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Les décombres sont les débris d'un édifice en ruines ou écroulé. Vous savez ou vous allez voir qu'il ne s'agit pas d'un excès de langage et qu’à part toute apparence, ce sont des décombres qui caractérisent la République de Guinée, aujourd’hui. Naturellement ceux de la minorité des Guinéens plongés dans les affaires lucratives de toute nature et vivant dans des villas luxueuses et dans des conditions bien au-dessus du standard de vie moyen, ne voient pas les décombres du pays. Quand je vois la ville de Conakry, capitale et vitrine du pays, qui se limitait lors de mes années de Lycée (1949-1956) à la presqu'île de Kaloum, je vous assure que sans aucun esprit pamphlétaire, c'est vraiment une image de ruines qui s'offre aux yeux. Déjà (1916 - 1925), cette ville passait, selon le gouverneur de la Guinée alors française J.L. Georges POIRET, "pour la plus belle ville de la côte occidentale d'Afrique". Sidikiba KEITA rappelait récemment sur les sites internet dans "Le destin brisé de Conakry" le texte du gouverneur Georges POIRET (voir "Mamadou et Bineta sont devenus grands", édition 1958, page 36). La Guinée d'aujourd'hui est à l'image de Conakry, couverte de ruines. Ruines des choses; ruines des dogmes, reçus de la colonisation et puis du socialisme révolutionnaire et surtout ruines des dogmes qui semblaient enracinés dans nos traditions ancestrales; ruines des institutions ou ce qui en tient lieu ; ruines des infrastructures; ruines de l'économie. J'ai écrit par ailleurs que depuis l'indépendance, nous avons méconnu trois choses importantes tout en faisant semblant de les mettre en place. Ces trois choses ou leurs fausses images que je rappelle sont: - l'esprit de Loi, - le souci de l'unité nationale, - la vraie pratique de gouvernement d'union et de démocratie nationale. J'ai dit l'esprit de Loi et non des lois dont nous avons une armature qui n'est qu'un champ de ruines, parce que jamais appliquée. J'ai dit l'unité nationale qui était réelle en 1958 et qui a été, depuis, malmenée avec deux pics : la mise à l'index des Peuls en 1976 et des Malinkés en 1985. C'est la solidité de la fraternité qui anime le peuple guinéen dans une solidarité de type familial, au delà des textes législatifs qui faisaient de lui une république qui a, sur ce point, limité jusqu'ici, l'étendue des ruines. J'ai parlé de souci de gouvernement d'union et de démocratie nationale qui n'a été jusqu'ici que de la poudre aux yeux. Les semblants d'union n'ont reposé dans les décombres généralisés que sur les intérêts égoïstes des participants à la mascarade en laquelle aucun acteur ne croit réellement. Les ruines qui recouvrent la Guinée ne sont pas l'œuvre d'un cataclysme unique et fortuit. Des Guinéens ont en tête un aperçu de la chronique du long glissement, des écroulements successifs qui ont accumulé ces énormes tas de décombres sous lesquels la Guinée se trouve ensevelie. Ces décombres sont l'aboutissement et la conséquence de la frénésie puis de l'aveuglement à suivre, après l'indépendance, l'expérience empruntée au camp socialiste avec sa négation de tout ce que l'être humain a de sacré. Au sortir de cette expérience, ce fut la plongée sans aucune hésitation et sans armature, dans le sacro-saint des temples du capitalisme mondial, rebaptisé économie de marché (Banque mondiale, FMI). Nous souffrons en Guinée des déséquilibres créés par la Révolution du PDG entre ceux qui, minoritaires, pouvaient apporter quelque chose de constructif et la masse d'arrivistes sans aucune vision de l'avenir guinéen. Le déboussolèrent de la population causé par toutes sortes d'excès de la Révolution sous la première République, s'est poursuivi, sous d'autres formes depuis 1984, conduisant au renforcement de société à structures bloquées. C’est sur cette société bloquée puis en ruines qu'ont commencé divers dysfonctionnements et qu'a prospéré la criminalité de toute nature. Contrairement à ce que certains croient, la société guinéenne bloquée par la bureaucratie du PDG avait déjà engendré, malgré le quadrillage de la population, la criminalité par le vol. Aussi l'Assemblée Législative avait-elle adopté la Loi n° 29/AL/76 du 4 octobre 1976 portant sur la répression du vol. Cette loi, malgré des dispositions très rigoureuses, n'avait pas empêché les voleurs de mener activement leur besogne "de nuit comme de jour" comme le précisait Sékou Touré qui déclarait déjà dans le numéro de janvier 1970 de Hiroya: "Dans les entreprises comme dans les banques, dans les magasins généraux comme dans les coopératives et les entreprises d'Etat, partout les finances sont menacées devant la ruée et la rapacité