dimanche 31 août 2008
Les Guinéens de Lausanne appellent leurs compatriotes au dialogue constructif pour le changement
Mamadou Ly

Ce samedi, 16 août 2008, la grande salle des fêtes de la commune de Renens, près de Lausanne, la métropole du canton de Vaud, s’est parée de ses plus beaux atours pour accueillir une grandiose manifestation : « La première journée culturelle guinéenne à Lausanne ».

Organisée par l’Association des ressortissants guinéens et sympathisants du canton de Vaud (ARGSCAV), de concert avec l’ONG tchadienne TCHAPE (Tchad Agir pour l’Environnement), cette manifestation exceptionnelle - la première du genre en Suisse - a connu un succès éclatant.

D’habitude, comme l’a si bien dit l’un des invités, les Africains se réunissent pour organiser une soirée dansante. Cette fois, celle-ci a été précédée d’une journée culturelle à laquelle ont pris part d’éminents écrivains et hommes politiques guinéens, tchadiens et africains en général, pour réfléchir sur l’avenir de la Guinée et de l’Afrique.

On pourrait s’étonner de l’association Guinée-Tchad. Celle-ci s’explique d’abord par la longue amitié que le président de l’ARGSCAV, Mamadou Ly, a nouée avec le président de TCHAPE, M. Abdoulaye Yaya Ali , mais aussi en raison de la communauté de destin entre ces deux pays. « Fille aînée de l’Afrique francophone », comme l’a rappelé l’un des invités d’honneur de la Journée culturelle, l’écrivain tchadien Ndjékéry Noël Nétonon, la Guinée a connu les mêmes drames que le Tchad, chacun de ces deux pays dans leurs « camps Boiro » respectifs.

C’est à 15 heures que la manifestation a commencé par le mot de bienvenue de Mamadou Ly, le président de l’ARGSCAV, suivi par celui de Kaba Arafan, conseiller politique et repésentant de l’Ambassadeur de Guinée en Suisse, Mohamed Camara. Le diplomate a notamment incité la communauté guinéenne à prendre part au développement du pays.

Vivant à Lausanne depuis 43 ans, Aribot Boubacar, pharmacien et doyen de la communauté guinéenne en Suisse, a évoqué avec émotion son enfance à Boffa. Puis, il s’est demandé s’il y a vraiment lieu de fêter le Jubilé de la Guinée avec le bilan que l’on sait, avant de mettre en garde, en tant que pharmacien, les jeunes immigrés guinéens contre la drogue qui commence à sévir dans leur milieu.

Les thèmes des conférences portaient notamment sur « la gouvernance, l’histoire récente de la Guinée, l’immigration en Europe de la jeunesse guinéenne et africaine, l’intégration dans les pays hôtes et l’investissement au pays d’origine ».

La table d’honneur du praesidium était impeccable : il y avait le professeur Mohamed Alioum Fantouré, ancien directeur Afrique de l’Onudi à Vienne, en Autriche, et auteur, entre autres, du célèbre roman « Le cercle des tropiques », Grand Prix d’Afrique noire 1973 ; Issa Ben Yacine Diallo, diplomate de carrière, qui a été successivement directeur de cabinet du Secrétaire général des Nations unies, Perez de Cuellar, secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) à Addis Abeba et représentant spécial du Secrétaire général en Angola ; René Alsény Gomez, ancien ministre et auteur du dernier témoignage paru sur le Camp Boiro ; Madame Mariama Kesso Diallo, sociologue, éducatrice, consultante à l’Unesco et auteure d’un récit autobiographique sur l’exil, « La Chance » ; l’ingénieur et écrivain tchadien Ndjékéry Noël Nétonon ; enfin, votre serviteur, auteur, entre autres, de « Abdoulaye Wade - Sa pensée économique - L’Afrique reprend l’initiative ».

Avant de passer aux interventions des conférenciers, les délégués des Associations des résidents guinéens des cantons de Berne, la capitale politique de la Suisse, de Genève, et de Zürich, la métropole économique, ont tenu à saluer l’assistance, qui comptait quelque 500 participants dont des représentants de la municipalité de Renens, des sympathisants lausannois et d’autres personnalités, comme Madame Adji Baud Barry, Administratrice du site Internet Guineeactu.com ou le résident en Guinée et ressortissant chilien, German Herrera, informaticien de haut niveau et ancien fonctionnaire des Nations unies.

Signalons que sur une proposition de la délégation de Zurïch, présentée par Ly Elhadji Baïla, la Fédération des associations guinéennes en Suisse verra bientôt le jour, à l’instar, par exemple, de la Coordination des associations guinéennes en France (CAGF).

C’est à notre compatriote genevois Samoura Djély Karifa qu’il est revenu l’honneur de jouer le rôle de modérateur de cette journée culturelle dont la première partie était faite d’une série de conférences des invités d’honneur. Homme de lettres, poète et artiste, Samoura a d’emblée placé cette journée sous le triple signe de « Kola - Kouma - Kora » : la kola, denrée à forte charge symbolique en Afrique, présente dans toutes les cérémonies sociales et réligieuses ; la kouma, qui signifie la parole, que Samoura invoque par allusion aux conférences et aux débats qui s’ensuivront ; la kora, l’instrument par excellence de la musique ouest-africaine, en référence à la grande soirée artistique qui sera animée, après les conférences, par les deux plus grandes stars de la musique guinéenne actuelle, Maciré Sylla et Ibro Diabaté.

