Dans une précédente publication, la « Ligue des Démocrates Réformistes de Guinée » avait mis en avant le concept « d’ethnicisation » de la démocratie guinéenne. Parce que l’ethnicisation représente ce mur opaque dont se nourrit l’establishment et sur lequel butent toutes les volontés de réformes socioéconomiques en Guinée, alors nous l’avons défini comme étant la cause première de nos malheurs. Nous avions conclu que briser ce mur opaque devenait le préalable nécessaire et indispensable pour bâtir une nation stable, instaurer l’Etat de droit et mener à bout toutes les réformes nécessaires au développement socioéconomique de notre pays.
L’objet de cette analyse-ci est justement de penser les voies et moyens de briser ce mur opaque pour désethniciser notre démocratie. Pour s’y prendre :
- Dans un premier temps, nous allons jeter brièvement un regard critique sur le lien « majorité-minorité » qui prévaut dans la construction d’un Etat-nation, à la lumière des démocraties occidentales ;
- Puis, dans un second temps, nous allons définir et proposer un certain nombre de mesures pour désethniciser effectivement notre démocratie.
1- Aperçu du lien majorité-minorité au regard des démocraties occidentales : il serait important de saisir dors et déjà que c’est au niveau du lien majorité-minorité que se retrouve toute la matière de la construction d’un Etat car, telle qu’importée de l’occident, la démocratie devrait être sensible aux préférences (langues, cultures, symboles) du groupe majoritaire d’une nation. Ce qui a été synonyme, au cours de l’histoire de la civilisation européenne, d’énormes répressions culturelles contre les minorités, pour ne pas dire épuration culturelle.
Par ailleurs, du fait de son histoire et du découpage colonial du continent africain, apparaît l’impossibilité de dégager une majorité, dans le sens des sociétés occidentales, pouvant faire prévaloir sa langue et sa culture dans l’espace et au sein des institutions publiques. Partout sur le continent africain où il a été envisagé de construire des nations au sens des sociétés occidentales, c’est à dire absolument majoritaire, il y a eu des conflits ou des génocides. Pour prendre l’exemple du Soudan qui cherche à construire une nation en imposant la langue et la culture islamique dominante à toutes les minorités, reste à savoir s’il est temps de qualifier cet échec de génocide ou de crime contre l’humanité. De même, au Nigeria, la peur d’avoir un Etat bâti sur la langue, la culture et la religion du groupe dominant, les Hausa, a conduit à des conflits considérables.
En dépit de ces cas, il y a lieu de signaler que la plus part des pays africains sont composés de plusieurs groupes ethniques, non seulement victimes de viol socioculturel durant les périodes d’esclavage et de colonialisme, mais aussi, dont aucun ne représente plus de 30% de l’ensemble de la population. De plus, au sein des sociétés africaines, contrairement aux sociétés occidentales, les différents groupes ethniques n’aspirent pas à imposer chacun sa culture et sa langue comme référence pour l’ensemble. Cela explique la quasi-absence d’ethno-nationalisme, de lutte d’autonomie et de guerre de cessation, lesquelles pratiques sont propres aux démocraties occidentales.
Néanmoins, si la neutralité de l’Etat (langue, culture et symbole) et les caractéristiques des sociétés africaines ont permis de minimiser l’ethno-nationalisme, les luttes d’autonomie et de cessation dans le continent, cependant, elles ont ramené la problématique de la lutte démocratique des sociétés africaines à une lutte pour le partage du pouvoir entre les différents groupes ethniques. Ainsi, en dépit de la neutralité des institutions de l’Etat, il apparaît qu’accéder aux structures de l’Etat, comme nous l’avons vu dans la précédente publication, est affilié aux réseaux de clientélisme et des partis politiques, lesquels réseaux ont, eux-même, des fondements purement ethnocentriques ; provoquant ainsi l’ethnicisation de nos démocraties et disqualifiant la possibilité de bâtir des Etats-nations de type occidental.
De ce panorama, il apparaît que bâtir une démocratie viable en Guinée revient donc à capitaliser sur les atouts propres à nos sociétés en termes de lien majorité-minorité, tout en veillant à la désethnicisation effective de notre démocratie.
