vendredi 24 décembre 2010
Le fatalisme : obstacle au développement
E. Martin et H. El Moussaoui

L’influence de la culture sur le développement n’est plus à démontrer. Ponctualité, respect de la parole donnée, confiance sont autant de dispositions culturelles qui favorisent les échanges, notamment anonymes, et qui permettent la constitution d’une « grande société ». Il est un aspect psychologique et culturel qui est aussi crucial pour le développement : la conscience d’avoir son destin entre ses propres mains et d’être responsable - une attitude qui peut être bloquée dans certaines cultures.

Les psychologues parlent du « locus (lieu) de contrôle » interne et externe pour faire la différence entre les individus qui pensent que le « lieu de contrôle » de leur vie réside en eux-mêmes, se sentant maître de leur propre destin, et ceux qui pensent que ce lieu est extérieur, en dehors d’eux, croyant que ce sont donc des forces externes qui conditionnent leur vie. En un mot, c’est la différence entre les individus proactifs et les fatalistes. Voilà un premier niveau d’analyse pertinent pour la problématique du développement : l’esprit proactif se voit acteur du changement. Or, c’est ici une composante essentielle de l’esprit d’entreprise, qui est au cœur de la dynamique du développement : l’entrepreneur, du vendeur de coin de rue à Steve Jobs, par son action, « change les choses », innove, apporte des services là où ils manquent. En bref, il crée de la valeur. Et sans esprit entrepreneurial, du fait d’une attitude fataliste, pas de développement.

La deuxième conséquence de l’attitude fataliste est toute aussi importante et se combine avec la première. C’est l’idée que n’étant pas maître de mon destin, je n’en suis donc pas responsable. Or, le concept de responsabilité est aussi fondamental pour une société d’échanges anonymes basée sur les contrats. Si, lorsqu’un contrat est passé et qu’il n’est pas respecté par l’une des parties, cette dernière arguant que « ce n’est pas sa faute », et se dégageant ainsi de manière trop facile de sa responsabilité, c’est évidemment une incitation très forte pour la partie adverse à ne plus faire confiance. Il y a un lien fort entre le fait que dans une communauté les individus soient responsables (qu’ils assument leurs erreurs et cherchent à les corriger sans se défausser sur « la faute à pas de chance ») et le fait que ces individus éprouvent un sentiment de confiance les uns envers les autres. Or, la confiance permet de tisser des réseaux au-delà de nos connaissances familiales ou amicales, un ingrédient essentiel du développement. Et le fait que l’on nous fasse confiance dans un cadre où notre responsabilité est engagée, nous pousse à être d’autant plus responsable, de sorte à ne pas éroder ce capital-confiance. Responsabilité individuelle et confiance mutuelle se renforcent donc mutuellement, et favorisent le développement.

De ce point de vue, on trouve dans la culture de certains pays en développement, qu’ils soient à dominance chrétienne ou musulmane, l’expression « si Dieu veut » ou « Inchallah », qui peut devenir problématique. A l’origine, cette expression participe d’une humilité et d’une modestie face à la volonté de Dieu. Elle signifie ainsi : « je m’engage à effectuer quelque chose, mais sachant que la volonté de Dieu est plus forte ». Ceci n’implique en aucun cas ici fatalisme ou irresponsabilité : la volonté divine au sens de validation n’exclut pas la volonté humaine, sinon Dieu n’aurait pas de raison pour juger les humains puisque tout ce qui leur arrive serait de Son œuvre. La volonté divine laisse ainsi une marge de manœuvre à la volonté humaine et à la responsabilité individuelle. Malheureusement, cette attitude d’humilité a été détournée. On a fait de l’expression un prétexte pour échapper à ses propres responsabilités, ne pas assumer ses engagements et développer une espèce de fatalisme irresponsable. Ce dernier inhibe l’esprit d’entreprise et sape, par le biais de l’absence de responsabilité, la confiance mutuelle, deux attitudes essentielles pour le développement.