des comptables" (voir également Horoya n°2248 du 14-20 décembre 1976, pages 34-48). En fin d'année 1981, face à la recrudescence des vols à Conakry, le Président guinéen autorisait les citoyens guinéens et les étrangers résidant en Guinée, "à abattre les voleurs avec les moyens à leur disposition ... pour sauver la société guinéenne en œuvrant à sa sécurité" (AFP du 10 décembre 1981). Ce rappel montre que les décombres recouvrant la Guinée étaient déjà une réalité malgré les slogans longtemps à la mode à Conakry clamant que les voleurs et les malfrats étaient des tares qui ne se rencontraient que dans les pays néo-colonisés comme la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Ces tares existaient bel et bien en Guinée sous le régime du PDG, ils n'ont fait que s'amplifier sous le régime de Lansana Conté. Le délabrement de l'Etat guinéen amène la population guinéenne, aujourd'hui, à des invocations de toutes sortes. Des prières collectives sont demandées, des immolations de sacrifices (bœufs, moutons, chèvres, etc.) sont organisées. Des organisations et des associations animées par des volontaires sont sur la brèche pour venir à bout des décombres. Il s'en est suivi un extraordinaire foisonnement d'ONG et d'expression écrite qui montre que nos compatriotes ne manquent pas d'idées (premier capital dans le relèvement d'un pays) pour changer les hommes et les choses de Guinée. Je m'en tiens ici aux écrits. La presse-papier, la presse électronique et des livres informent les Guinéens aux quatre coins du monde sur l'urgence qu'il y a à sauver la Guinée de l'enlisement total. Dans les écrits, les tons, les approches peuvent être différents mais la préoccupation majeure est le souci de sauver la Guinée. Chacune ou chacun parle du pays non pas seulement comme une institution juridique : la République de Guinée mais comme de sa famille. Cette approche peut être un motif d'espérance commune des Guinéens en l'avenir de leur pays. C'est pourquoi ma surprise a été grande de lire un article récent du Doyen BA Mamadou, Président d'honneur de l'UFDG disant que "La Guinée n'est pas une famille, elle est une République". Quand on connaît le degré d'engagement politique du Doyen BA, on a du mal à comprendre ce message. Titi SIDIBE, a, me semble-t-il, répondu à cet article de façon circonstanciée et j'adhère sans réserve à son argumentaire qui est que "La Guinée est bien une famille". Le concept de famille qui n'élimine pas l'institution juridique de république a une telle charge affective qu'elle ne peut apparaître que comme positif, dans le cadre de la consolidation d'un Etat-nation en formation comme le nôtre. Le fait de considérer la Guinée comme une famille ne peut en aucune façon signifier une démarche d'exclusion et encore moins de racisme envers qui que ce soit du moment qu'un étranger peut intégrer cette famille-Guinée par voie légale. Mais comme l'écrit si justement, à propos d'autre chose, Mamadou Billo SY SAVANE dans "Malheureuse initiative de la F.A.G.A.F. (Fédération des associations guinéennes et africaines de France)": "Tout compte fait, le Net a du bon", cela peut signifier la diversité d'opinions sur le Net. Dans le propos de SY SAVANE, il m'a semblé qu'il s'adresse plus à l'initiateur de la rencontre qu'à celui qui a diffusé l'information et il soulève un problème important : celui de l'activisme stérile qu'on sait ne déboucher sur rien de concret pour la Guinée car comment peut-on en effet imaginer le Président de la République française assister à une rencontre d'associations africaines ? Un peu de sérieux quand même! Jacques Kourouma qui a rendu compte de l'initiative de la F.A.G.A.F. dans "Inédite rencontre en perspective" ne peut pas être mis en cause dans cette affaire puisqu'il l'a fait avec toutes les réserves en s'interrogeant: "Réussira ou réussira pas la F.A.G.A.F. ?" L'extraordinaire herbier que constituent les écrits des Guinéens sur nos différents problèmes politiques et sociaux est ce qu'il ya de plus réconfortant dans ces années de décombres de la Guinée. C'est une situation de silence absolu qui aurait été d'une angoisse insupportable pour ceux qui réfléchissent. Pour les autres, c'est une certaine ignorance qui pousse quelques uns à dire qu'au lieu d'écrire, il faut passer aux actes. Mais quels actes ? Qu'ils donnent le mode d'emploi de ces actions. Et puis il faut dire qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre écrire et agir. Il y a des hommes d'action et des hommes de réflexion. Tous les grands changements des temps modernes ont eu pour fondements d'une part des écrits pour changer les mentalités des hommes et, d'autre part, l'action au besoin par