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Le premier sentiment que j’ai éprouvé en entendant les propos odieux tenus par M. Ben Sékou Sylla sur les Guinéens à l’extérieur (et non de l’extérieur) a été un sentiment de révolte et de profonde indignation.
M. Ben Sékou Sylla est, à l’heure actuelle, président de la CENI, la Commission électorale nationale indépendante. L’ostracisme qu’il a manifesté ainsi à l’égard d’une fraction importante de la population guinéenne le disqualifie pour l’exercice d’une telle fonction. Qu’il revienne sur ses propos, après avoir été désavoué par les principaux responsables guinéens, dont le général Sékouba Konaté en personne, président de la Transition, ne change rien. L’eau versée ne se ramasse pas.
Ma réaction aux propos misérables de M. Ben Sékou Sylla peut paraître quelque peu tardive. Si elle n’a pas été spontanée, c’est parce que j’ai pris le temps de la réflexion. Plusieurs semaines après ses déclarations, j’ai encore du mal à croire qu’un responsable politique ou de la société civile ait pu tenir un tel langage.
M. Ben Sékou Sylla a estimé que puisqu’il y a parmi les Guinéens à l’extérieur des sans papiers et des repris de justice, ils ne devraient pas prendre part au processus électoral en Guinée. Quelle aberrante extrapolation !
Pendant longtemps, les Guinéens à l’extérieur ont été tenus pour des « anti-guinéens » pour la seule raison qu’ils menaient un combat farouche contre la dictature. Que M. Ben Sékou Sylla en rajoute fait déborder le vase.
Les Guinéens à l’extérieur sont des patriotes qui n’ont jamais renoncé à une parcelle de leur nationalité guinéenne, même quand ils sont porteurs de passeports étrangers pour leur faciliter les formalités administratives et l’insertion dans leurs pays d’accueil.
Ils sont fiers d’être des Guinéens et ils le restent dans tous les gestes de la vie quotidienne. Ils le prouvent tous les jours. Témoin, les transferts d’argent qu’ils font au profit de leurs familles restées au pays. Il est certain que ces montants dépassent de loin les maigres subsides de l’Aide Publique au Développement (APD) dont s’enorgueillissent les bailleurs de fonds occidentaux. Rappelons que pendant des années la Guinée n’a pratiquement rien reçu de la communauté internationale en raison de la politique discriminatoire et injuste de ces bailleurs de fonds sous la férule du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, sous le prétexte irraisonnable que la Guinée ne remplissait pas les « conditionnalités » arbitrairement fixées par ces institutions. J’en appelle aux anciens ministres des Finances qui peuvent en témoigner. Je les invite à révéler les chiffres de l’aide extérieure reçue par la Guinée durant, par exemple, les années 1990 et les années 2000.
Qu’on m’excuse d’insister sur l’aide et le soutien apportés par les Guinéens à l’extérieur à leurs frères et sœurs guinéens à l’intérieur du pays.
Nous, Guinéens à l’extérieur n’en tirons aucune gloriole ni aucune autosatisfaction car c’est un devoir sacré que nous accomplissons ainsi. Selon des estimations très crédibles, nous représentons jusqu’à un tiers de la population guinéenne totale, soit 3 à 4 millions de personnes. La majeure partie de la catégorie adulte de celles-ci fait au moins un geste une fois par mois au bénéfice de parents à l’intérieur du pays. Ce qui représente des dizaines de millions d’Euros par an.
Les Guinéens à l’extérieur se substituent ainsi dans une large mesure à la Sécurité sociale dans un pays où cette dernière ne profite qu’à une infime minorité de la population, à savoir les fonctionnaires (environ 100 000 personnes) et les retraités de la fonction publique qui constituent un nombre encore beaucoup plus restreint. Les Guinéens à l’extérieur comptent bel et bien parmi les principaux bailleurs de fonds du pays. En disant cela, je ne fais que mettre au jour, que dis-je au grand jour, un fait acquis bien caché. C’est une vérité qu’il faut révéler.
M. Ben Sékou Sylla, nous nous déclarons tous des « sans papiers », par solidarité avec nos compatriotes que vous pointez du doigt sans vergogne et avec un mépris insupportable.
Vous nous avez traités de « sans papiers ». Bravo et merci ! Seulement, nous, nous gagnons honnêtement notre vie. Pouvez-vous en dire autant ? Toutes les villas que vous possédez, d’où viennent-elles ? Et surtout, il faut tourner sa langue plusieurs fois dans la bouche avant de parler car votre propre fille et la mère de celle-ci sont réfugiées en France dans les conditions que vous savez.