Pourtant, au vu des gains (en termes de développement) qu’il y aurait pour les individus à adopter une attitude proactive et responsable, pourquoi assiste-t-on à certains endroits à ce retranchement fataliste ? La culture à elle seule peut-elle expliquer sa propre puissance ? En fait, bien souvent la prévalence d’institutions informelles (les traits culturels) peut s’expliquer en grande partie par les institutions formelles (codifiées par le politique). Ces dernières fournissent les incitations à se comporter de telle ou telle manière. Dans les sociétés dans lesquelles les incitations à l’attitude proactive (par exemple, où la liberté économique est très faible) sont réduites à néant par le pouvoir, c’est-à-dire des « sociétés sans espoir », les individus se tournent peu à peu vers le fatalisme. Les mauvaises institutions informelles et formelles se renforcent ainsi mutuellement pour tirer les populations vers le bas.

Il est alors d’autant plus difficile de réformer les institutions formelles que les institutions informelles ont été dégradées. Nul doute d’ailleurs que le pouvoir, ayant étouffé l’espace de responsabilité des individus par des politiques supprimant leurs libertés, les jetant dans les bras du fatalisme irresponsable, trouve alors dans ce dernier un prétexte pour diriger d’une main de fer toujours plus dure une population qu’il considère comme apathique. L’instrumentalisation du fatalisme à des fins politiques permet d’ailleurs un meilleur contrôle social.

Pour sortir de ce cercle vicieux il faut d’une part que les croyants retrouvent une interprétation intelligente de la Parole de Dieu qui leur commande de s’épanouir pour faire le bien, ce qui implique de se débarrasser de ce fatalisme irresponsable. D’autre part, il faut que les décideurs politiques soient mis en face de leurs responsabilités, par leurs pairs dans les pays libres comme par la société civile internationale (qui doit aussi faire pression sur ces derniers). La « société sans espoir » ne doit plus être une fatalité.


