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Même pendant la dictature avec le pillage des richesses minières du pays, Karim Conté pouvait encore se permettre d'acheter des médicaments pour sa famille et habiller d’une nouvelle tenue sa femme pendant le mois sacré musulman du ramadan.
Quand les Guinéens ont choisi leur Président démocratiquement élu pour la première fois, l'année dernière, ils pensaient que leur vie ne pourrait que s'améliorer. Mais au lieu de cela, les prix ont connu une spirale d’augmentation hors de contrôle. Il s’y ajoute la misère pour ce pays ouest-africain où les gens ont depuis longtemps souffert du colonialisme, de la mauvaise gouvernance et du règne des militaires.
« J'ai banni la viande, le poisson et le poulet de mon alimentation parce que ces choses sont devenues un luxe pour les Guinéens » dit ce père de famille de 62 ans et père de 14 enfants. « Quand ma femme me demande si j'ai envie de manger de la viande, je fais semblant que je ne l'entends pas. Si elle insiste, je fais semblant d'être malade parce que je ne veux pas qu'elle sache que je ne peux pas l’acheter. »
Les analystes incriminent la mauvaise gestion du pays précédemment, par la junte militaire qui s'est emparée du pouvoir en 2008 et l’utilisation de la planche à billets pour de l'argent supplémentaire, uniquement pour payer les énormes factures des membres du gouvernement. D'autres disent que les prix abusifs sont le fait de commerçants inquiets et ça ne fait qu'aggraver la situation.
Avec le désespoir financier secouant actuellement la Guinée et qui menace de continuer à attiser les tensions ethniques du pays qui se sont exacerbées pendant la campagne électorale avec leur conséquences négatives, certains blâment la flambée des prix sur les membres du groupe ethnique dont le candidat a perdu le scrutin historique, bien que l’on sache que la mauvaise gouvernance et les détournements par les élites dirigeantes du pays sont des facteurs importants de la situation actuelle du pays.
Même le nouveau Président Alpha Condé a dit qu'il combattra les hommes d'affaires peuls qui ont financé la campagne de son adversaire, les qualifiant de « mafia économique qui ont appauvri notre pays ».
Rares sont les familles qui mangent trois repas par jour maintenant. Un sac de 50 kilogrammes de riz qui coûtait 150.000 francs guinéens (environ 20 $) avant le deuxième tour de scrutin, a augmenté de 60 pour cent, à 240.000 francs (32 $) depuis qu’Alpha Condé a pris ses fonctions le 21 décembre. Un carton de 30 kilogrammes de sucre coûte maintenant le double, passant de 250 000 FG (34 $) à 500.000 francs (67 $).
Ibrahima Keita a deux épouses et 10 enfants à nourrir et envoyer à l'école avec un salaire mensuel de seulement 680.000 francs ($ 91), travaillant pour une société de sécurité privée. Ce ne sera pas suffisant pour lui pour s’acheter trois sacs de riz avec son salaire actuel.
« J'ai dit à mes femmes, qu’elles doivent aller travailler si elles veulent nourrir leurs enfants », dit-il tristement, et d’ajouter « moi, je n’en peux plus ».
La Guinée est pourtant le premier producteur mondial de bauxite, une matière première utilisée pour fabriquer l'aluminium, et produit aussi des diamants et de l'or. Pourtant, ces richesses minérales ont été gaspillées par une mauvaise gestion depuis l'indépendance du pays en 1958.
Et comme dans beaucoup d'anciennes colonies d’Afrique, l'économie guinéenne est encore dépendante de l'importation de produits de base, même après des décennies d’échanges commerciaux tout est fait pour avantager les économies des anciens colonisateurs européens. Ce qui a rendu la Guinée vulnérable aux fluctuations monétaires.
Les finances du pays ont été laissées en ruines après près d'un quart de siècle de règne de l’ancien Président Lansana Conté, qui a pillé les coffres de l'État, et rendu sa famille immensément richissime. En 2006, la Guinée a été élue le pays le plus corrompu d'Afrique par Transparency International.
Après la mort de Lansana Conté à la fin de l’année 2008, une junte militaire a pris le pouvoir et l'inflation a été alimentée par l'impression d'argent supplémentaire. En effet, l’homme fort du pays ordonnait à la banque centrale d'envoyer un camion plein de liquide chaque semaine au camp militaire d'où il dirigeait de main de fer le pays, et ce jusqu’à son départ en exil après avoir survécu à une tentative d'assassinat. Un gouvernement de transition intérimaire a ouvert la voie et permis le vote historique de Novembre dernier.
« La gestion catastrophique de la transition a tué l'économie guinéenne », déclare l'analyste financier Thierno Saidou Diakité et d’ajouter : « Notre argent se tarit ... Les militaires ont vidé les caisses de la banque centrale. »
Oumar Barry, contrôleur financier à Pride Finances Guinée qui fait des prêts en microcrédit à des Guinéens, explique quant à lui que la crise économique avec la flambée des prix des denrées alimentaires fait que nombreux sont ceux qui n’arrivent pas à honorer le remboursement de leurs dettes.
Et pour certains, la colère est orientée vers les commerçants peuls, dont le candidat favorit Cellou Dalein Diallo a été battu par Condé à la dernière Présidentielle de Novembre.
« Le prix est abaissé si c'est un client peul qui vient acheter, mais si c'est un malinké, un soussou ou un forestier, les commerçants peuls triplent le prix", se plaint Cheick Oumar Keita.
Mamadou Taha, un homme d'affaires peul qui importe du matériel électronique, déclare que ses collègues craignent le nouveau gouvernement d’Alpha Condé qui est anti-Peul et les commerçants essayent donc simplement de se protéger face à l'incertitude financière et économique du pays. « Ils ont vendu les marchandises qu'ils avaient stockées et ils ont mis l'argent dans des banques étrangères », a-t-il dit. «Ce n'est pas malicieux, mais simplement pour protéger leurs biens. »
Pour éviter le chaos, le nouveau gouvernement guinéen a décidé d’importer du riz et de recruter des gens pour le vendre jusqu'à ce que les choses se stabilisent mais on ne sait pas combien de temps il peut se permettre de procéder ainsi.
« Le changement promis par le Président Alpha Condé viendra d'une façon ou d'une autre. Rien ne va nous arrêter » déclarait récemment le ministre du commerce Mohamed Doumbouya Dorval à la radio télévision nationale. Pendant ce temps, les Guinéens sautent des repas et craignent les sollicitations en ces moments difficiles.
« Maintenant, quand un membre de ma famille me donne une ordonnance, je cours emprunter de l'argent pour sauver la face de telle sorte que je ne perde pas l'autorité que j'ai dans ma famille », confie Karim Conte. « Ce n'est pas facile. » ajoute-t-il.
8 mars 2011
Boubacar Diallo Associated Press
Source: http://hosted.ap.org/dynamic/stories/A/AF_GUINEA_POVERTY_DEEPENS?SITE=ORMED&SECTION=HOME&TEMPLATE=DEFAULT
www.guineeactu.com
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