les armes. Pour ce qui a trait à ces lignes, je considère. tous ceux qui se penchent sur les décombres qui recouvrent la Guinée et les expriment par écrit comme des éveilleurs des consciences. Eveilleurs des consciences, voilà ce qui a manqué en nombre suffisant à notre pays et l’a mené à être enseveli sous le monceau de ruines que chacun contemple avec tristesse aujourd'hui. Dans les derniers affichages sur sites internet, on peut énumérer sans prétention d'exhaustivité, outre ceux déjà cités ci-dessus, d'autres. Ils sont tous préoccupés du comment tirer le pays des décombres qui l'étouffent et ne lui permettent toujours pas de prendre son envol vers la réalisation de son statut de nation souveraine. Une nation n'est pas souveraine quand elle attend tout de l'extérieur, par exemple, le moindre bobo d'un responsable politique guinéen ne l'encourage pas à se présenter dans les hôpitaux guinéens mais dans ceux du Sénégal, du Maroc, de Cuba, de France ou de Suisse, etc. C'étaient les hôpitaux des pays socialistes que fréquentaient les dignitaires du PDG à la moindre colique et tout le monde connaît l'endroit où a fini ses jours l'Organisateur suprême de la démolition de l'Etat guinéen que des paltoquets s'obstinent toujours à appeler le Père de la nation guinéenne. Le souci de tirer notre pays des gravats de cinquante années, anime comme les précédents ceux qui vont suivre. Alassane KOUMBASSA, dans "Quels hommes politiques pour les prochaines élections législatives ?" pose la question des hommes nouveaux qui doivent oser se rendre dans l'arène politique. En effet, tout est question d'hommes de valeur intellectuelle, professionnelle et morale. C'est sous d'autres formes qu'Alpha Malal BARRY soulève les mêmes problèmes en partant de la mutinerie militaire: "Le chemin de l'honneur et de la liberté". Amadou Damaro CAMARA aborde avec pertinence le thème du poison du pouvoir qui a, en permanence, gangrené l'Administration guinéenne et l'a rendue inefficace: "L'ambition et la trahison". En fin connaisseur de cette administration, CAMARA en donne une analyse équilibrée à partir d'exemples précis. Elhadj SOUMAH, dans "Le maillon faible de la gouvernance SOUARE, un déficit chronique de communication" soulève un aspect important dans ce contexte: "les Guinéens sont en droit de connaître les choix et les décisions qui engageront leur destinée". Mais BAYO Abidine en doute : "le tableau est tout sauf idyllique", dit-il, "Dans le jeu politique guinéen, les dés sont pipés". C'est un peu dans cet embrouillamini du déboussolement d'ensemble que Sidoux Alpha BARRY signale que "Le chemin du changement sera long et périlleux". Un autre aspect important à dégager des décombres qui ensevelissent la Guinée est la cause des femmes que Madame Saran Daraba KABA s'efforce de porter à la connaissance de tous dans "La femme est aussi capable". L'ensevelissement de la Guinée dont il est question tout au long de ce texte est résumé par MAKANERA Ibrahima Sory s'adressant aux compatriotes dans son article : "La disparition évidente de l'Etat guinéen", et par Ibrahima Kylé DIALLO: "La Guinée n'est plus un Etat mais reste un pays". Pays auquel London CAMARA adresse une belle lettre : "Amour pour mon pays". C'est comme Oumar CISSE dans "Le diable n'est-il pas dans le détail ?" qui, "avec les patriotes chevronnés refusent l'indifférence" au sort du pays. Dr Th. A. DIALLO en sa qualité de scientifique apporte dans "Race, ethnie et problèmes actuels" des éléments très instructifs sur des concepts qui viennent encombrer ciel et terre de Guinée déjà très chargés et Moussa KANTE a eu raison de se pencher sur ce qu'il appelle "L'ignorance méthodologique" car on n'admet pas toujours son ignorance du passé. Pour entrouvrir la voie à une nouvelle ère, il faut sortir du cercle vicieux de la démocratie falsifiée entretenue en Guinée, Amadou Sadio DIALLO aborde cette question sur le ton humoristique dans : "Démocraties falsifiées et comédies électorales". Il faut ajouter à ces écrits sur le Net ceux des journalistes de la presse-papier. Comme je l'ai indiqué plus haut, l'énumération qui vient d'être faite, n’a rien d'exhaustif et je prie ceux que j'ai omis de citer de me le pardonner, je tâcherai de faire mieux la prochaine fois. Les textes que j'ai cités reflètent cependant à peu près les préoccupations des Guinéens, aujourd'hui, sur le délabrement de leur pays. La suite de ce texte porte sur la sortie récente et les justifications des survivants des responsables du délabrement de la Guinée et ce qu'on aurait attendre d'eux. A suivre… Ansoumane DORE, Dijon, France pour www.guineeactu.com
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