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Le Guinéen a acquis ces derniers temps une réputation comme exemple pour son incapacité à affronter raisonnablement les problèmes les plus simples (telle la vie intercommunautaire). L’absurde reste son seul point de vue sur son existence comme citoyen, ce qui rend cette histoire d’existence particulièrement absurde, c’est que le terme être-guinéen lui-même n’est guère susceptible de définition sans ce redoutable rajout d’appartenance clanique. Il est à se demander, quels meilleurs conseils peut-on donner à celui qui désire apprendre à faire son propre malheur ? Que faut-il attendre d’un tel individu pénétré de la pure facilité de jugement stéréotypé sur l’autre?
Après les élections présidentielles, il se pose la question sur la nation indivisible.
Je suis très loin de ceux qui croient avoir une réponse pratique sur l’héritage indivis de la nation guinéenne. Mais si nous sommes tous des citoyens égaux, la loi est la même pour tous et sur tout le territoire national, il est ridicule de continuer à cultiver l’idéologie de l’exclusion des uns envers les autres, autrement dit, la maxime de l’amour des siens et la haine de l’autre équivaut à faire son propre malheur. Ceci est incompatible avec l’indivisibilité nationale. Le jeu politique ne tolère pas la tricherie, demandez-le à Gbagbo, Laurent.
Peut-être certains pensent que c’est présomptueux d’affirmer une chose pareille. Qu’importe ! Mon intention est d’interpeller les consciences et non de m’attaquer à quiconque en particulier. Je m’efforce simplement de comprendre ce que je voulais dire chaque fois que je manifeste mon opposition à la vision communautariste de la chose guinéenne, ou mon dédain à l’égard des prises de positions particularistes dans les rapports entre Guinéens.
Je suis donc mû par le désire de clarifier ma position, et de me poser des questions (que je ne trouve pas de réponse), sur la raison de certaines visions auxquelles on a souvent recours dans nos rapports, et je décrie en même temps le comportement imbécile du typiquement Guinéen.
La Nation moderne
Le mot Nation dérive du latin "natio" qui veut dire naissance. Au cours de l’histoire la notion de nation s’est adaptée à son temps. C’est ainsi qu’il existe plusieurs approches sur la notion de la nation. Il est recommandable de nous entendre sur la notion de nation avant de commencer à se risquer à aborder ce sujet épineux. C’est le premier pas. Un effort de définition standard simplifie le parler le plus commun à tous. Cela permet de clarifier le débat et d’éviter des querelles stupides.
Qu’est ce qu’une nation ?
Je fais un abrégé sur la notion de nation en me référant tout simplement à Renan et Gottlieb, deux grands théoriciens de la nation.
Ernest Renan formule dans sa conférence de 1882 à la Sorbonne, qu’une nation repose à la fois sur un héritage passé, qu’il s’agit d’honorer, et sur la volonté présente de le perpétuer. Cette vision de Renan est l’emblème d’une certaine conception française de la nation. On pourrait simplifier Renan, et dire, la nation c’est l’envie d’un certain nombre de personnes de vivre ensemble surs un territoire donné.
Les discours de Johann Gottlieb Fichte de 1807 sont pris comme la conception allemande de la nation. Elle repose sur l’essentialisme (fondée sur la race, la langue et la religion, ou une histoire propre). Cette idée est contraire à la réalité dans beaucoup de pays, car des individus de cultures et de langues différentes peuvent vivre sur un même territoire et se réclamer d’être d’une même nation.
Alors, nous voyons que l’idée de la nation est claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. De nos jours il existe des nations comme la France, l’Angleterre, des confédérations à la Suisse, à l’Amérique, à l’Allemagne, au Canada et tant d’autres autonomies à travers le monde. Tous ces modes de regroupements existent, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients.
Les discussions sur les notions de nation, de confédération ou d’autonomie se mènent bon train actuellement entre Guinéens. Certains disent que cela ne sert à rien de se poser des questions là-dessus, car la Guinée dispose déjà d’une constitution basée sur l’acception de la nation et non de la confédération, ou de l’autonomie. D’autres pensent que la constitution n’est pas quelque chose de figé, mais qu’elle est évolutive au gré du Peuple souverain. Selon moi, aucune de ces argumentations n’est superflue, l’essentiel, à mes yeux, est de trouver une balance dans le partage des responsabilités.
