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Comme il fallait s'y attendre, le Premier Ministre, M. Lansana Kouyaté a été limogé par un décret présidentiel lu mardi soir sur les ondes de la RTG. Un décret qui a d'ailleurs suscité des sentiments mitigés en Guinée, d'autant qu'il constitue pour les uns, une libération et suscite chez les autres un sentiment d'inquiétude face l'avenir. En démettant le PM Kouyaté de ses fonctions, le Général L. Conté vient de rappeler sa volonté de rester seul maitre à bord. Assurément, nous sommes donc revenus à la case de départ! Quelle analyse peut-on en faire ? Et bien très peu, d'autant plus que, tout ou presque a été dit. Néanmoins, au risque de se répéter, on est tenté par quelques constats: le retour des anciens Ministres jugés responsables de crimes économiques dont les conséquences furent le soulèvement populaire de Janvier-Février 2007. C'est l'une des conséquences majeures d’un accord qui a été mal négocié. Dans la précipitation, l'exclusion et la mégalomanie, en effet, nos forces sociales (Syndicats et Société Civile) auraient fait preuve d'un manque fatal de rigueur et de vigilance par rapport à la mise en place des accords tripartites et au choix de celui qui devait traduire ces accords dans les faits. En faisant cohabiter les accords et la Constitution (sans modification de toute ou partie de celle-ci), on venait d'anéantir l'énorme sacrifice en vies humaines consenti par le peuple de Guinée lors des évènements douloureux du début de l'année 2007. Car de toute évidence, ces accords étaient devenus dès lors, mort-nés. A cet imbroglio institutionnel, est venue s'ajouter l'incompétence d'un homme qui avait pourtant suscité beaucoup d'espoirs. Et, l’espoir de voir poser des bases solides pour un nouveau départ de la Guinée s'est, durant les 15 mois passés de Lansana Kouyaté à la primature, progressivement volatilisé pour céder la place à la déception, la frustration et au sentiment d'exclusion. Ainsi, à un "PM-messie", s'est substitué un PM controversé. A raison, la plupart d'entre nous, avions dénoncé ses dérives. Mais à tort à mon avis, nous avons fini par personnaliser le débat politique en Guinée. Nous nous sommes tous focalisés sur la personne de L. Kouyaté, sans soutenir une solution de rechange. Nous sommes allés, jusqu'à nous opposer à la dernière grève que voulaient déclencher les syndicats, au prétexte qu'elle servirait plutôt la cause de Lansana Kouyaté! Ainsi, le seul combat qui avait valu à nos yeux, était le départ (quel que soit le prix à payer) de Kouyaté. Ce faisant, en oubliant qu'à force de nous acharner uniquement sur le PM, nous préparions le terrain pour le retour de ceux que le peuple avait chassés du pouvoir pour incompétence et crimes économiques; ceux à cause desquels nos compatriotes furent affamés, torturés puis abattus comme du gibier! Les quelques réactions (parfois démesurées et subjectives), principalement sur la presse en ligne, par rapport à ce limogeage, n'en est que l'expression du caractère « règlement de comptes au PM » qu'a pris le débat politique en Guinée. Seulement voilà, ce limogeage est un couteau à double tranchant. S'il sanctionne un PM indélicat et tombé en disgrâce aux yeux du peuple, il n'en demeure pas moins que c'est tout le peuple de Guinée qui vient d’être sanctionné. Ce qui apparaît comme une sanction individuelle est en réalité une sanction collective et un retour à la case de départ! Il est donc à constater avec tristesse que nos centaines de morts, de blessés et nos dizaines de femmes violées, n’auront en fin de compte, servi à rien ! La question de savoir ce qu'il faut attendre de l'équipe qui sera mise en place dans les jours à venir, est sans intérêt, d'autant plus que le nouveau PM a été désigné dans les mêmes conditions qu'un certain Lamine Sidimé ou Cellou Dalein Diallo. En d'autres termes, choisi par le président lui-même, proche de ce dernier, ancien Ministre et n'étant lié à aucun accord avec les forces sociales. Bref, c'est un retentissant défi que le président Conté vient de lancer aux acteurs des accords tripartites; accords qui devaient, il faut le rappeler, mettre un terme à la corruption, aux détournements des deniers publics, à l'impunité, aux violations des droits de l'homme, au déficit de démocratie et à la mal gouvernance. Dans ces conditions, la question de savoir ce que comptent faire les syndicats et la société civile, revêt quant à elle toute son importance, d'autant plus que, de leur réaction dépendra l'orientation politique et économique que prendra la nouvelle équipe gouvernementale. Reste à savoir enfin, ce que compte faire la classe politique. En effet, on peut se demander aujourd’hui si la classe politique en général et l’opposition en particulier, saisira cette occasion pour s’imposer dans un domaine qui est traditionnellement le sien, mais qui, de par son inertie et ses divisions, lui a été soufflé par les syndicats et la Société civile. Avec l’étiquette de la « Guinée des occasions ratées », le doute est permis. En somme, si ce décret continue de provoquer des sentiments mitigés parmi les Guinéens, on peut s'accorder à dire par ailleurs qu'il ouvre inéluctablement une période d’incertitude politique pour ce petit pays aux immenses ressources minières et agricoles, mais dont la population reste (pour cause d'instabilité politique et de mauvaise gouvernance) l’une des plus pauvres de la planète. En remettant en cause, l’esprit même des accords tripartites, le président Lansana Conté n’aura fait que renouer avec une habitude bien connue en Guinée : le perpétuel recommencement ! Ismael Souare, RFA
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