2- La désethnicisation de la démocratie guinéenne : par désethnicisation de la démocratie guinéenne, nous entendons, non seulement changement de la perception que les individus ont de l’Etat, mais aussi, construction d’un véritable Etat-nation répondant aux caractéristiques de notre société.
En effet, lors de la précédente publication, nous avons souligné qu’en Afrique, particulièrement en Guinée, contrairement à l’occident, l’Etat est perçu comme une institution par laquelle le pouvoir d’un clan est organisé sur une base ethnique mieux élaborée pour assurer la sécurité de ses membres.
Désethniciser notre démocratie revient donc à concevoir un Etat ethniquement équilibré capable d’assurer la sécurité de toutes les ethnies qui composent notre nation, fussent-elles minoritaires. Il s’agit de passer de la perception de « l’Etat pour mon ethnie » à « l’Etat pour tous. »
Pour désethniciser une démocratie et bâtir un véritable Etat-nation, plusieurs solutions existent, cependant, pour le cas de la Guinée, nous allons nous intéresser aux deux principales: le fédéralisme et le consociationalisme.
A- Le fédéralisme : brièvement, nous allons définir le fédéralisme comme une forme d’organisation d’un Etat dans lequel le pouvoir est reparti entre Etats fédérés et Etat fédéral. Une fédération, selon G.Scelle, se caractérise par :
· Le principe de séparation : les compétences étatiques sont réparties entre gouvernement fédéral et gouvernement des Etats fédérés ;
· Le principe d’autonomie : chaque ordre de gouvernement est autonome ou souverain dans son domaine de juridiction ;
· Le principe de participation : les entités fédérées sont représentées et participent aux décisions fédérales prises.
En quoi le fédéralisme peut être considéré comme un outil pour bâtir un Etat-nation ou désethniciser une démocratie? En effet, comme nous l’avons mentionné plus haut, grâce aux faits historiques et aux caractéristiques des sociétés africaines, l’individu africain perçoit l’Etat comme une institution par laquelle le pouvoir d’un clan est organisé sur une base ethnique mieux élaborée pour assurer la sécurité de ses membres.
Par le fédéralisme, il ne s’agit pas de considérer cette perception que les individus africains ont de l’Etat comme étant un handicape, mais plutôt comme une force susceptible de se déployer dans une structure fédérale.
Concrètement, il s’agit d’aider chaque groupe ethnique à s’assurer d’être maître sa propre sécurité par un Etat fédéré, plus ou moins centralisé.
Ainsi, confrontées à la tentative de construction d’un Etat-nation de type majoritaire (Arabique) au Soudan, les minorités ethniques demandent l’autonomie, le fédéralisme, et même la cessation dans les régions du Sud. De même, confrontées à la menace de construction d’un Etat-nation de type Haussa, les minorités ethniques au Nigeria demandent le fédéralisme et même la cessation à l’Est et au Sud. Dans ce contexte, malgré les défaillances observées, il apparaît que le fédéralisme peut être considéré comme un outil permettant de bâtir un Etat-nation viable.
Dans le cas de la Guinée, à ce stade, même si nous ne souffrons pas de conflits ethniques, cependant nous souffrons énormément de l’ethnicisation de notre démocratie. Le fédéralisme peut permettre de désethniciser notre démocratie dans la mesure où chaque groupe ethnique, qu’il soi majoritaire ou minoritaire, détiendra le pouvoir d’assurer la sécurité de ses propres membres à travers l’Etat fédéré.
Ainsi, il serait possible d’envisager 4 Etats fédérés représentant les principaux groupes ethniques de la Guinée (Soussous, Peulhs, Malinkés et Forestiers.)
Avec ce schéma, force nous est de remarquer que les réformes socioéconomiques engagées par un gouvernement Soussou à plus de chance d’être bien accueilli et de réussir dans un Etat fédéré Soussou qu’ailleurs. Cela est aussi valable pour les gouvernements Peulhs, Malinkés et Forestiers dans leurs Etats fédérés respectifs. Par la suite, l’allocation des ressources et la représentation des Etats fédérés au sein de l’Etat fédéral se feront sur une base consensuelle avec des critères objectifs.
C’est ainsi que l’Etat fédéral constitue un outil pour construire un Etat-nation viable et désethniciser la démocratie guinéenne. Cependant, la « Ligue des Démocrates Réformistes de Guinée » émet de sérieux doutes quant à la pertinence de l’approche fédérale pour le cas guinéen.
