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Le Président Sékouba Konaté menace une fois de plus. Cette fois-ci de claquer la porte après avoir fait nommer un civil à la tête de l’État ! Bombe lancée pour jeter le désarroi et la terreur dans les communautés et dans les rangs des partis, pour renouveler les chimères des militaires, donner de l’espoir à ceux qui veulent détourner le choix du peuple ! Tout cela, en somme, pour légitimer un pronunciamiento et faire un pas en arrière dans le processus démocratique ? Quelle intrigue et quelle manœuvre !
La déclaration intempestive du Général et l’interview dont elle est issue sont curieuses et insolites. Elles indiquent que la Guinée fait face à une crise qui, il faut souhaiter, ne présage pas le syndrome ivoirien. C’est grave. Le Président de la transition renoncerait-il ainsi au travail de qualité qui avait commencé à lui donner une place de choix dans l’histoire ? Trahirait-il si franchement son peuple ? Souffrirait-il d’une affliction soudaine indescriptible ? Si tel était le cas, c’est-à-dire s’il y avait vacance de pouvoir, ne devrait-il pas l’annoncer ? Il mériterait les souhaits de ses compatriotes pour un prompt et bon rétablissement ainsi que leur gratitude pour le labeur qu’il accomplit depuis le début de l’année 2010.
Le général Konaté outrepasserait, cependant, ses prérogatives, s’il se croyait obligé de désigner son propre successeur, avec l’appui des garnisons militaires. Il ne serait plus le Tigre majestueux dans la jungle. Par ailleurs, un tel acte maladroit correspondrait à un coup d’état contre le nouvel ordre institutionnel établi au prix du dialogue et du consensus à Ouagadougou. Invaliderait-il un acte agréé par le peuple de Guinée dont il voudrait être le protecteur? Parce que tout cela est étonnant, il doit recouvrer ses sens et venir au secours de la constitutionnalité.
Que personne ne se leurre, le Président Konaté a un sens de la politique. Cet instinct l’amena à jouer un rôle proéminent au CNDD. Ce n’est donc pas une affaire de ne pas se connaître en politique ou de ne pas pouvoir s’exprimer avec éloquence. Le pouvoir ne dépend pas de ces critères. C’est une affaire de détermination et de principe, de rigueur et de dignité. Le moment est critique.
Il est difficile de concevoir que le Président de la transition renverse la force et la légitimité du gouvernement chargé de la transition en fonction des accords d’Ouagadougou. Il est impensable également qu’il affaiblisse aussi toute chance de réformer le caractère des forces armées, tâche à laquelle il affirme se dédier. Qui qu’il nommerait à sa place, qui qu’il soit, cette personne se condamne au mépris général et sans borne de l’opinion, nationale et internationale, à moins qu’il ne se consacre, à son tour et malgré ses préférences personnelles, à la reconstitution de la légalité électorale que Cellou Dalein et Alpha Condé réclament tous deux. Il s’agit, en d’autres termes, de la non-ingérence de l’exécutif dans le processus électoral. Autrement, les gens cracheraient leur dédain à la face de cet homme nommé d’une manière si exécrable. En somme, la déclaration du Président est inconcevable voire effarante.
Comment peut-on expliquer qu’un chef d’État qui semblait incarner une certaine sagesse et mériter des médailles d’excellence des grands pays dont les États-Unis, se permette de telles déclarations ? Ce n’est pas sensé, c’est contraire à la raison. D’autant plus qu’elle n’émane pas de la pression de l’opinion nationale. Ni Alfa Condé ni Cellou Diallo ne sont les problèmes. Chacun de ces deux leaders désire être le président légitime de la Guinée. Ils sont différents, certes; mais ils savent que la Guinée rêve et a besoin de démocratie. Ils aiment le pays et ne souhaitent pas la belligérance. Où se cachent les responsables de l’imbroglio machiavélique qui menace la paix dans le pays ? Les conseillers et les courtisans influents soufflent-ils le feu et le poison ? A dire la vérité, il faut chercher du côté du Président, lui-même. Par ses attitudes, il hypothèque l’espoir du pays et de la sous-région en la naissance d’un vaste espace ordonné et démocratique.
Konaté veut-il passer dans l’histoire comme un chef dont les actions ont défié les notions de sagesse et de justice et qui soulèveront des controverses ? Certes, les contextes différeront ; mais l’image de l’insolite dans son exercice du pouvoir persistera. On dira que sous lui la Guinée a continué de faire la double expérience de l’imprévisible et de l’anomalie et que son leadership faisait partie aussi des leaderships pathologiques. Son régime passera, négativement, comme la suite du régime, au départ fascinant et ensuite ubuesque, du capitaine Dadis Camara. Au moins, dira-t-on, celui-ci fut comme une éclatante Étoile filante dans le firmament sombre guinéen. Le style placide et sans prétention de Konaté, son prétendu désintéressement du pouvoir, son respect du pouvoir civil et sa volonté de réformer les forces armées, tout cela sera des balivernes. On dira qu’il a échoué dans sa mission de faire de son pays un État « normal et décent ».
Les élections du 27 juin ont accouché non pas d’un bâtard, mais d’un mort-né à cause du système sophistiqué de trucages et de fraudes qui avait été mis en place pour produire un certain résultat. Or, la démocratie ne se résume pas à un cynique jeu de bulletins! Il incombait donc au Président d’assumer vite ses responsabilités, c’est-à-dire d’obliger la CENI à se corriger et à rectifier les erreurs commises. Le dérapage du second tour dure parce que l’esprit de partisan l’a emporté sur la bonne volonté et l’intégrité. Qui fit un problème avec feu Ben Sékou Sylla, ancien président de la CENI, pour avoir milité dans un parti ? Lounsény Camara, qui n’appartient qu’au syndicat peut donc présider la CENI.
Le devoir de noblesse et de patriotisme oblige le général Sékouba Konaté à mettre fin à son indifférence et à son inaction. Celles-ci nuisent à l’avenir de la Guinée. Le blocus du second tour est un mauvais augure dont le pays peut se passer et que lui seul, Président, peut et doit arrêter. Qu’un sursaut d’officier le remette sur le pas de marche pour aider son pays à marcher vers la démocratie sous l’égide du candidat qui aura gagné la majorité dans la transparence. La dignité des deux candidats exige un tel processus. L’honneur de la nation est en jeu. Et, en dernière analyse, il s’agit de la place de Konaté dans l’histoire. Or, le jugement du futur est toujours impitoyable pour les leaders qui manquent leurs sorties d’une façon gracieuse et honorable.
Dr. Lansiné Kaba Distinguished Visiting Professor Carnegie Mellon University in Qatar
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