En signe d’hospitalité, le modérateur Samoura a invité l’hôte tchadien, Ndjékéry Noël Nétonon, à ouvrir la série de conférences.

Ne revenons pas en détail sur les différentes interventions, qui ont été denses, claires, concises et enrichissantes.

Rapppelons simplimplement que, selon le professeur Mohamed Alioum Fantouré, « la Guinée a perdu sa chance ». C’est un pays qui ne compte que quelque 250 familles, mais qui a vu a vu se succéder à sa tête, depuis 1984, 22 Gouvernements. Nous sommes passés, dit-il, de « l’univers carcéral à l’univers corrupteur ». Il reste, cependant, une voie à trouver, qui sera « l’autre utopie », qu’il appelle de tous ses vœux, et qui sera peut-être celle que propose le professeur Edgar Gnansounou, ingénieur et chercheur à l’Institut Polytechnique de Lausanne, comme on le verra plus loin.

Pour Issa Ben Yacine Diallo, « L’Afrique une et indivisible n’existe pas. Elle est à construire ». « On observe que le Guinéen a quelquefois du mal à distinguer le pied droit du pied gauche, mais il est fier ». Traduisons : il est orgueilleux.

« C’est le changement institutionnel qui doit primer, et ouvrir la voie au changement politique », résume le doyen Issa, au terme de plusieurs décenies de méditation politique, une longue expérience qui nous permet de croire qu’il a raison. Et le diplomate de donner une définition succinte mais pertinente de la démocratie, l’ultime instrument du changement : « La démocratie, dit-il, est une négociation entre opinions modérées », définition qu’il appuie d’une citation du Mahatma Ghandi : « Je suis pour le compromis parce que je ne suis pas sûr d’avoir raison ».

Dans le témoignage d’un vécu partagé, poignant, plus qu’émouvant, de sa voix cristalline et toute radiophonique, Mariama Kesso Diallo a rendu hommage aux candidats à l’exil qui ont voulu fuir l’univers carcéral guinéen, en résumant l’expérience, racontée dans son livre, qu’elle a vécu avec ses trois enfants durant la fantastique odyssée qui les a conduits de Conakry à Abidjan, en échappant chaque fois de justesse aux sbires de la police d’Etat, en traversant en pirogue le fleuve Mano en crue à la frontière libérienne…

René Alsény Gomez a expliqué comment il a pu survivre, grâce essentiellement à la foi religieuse, à huit années d’incarcération au camp Boiro, et a illustré cet univers carcéral par une exposition de photos et de documents inédits.

J’ai pris la parole en dernier, pour tenter de tracer le cheminement qui peut nous conduire de la diversité ethnique à l’unité nationale (voir le texte de mon intervention en ligne sur www.guineeactu.com). Une intervention qui a été suivie d’une discussion vive, mais saine et enrichissante.

Rebondissant sur mon intervention, au cours des débats - qui ont débuté à 18h30, après une pause d’une demi-heure -, par une interrogation pertinente, l’ingénieur et chercheur béninois, Edgar Gnansounou, professeur à l’Ecole Polytechnique de Lausanne, a déclaré que nous ne pouvons pas construire l’avenir si nous ne règlons pas nos problèmes avec le passé. Pour lui, on ne peut pas construire le futur en étant ancré sur le passé. Après quoi, il a posé une question redoutable : « L’ethnie peut-elle être un élément structurant de nation ? » Pour y répondre, il faut « inventer une autre utopie pour le futur », a-t-il suggéré. Vaste programme.

Se rappelant au souvenir de la communauté guinéenne, après une longue éclipse, l’ancien leader du mouvement étudiant dans les années 1990 à l’Institut Polytechnique de Conakry (IPC), Atigou Bah, a interpellé vivement les doyens de la communauté, leur reprochant, dans un discours véhément, de ne pas épauler les jeunes diplômés guinéens, contrairement à leurs collègues sénégalais, par exemple, invitant les jeunes à dépasser le strict cadre des associations pour passer à l’action politique. Pour joindre le geste à la parole, Atigou a annoncé qu’il va lancer prochainement la création d’un parti politique.

Les débats ont été animés par de nombreux intervenants, dont Bah Thierno Oumar, Gérard Camara, Millimono, Mme Kourouma…

Sur ces entrefaites, le coup des 22 heures a sonné. Dans une passionnante envolée lyrique, le modérateur, Samoura Djély Karifa qui, lui, est fier de se réclamer de la longue lignée aristocratique des « Gens de la parole », a clôturé les débats. Pour faire place à la seconde partie de la Journée culturelle, une soirée artistique enchanteresse qui a rempli la salle des fêtes de Renens de plus d’un millier de personnes venues applaudir les deux plus grandes stars de la musique guinéenne à l’heure actuelle, Maciré Sylla et Ibro Diabaté.

Alpha Sidoux Barry, membre de la rédaction de www.guineeactu.com,
depuis Lausanne


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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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