Emmanuel Martin et Hicham El Moussaoui
Analystes sur UnMondeLibre.org


Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
boubacarmoneneyaya, lundi 27 décembre 2010
On ne peut pas programmer un robot de partir toujours au nord et revenir lui juger de n`avoir pas ete vers le sud. Dieu juge l`homme parce qu`il lui a donne une part de responsabilite a assumer dans son destin. Cette responsabilite se mesurerait au "free will" dont chaque personne a beneficie de son seigneur, on l`utilise pour du bien ou pour du mal volontairement et c`est ce qui justifie le jugement. Cette fuite en avant qui a occulte les religions, diaboliser ses lois et principes est la meme qui occulte les lois de hommes pour opprimer les peuples, les pauperiser, les aveugler pour mieux le mener en bateau.Youssouf Bangoura, quel Imam t`a enseigne? mefie toi d`accuser "tous les imams" c`est un blaspheme
Gandhi, dimanche 26 décembre 2010
Ma compréhension de ce texte est plus prosaïque : il y a ceux qui se prennent en mains et assument leurs responsabilités, ce qui les encourage à travailler pour vivre. Il y a les autres qui ne conçoivent que d’être rentiers – sous-entendu des biens de la collectivité – pour vivre. Cela passe invariablement par le détournement des biens publics, d’où l’intérêt à obtenir un poste administratif permettant de ne pas travailler. Bien entendu, comme il faut justifier ensuite cette position indéfendable moralement, on évoque Dieu pour dire que c’est ce dernier qui l’a décidé. C’est tellement plus facile, que de se lever chaque matin pour gagner sa pitance.
Mory Diakité, dimanche 26 décembre 2010
Après avoir lu cet article, je me suis demandé si le développement était réellement la panacée. Déjà qu`entends t on par développement? Est-ce cette société de surconsommation que l`on nous vante? Est-ce cette économie de l`endettement? Je voudrais juste rappeler à certains que si chaque être humain sur cette Terre se mettaient à consommer comme les Américains, il faudrait 7 planètes comme la Terre pour satisfaire tout le monde. Après tout, "Et si l`Afrique refusait (le) ce développement?" (A. Kabou) pour justement ne pas mettre en péril le fragile équilibre sur Terre?
Mory Diakité, dimanche 26 décembre 2010
Youssouf, tu as tout à fait raison d`invoquer les hommes de Dieu en général, et les Imams en particulier. Il n`y a pas très longtemps, j`ai regardé un film guinéen intitulé "Il va pleuvoir sur Conakry" de Cheick Fantamady Kaba. On y voit que les autorités politiques, informées qu`il allait pleuvoir tel jour, payaient des Imams pour de grandes prières collectives afin de faire venir la pluie. De ce fait, le crédit des Imams auprès de leurs oielles grandissaient. Les gens écoutaient et faisaient ce que disaient les Imams. Et les Imams eux recevaient en retour des payes mais surtout des insructions des autorités pour se maintenir au pouvoir.
Bems, dimanche 26 décembre 2010
A consommer sans modération et au quotidien, pour ne pas dire à chaque seconde. Nous sommes Maître de notre destin et comptable de actes devant nos concitoyens et peut-être devant l`éternel. Mais, seulement, après notre mort, le jour du "dernier jugement"! C`est l`ajustement culturel dont a besoin le guinéen afin de s`accomplir et d`influencer positivement son présent et dessiner son futur à sa "guise". La défaite de Cellou Dalein au élection ne tiendrait-elle pas, en grande partie, à cette attitude d`absence de réactivité face aux manœuvres de ses adversaires politiques? Renvoi à son discours d`acceptation des résultats. La sagesse n`a absolument rien avoir avec le fatalisme. A mediter
Abdoul.H, samedi 25 décembre 2010
Très pertinent cet article! On se demanderait toujours où se trouve la frontière entre le destin et la responsabilité de l’Homme. Cependant, Allah a fait de nous l’être supérieur pour dompter la nature, changer notre vie, grâce à la science, même si elle-même a ses limites. Malheureusement, nous, dans nos langues, nous n’avons même pas l’équivalence de ce mot, donc nous ignorons de quoi il s’agit. Par exemple, de simples maladies convulsivantes sont considérées comme l’œuvre du diable ou de la vielle sorcière du village. En Afrique Centrale et de l’Est, des gens en font souvent les frais. Tous les accidents de la circulation sont dus à une erreur humaine; les décès qui y sont associés peuvent être considérablement réduits si des dispositions sont prises et respectées. Mais là aussi, on préfère accuser Allah. S’agissant des politiques, ils profitent beaucoup de l’ignorance et de la croyance en la fatalité de leurs gouvernés. D’ailleurs la religion sert d’instrument à cet effet pour endormir le peuple, lui faire accepter sa misère dans laquelle ces gouvernants corrompus l’enfoncent de jour en jour.
Youssouf bangoura, samedi 25 décembre 2010
La faute incombe aux imams qui mettent dans la tête des croyants que tout ce qui arrive dans leur vie est l`oeuvre de Dieu . Dire à quelqu`un de ne pas trop se fatiguer que si Dieu veut qu`il soit riche, il le sera, c`est de lui dire d`attendre et ne rien faire . les imams nous interdisent même de critiquer les resposables politiques, dire que c`est Dieu qui a donné une partie de ses pouvoir à un president, c`est encouragé la soumission .
Thierno Mo Sigon, samedi 25 décembre 2010
Aide toi, le ciel t`aidera! Cet texte merite lecture pour la plupart de nos compatriotes guineens; au risque de causer une perte considerable de "business" a beaucoup de nos escrocs de charlatans, "karamokos" et feticheurs. Thierno.
mohamed sampil, vendredi 24 décembre 2010
A lire sans modération..et , à ingurguter surtout...Mohamed Sampil
Diogo Diallo, vendredi 24 décembre 2010
Voilà un fléau qu`il faut combattre à tout prix car à chaque fois qu`un responsable dans le monde et en Afrique en particulier commet une faute on se presse de dire que c`est Dieu qui a voulu ainsi sachant que c`est faux. Dieu ne cautionne jamais le mal et IL est miséricordieux et fait miséricorde et IL est omnipotent. Alors aux africains de comprendre le contexte dans lequel place se terme et prendre pour responsable chaque individu qui commet une faute car Dieu nous a doté d`un esprit et il nous juge sur cette base. N`accusons pas Dieu pour nos faute.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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