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Monsieur le Premier ministre, Je me dépêche de vous écrire avant que le poison du pouvoir ne vous monte à la tête. A supposer toutefois que sous nos doux cieux d’Afrique, la parole du petit peuple intéresse encore les demi-dieux qui nous gouvernent. Ainsi donc, Lansana Kouyaté est parti ! Foin de larmes de crocodile, nous ne le regretterons pas ! Ce fut sur tous les plans un premier ministre catastrophique : une administration clanique, une gestion économique brouillonne caractérisée par l’amateurisme et la malversation ; un incroyable mépris de la loi et d’abord de la fameuse feuille de route qui constituait pourtant l’unique base de sa légitimité. Je ne parle pas de ses mauvaises fréquentations internationales et de ses méthodes policières expéditives dignes de ce régime tortionnaire d’antan qu’il croyait naïvement pouvoir réinstaurer…Un mois de plus, et cet homme nous menait tout droit à la guerre civile ! Reconnaissons tout de même qu’il a réussi l’impossible : redonner à Lansana Conté une virginité politique absolument inespérée ! Un comble ! Ainsi donc c’est vous que le décret présidentiel pour ne pas dire le fait du prince, a désigné pour gérer dorénavant les affaires du pays. Si le départ de Kouyaté nous réjouit, votre nomination ne nous fait pas déborder d’enthousiasme. Notre longue, notre triste, notre catastrophique expérience de Guinéen nous a clairement ouvert les yeux, Monsieur le Premier ministre. Nous savons maintenant qu’en politique, le poison a souvent un goût de miel et que les anges, au faîte du pouvoir, se transforment très vite en démons. Vous pouvez faire tous les beaux discours que voulez, nous soûler de promesses et de belles intentions, nous ne vous jugerons que sur vos actes. En cinquante ans de chaos, le vacarme de la démagogie ne nous impressionne plus. Alors, de grâce, Monsieur le Premier ministre, rangez les micros et retroussez les manches ! Nous vous féliciterions plus tard si et seulement si vous réussissiez à nous dépêtrer de l’immonde marécage dans lequel nous ont plongés un demi-siècle d’irrationnel économique et de fumisterie politique. C’est une vieille coutume, en haut lieu que d’aligner les priorités quand on s’installe pour la première fois dans les palais et les ministères. Voilà en général, ce qu’on a coutume d’entendre : aujourd’hui l’électricité, demain l’eau chaude, puis l’inflation, puis la transformation des matières premières, puis le volume des exportations, puis... Cette ritournelle-là, nos radios nous la distillent depuis que nous étions tous petits et vu le résultat que cela a donné, je suis tenté de dire : chantons autrement, inversons l’ordre des priorités. L’économie, l’économie, l’économie, on ne parle que de ça en Afrique ! A croire que le continent se résume à un simple tube digestif ! Arrêtons de nous conduire en aveugles : ce n’est pas notre économie qui est malade, c’est notre société ! Nos problèmes économiques ne sont pas une cause mais une conséquence. Restaurer l’économie revient d’abord à restaurer le tissu national terriblement lacéré par les discours néfastes, l’esprit de clan et la ségrégation. Rien de bon ne se fera en Guinée tant que le gouvernement n’aura pas pris l’initiative de recoudre ce tissu-là. Et réconcilier les Guinéens (liés par le sang et par des siècles et des siècles d’histoire commune) n’a rien d’insurmontable. Quelques paroles apaisantes et quelques gestes symboliques suffiraient largement. Votre premier devoir (bien avant le prix de l’essence ou du bourakhé), c’est de redonner à chaque composante de la Guinée le sentiment de faire pleinement partie de la nation. Juste le temps de nous faire oublier les discours blessants de naguère ! Vous verrez qu’après cela, les replis identitaires et les frustrations communautaires disparaîtront d'eux-mêmes… L’Etat, dans tous les pays (surtout ceux en voie de formation nationale) ne se définit pas comme un simple instrument juridique et institutionnel, il représente aussi un miroir qui doit refléter la diversité ethnique, régionale et religieuse. Aucune démagogie ne peut effacer cette vérité-là. Même les vieilles nations d’Europe et leurs ministres de la diversité n’ont pas échappé à cette règle élémentaire de la vie en commun. Nous sommes des Africains et nous savons tous que quand le maigre morceau de viande retient toujours au même enfant, il finit par quitter la famille. Qu’est-ce qui donc a fait exploser le Libéria et la Côte d’Ivoire, le Rwanda et le Kenya ? Au contraire, lorsqu’aucune communauté ne se sent exclue, l’intégration sociale et culturelle se fait le plus naturellement du monde (cf. le cas du Mali ou du Sénégal). A cet égard, nous attendons avec une extrême vigilance le gouvernement que vous vous apprêtez à former : - si vous privilégiez votre village, votre ethnie ou votre région, nous vous condamnerons de la même manière qu’hier nous avions condamné Lansana Kouyaté - si vous ouvrez les portes du gouvernement aux vieux vautours qui ont ruiné notre économie, vous exposeriez notre pays à un risque d’explosion encore plus grave qu’en janvier 2007. Monsieur le Premier Ministre, redonnez-nous le goût d’être guinéens, celui de vivre et de travailler ensemble dans l’harmonie interethnique et la fraternité et vous obtiendrez des miracles dans le domaine économique comme dans tous les autres secteurs de la vie nationale ! Sinon, vous risquez comme votre prédécesseur, de passer sous la trappe de l’Histoire, chassé sous nos quolibets et abasourdi par nos huées.Sinon, vous risquez comme votre prédécesseur, de passer sous la trappe de l’Histoire, chassé sous nos quolibets et abasourdi par nos huées.Tierno Monénembo
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