Pour des raisons historiques propres à nous, je me limiterai ici à la notion de nation, version Ernest Renan, sans mésestimer les autres formes de regroupements des peuples.
La nation moderne est vue ici comme un résultat historique amené par une série des faits convergents dans le même sens. C’est dire que l’établissement d’une sorte d’équilibre est nécessaire pour évoluer ensemble.
Après les soubresauts électoralistes et son cortège de malheurs qu’ont vécus nos concitoyens dans certaines préfectures de notre pays, cette dégradante stupidité m’amène à demander si nous sommes conscients d’appartenir réellement à une même nation dans son acception moderne ? Sinon comment se fait-il que des Guinéens soient violentés et tués gratuitement par d’autres Guinéens dans leur propre pays, où ils sont pourchassés impunément, spoliés de leurs biens, et voient leurs demeures détruites par d’autres citoyens, par le seul fait d’appartenir à une autre communauté que la sienne, ou d’avoir milité au sein d’un parti adverse ? Cependant que nous disons vouloir appartenir à une nation indivisible, nous voulons faire des élections qui se veulent libres, transparentes et démocratiques sur toute l’étendue du territoire national. La nation étant une entité politique, je trouve impardonnable la défaillance de l’autorité de l’Etat à cette occasion. Ceci a contribué à nous enfoncer plus dans notre propre malheur.
Pour se risquer à mener ce débat sur la nation, il faut mettre la froideur, l’impartialité la plus absolue. Face à la défaillance de l’Etat, et à la création de notre propre malheur au travers des violences électorales en Guinée. J’accuse ! Et je me demande du même coup, où sont nos âmes élevées, nos hommes éclairés, nos intellectuels qui ont un vrai sentiment national, opposé au chaos menaçant de l’exclusion communautariste et à la courte vision politique ? Où est passé la référence morale de la nation autour de laquelle s’édifie un code spécifique de valeurs, de normes, d’attitude et comportement constants qui sert de repère au citoyen comme cadre de relations dans la vie inter-, et intracommunautaire?
L’un des traits les plus caractéristiques en Guinée est l’omniprésence de clans. L’idéologie des clans communautaristes de chez-nous (l’amour des siens et la haine de l’autre) a en réalité besoin de l’échec des dispositions pour promouvoir la démocratie, afin de pouvoir continuer à influer à la conquête et au partage du pouvoir, c’est cela l’obstacle majeur à l’envie d’être ensemble, ceci exacerbe la tension entre nous et plombe l’évolution démocratique du pays, pourtant nous avons vécu depuis des millénaires toujours ensemble sans problème. Par la faute des clans, ne marchons pas par mégarde dans le sillage somalien.
La faillite manifeste de nos institutions nationales a engendré une profonde crise de notre état. Les élections qui viennent de se dérouler n’ont fait qu’amplifier nos contradictions. Selon moi, tant que nous ne clarifierons pas les débats dans nos relations, aussi longtemps que nous ne trouverons pas un équilibre de partage du pouvoir entre les différentes communautés, il sera inutile de nous raconter des histoires : que serions-nous, et où en serions-nous sans les autres composantes de la nation ?
Mais aussi, certains se nourrissent salement de cette hypocrisie, et ne veulent pas en être sevrés. Or, sans une prise de conscience utile, nourrie de la conviction généralisée d’être lié par l’histoire et le destin commun, sans la conviction collective que les uns ne peuvent pas évoluer sans les autres, et tant qu’on n’est pas conscient de l’inexistence de noblesse de cour et de noblesse de robe dans notre société ; en d’autres termes, tant que tout Guinéen capable peut accéder à des hautes fonctions en Guinée, poser la question sur l’envie de vivre ensemble des différentes communautés nationales relèverait du genre de questions hypocrites.
Que vive une nation guinéenne éclairée.
Moussa Bella Barry, Berlin, Allemagne
www.guineeactu.com
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