à la junte, ne vont pas revoir leurs rapports avec Moussa Dadis Camara après ces violations avérées des droits humains ?

Il faut aborder cette question avec beaucoup de nuances. Au départ c’est le capitaine Dadis qui s’attribue des soutiens, de manière surdimensionnée, le Maroc a toujours entretenu de bonnes relations avec la Guinée, et le roi Mohamed VI et Dadis Camara n’ont pas le même tempérament, ni la même notion du protocole de souveraineté, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est le chef du CNDD par ses outrances verbales, qui affirme avoir reçu de l’argent du Maroc et du colonel Kadhafi qui, dans sa nouvelle problématique de leader de l’Afrique entière, voulait contrôler la Guinée, depuis que Dadis lui a été présenté. Mais je constate qu’il a tout de suite vu les limites du système CNDD, même s’il a « dépanné » un moment, financièrement le régime, Kadhafi déplore aujourd’hui chez la junte, un manque total de vision. C’est d’ailleurs une chance pour les Guinéens, car la démocratie n’a jamais été la préoccupation principale du Guide libyen qui ne s’est pas trop épanché sur les morts de Conakry… Par rapport à la réaction de la France, seul M. Kouchner le ministre des Affaires étrangères multiplie la pression sur la junte. L’Elysée pour sa part n’a encore rien dit sur ces tueries. Peut-on parler d’ambiguïté dans cette politique française vis-à-vis de la Guinée ? En France, la politique de l’Etat ne varie pas d’un ministère à l’autre, vous savez. Il n’y a aucune divergence entre Bernard Kouchner et l’Elysée sur cette question-là, d’autant plus qu’il n’y a pas deux diplomaties. Il y a certes différents centres de pouvoir depuis 1958, avec le fameux domaine réservé de l’Elysée. Si le président Nicolas Sarkozy n’était pas d’accord avec Bernard Kouchner, ou il l’aurait empêché de s’engager, ou il l’aurait rectifié à posteriori. Sinon le Quai d’Orsay n’aurait pas publié ces communiqués, la France est un Etat structuré. L’ambassadeur de France à Conakry Jean Michel Berrit dont le décret de départ était signé depuis longtemps, voit son affectation mise sur le compte de Dadis, il n’en est rien…

 La junte vient de se tourner vers Pékin avec la signature d’un contrat mirobolant de 7 milliards de dollars USD, avec la compagnie China investment fund (CIF), pour contourner sans doute les sanctions des pays occidentaux. Pensez vous que cette option est fiable ?

Le commerce international de la Chine ne prend en compte aucune considération liée aux droits de l’homme ou à l’environnement, c’est un fait. Il y aura toujours des effets d’annonce. Le régime guinéen va brandir cela comme une politique de contre poids à l’ensemble de la communauté internationale. Vous savez, le CNDD pense peut être que les Chinois vont débarquer à Conakry avec 7 milliards de dollars dans les mallettes, ils se trompent, et cela ne résout aucunement le problème du déficit de légitimité interne et externe.

Quel regard critique portez-vous sur l’opposition guinéenne qui vient de subir cette rude épreuve ?

L’opposition guinéenne a fait son unité sur une double problématique : le départ de Dadis Camara et le refus d’un nouveau pouvoir militaire. Bien sûr, une fois passé ce cap, le jeu politique de la concurrence reprendra ses droits, c’est aussi cela la démocratie. Il faudra donner l’occasion aux Guinéens d’évaluer les candidats, leurs capacités et probité, comparer les programmes pour choisir un homme qui serait l’incarnation d’un pays prospère, libre et fraternel…

Par rapport à la sortie de crise en Guinée, avez-vous des recommandations particulières ?

Je crois que l’opposition et les Forces vives abattent un travail remarquable, malgré parfois, la diversité des points de vue de ses différents acteurs. Moi je pense que l’essentiel, c’est de mettre fin à la transition militaire, trouver des acteurs crédibles pour gérer la transition civile, organiser l’élection présidentielle et législative, afin que les Guinéens choisissent librement celui qui va présider à leurs destinées. Mais ce que je crois aussi, c’est que les défis économiques et sociaux à relever sont énormes, le déficit démocratique de ce demi siècle de pouvoir autoritaire a creusé un fossé entre les gens. Le pays n’a pas toujours eu l’occasion de faire un travail de mémoire autour des crimes politiques, ce qui a rendu facile les différentes mutations, de tous ces gens qui se recyclent d’un régime à l’autre, sans avoir assumé leurs actes passés. Mais la réalité sera incontournable : le futur président élu devra gouverner dans un premier temps en associant tout le monde. C’est-à-dire un gouvernement d’union nationale et de redressement. Parce que, après tout, ce qui est plus important, c’est la Guinée…


Interview réalisée par Mamadou Dian Baldé
L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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