Vous avez déclaré que nous ne pouvons pas voter aux prochaines élections. Ne savez-vous pas qu’un Guinéen ne perd jamais la nationalité guinéenne, même lorsqu’il en prend une autre ! Vous bafouez un droit fondamental des Guinéens qui est inscrit dans la Constitution, un droit inaliénable et imprescriptible. Il devient évident que vous ne méritez pas de diriger la CENI et, moi personnellement, je demande votre destitution. Ce faisant, je me fais la porte-parole de la majorité des Guinéens à l’extérieur dont vous voyez d’ailleurs les réactions indignées sur le Net.
Dans la foulée, je demande que le « Ministère des Guinéens de l’Extérieur » soit rebaptisé « Ministère des Guinéens à l’Extérieur » pour bien marquer le fait qu’ils ne sont pas exclus de la communauté nationale.
Il faut qu’on en finisse avec cette politique qui refuse de voir en face la réalité guinéenne, à savoir que l’histoire de notre pays a fait qu’il y a des Guinéens à l’intérieur et des Guinéens à l’extérieur. Nous allons combler ce fossé qui a été creusé artificiellement et entretenu pour des raisons politiciennes par des politiciens irresponsables.
Lorsque j’ai écrit au mois d’août dernier un article intitulé « Guinéens de l’intérieur et Guinéens de l’extérieur, même combat », un de nos compatriotes, Ibrahima Kourouma, dans l’un de ses commentaires, s’est fait le porte-parole de certaines personnes qui estiment qu’il s’agit là d’un faux problème. C’est bien l’attitude de ceux qui se voilent la face pour ne pas regarder la réalité dans les yeux. Pauvre de nous, qui refusons obstinément de poser les vrais problèmes afin de les prendre à bras le corps.
Combien de Guinéens à l’extérieur ont tenté le retour au pays natal et se sont heurtés à l’ostracisme farouche de certains Guinéens à l’intérieur tels que M. Ben Sékou Sylla ! Pour 10 candidats au retour, il n’y a pas plus de 1 à 2 au grand maximum qui réussissent à se « dédouaner », pour employer cet horrible terme qui est souvent usité en Guinée, et à se réintégrer, en raison de cette tendance incarnée par M. Ben Sékou Sylla et qui est, malheureusement, profondément enracinée dans notre pays. Une tendance qu’il faut combattre farouchement et extirper totalement de la mentalité guinéenne.
M. Ben Sékou Sylla n’est pas le seul à nous dénier la qualité de Guinéens à part entière. Le nouveau Premier ministre lui-même, M. Jean-Marie Doré, a déclaré devant témoins que « les Guinéens de l’extérieur ne connaissent pas les réalités guinéennes » et qu’ils ne peuvent pas « pour le moment » participer à la Transition en Guinée. On fera appel à eux plus tard, peut-être… Quand on pense que cet homme a été résident à l’étranger pendant des décennies, bien plus longtemps que ceux auxquels il dénie le droit de participer à la Transition, faut-il désespérer de certains responsables guinéens ? Oh que non ! Je ne suis pas de celles ou de ceux qui se résignent.
Si des compatriotes comme Ibrahima Kourouma veulent dire qu’il n’y a pas de différence entre les Guinéens à l’extérieur et les Guinéens à l’intérieur, alors nous disons la même chose, sauf qu’il a tort d’affirmer que de parler de ces deux catégories est un faux problème. Car le problème est bien réel et il est vain de chercher à l’éluder.
J’appuie bien fort la proposition de quelques-uns de nos compatriotes qui soutiennent qu’il faut mettre sur pied un Haut Conseil des Guinéens à l’Extérieur qui devrait constituer un puissant lobby pour peser sur les destinées de notre pays. De tels Conseils devraient se mettre en place dans chacun des pays du monde où résident des Guinéens. Ces Conseils, qui peuvent s’appeler autrement, se regrouperaient par continent, en Afrique, en Europe, en Amérique et en Asie. Au sommet de la pyramide, il y aurait le Conseil Mondial des Guinéens à l’Extérieur, qui tiendrait une Assemblée annuelle en Guinée et qui désignerait des représentants à l’Assemblée nationale.
Je propose que nous fassions une pétition pour demander la refonte totale de la CENI et, par conséquent, le remplacement de M. Ben Sékou Sylla par une personnalité de la société civile qui soit plus consensuelle.
Que les Guinéens à l’intérieur et les Guinéens à l’extérieur se donnent la main pour doter notre pays d’institutions républicaines solides et pérennes, et nous pourrons sortir la Guinée du sous-développement en 5 à 10 ans, c’est-à-dire à court ou à moyen terme. Nous avons les ressources matérielles et humaines pour réaliser une telle performance. C’est un défi qui est à portée de main et que nous pouvons relever.
Sanaba Coné Camara
www.guineeactu.com
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