Tout d’abord, le fédéralisme n’a de sens que lorsque nous observons de l’ethno-nationalisme avec une volonté d’autonomie et de cessation des différents groupes ethniques cohabitant. Chaque groupe ethnique cherchant à construire une nation identifiable à sa culture, sa langue et ses symboles. Or, en Guinée, à ce stade, aucun groupe ethnique n’a manifesté une quelconque volonté d’autonomie et de cessation. Cela laisse présager une légère propension à tendre, non seulement vers une culture supra-ethnique, mais aussi, vers la définition d’un « guinéen universel. »
Puis, l’une des conditions à la viabilité du fédéralisme est la nécessité que chaque groupe ethnique minoritaire ait une majorité dans sa propre zone géographique. Or, en Guinée, aujourd’hui, la mixité, la migration et le métissage entre groupes ethniques ne garantissent pas à chaque groupe ethnique d’être majoritaire dans sa propre zone géographique. De plus, si à ce stade nous n’observons que 4 principaux groupes ethniques, il ne serait pas étonnant de constater, après passage au fédéralisme, l’émergence d’autres minorités qui risquent de fragiliser le système fédéral. C’est à ce niveau que le nombre 23 devrait nous interpeller, car il n’existe pas moins 23 ethnies en Guinée.
D’où, si le fédéralisme peut être un outil pour bâtir un Etat-nation et désethniciser une démocratie, cependant, il apparaît que ce n’est pas l’outil qu’il faut pour la désethnicisation de démocratie guinéenne.
B- Le consociationalisme : selon Lijphart, le consociationalisme repose sur le principe selon lequel : « il n’y a pas d’incompatibilité entre démocratie et sociétés plurales, mais plutôt entre sociétés plurales et démocratie majoritaire. » Donc, une approche consociative peut aider à installer et maintenir un système démocratique stable dans une société plurale.
Avant d’aller plus loin, il serait nécessaire de procéder à quelques définitions nécessaires, notamment celle de « société plurale. » Une société plurale est une société divisée par des clivages segmentaires et où des partis politiques ont tendance à s’organiser suivant les mêmes clivages segmentaires. Les clivages segmentaires peuvent être de nature religieuse, idéologique, linguistique, régionale, culturelle, raciale ou ethnique.
Un modèle consociatif est caractérisé par l’abandon du principe majoritaire, sur base duquel une simple majorité politique suffit pour contrôler la prise de décision politique. Les quatre éléments principaux constitutifs de cet abandon sont la grande coalition, la proportionnalité, l’autonomie segmentaire et le droit de veto.
- La grande coalition : elle garantit la participation de représentants de tous les segments impliqués dans la prise de décision politique. Toutes les forces politiques et, par conséquent, tous les segments de la société, sont représentés dans une coalition de gouvernement par consentement mutuel ;
- La proportionnalité : la proportionnalité comme principe de représentation, notamment au niveau du parlement, mais également dans l’administration publique et dans l’allocation de budgets ;
- L’autonomie : un régime consociatif accorde une certaine autonomie segmentaire, surtout en ce qui concerne la gestion de certains domaines qui sont étroitement liés à l’identité même des segments et qui ne concernent que les membres d’un même segment ;
- Le droit de veto : pour certaines matières de haute importance, un droit de veto élimine le risque qu’un segment minoritaire soit marginalisé et exclu de participation au processus de prise de décision par la majorité. Quand des intérêts vitaux d’un segment minoritaire sont en jeu, le droit de veto lui assure une protection essentielle.
En quoi le consociationalisme peut être considéré comme un outil pour bâtir un Etat-nation ou désethniciser une démocratie? En effet, nous avons vu précédemment que, en plus de la perception que les individus africains ont de l’Etat, toute la problématique de la lutte démocratique des sociétés africaine se résume à une lutte pour le partage du pouvoir entre les différents groupes ethniques. Ainsi, en dépit de la neutralité des institutions de l’Etat, nous avons également vu qu’accéder aux structures de l’Etat est affilié aux réseaux de clientélisme et des partis politiques, lesquels réseaux ont, eux-même, des fondements purement ethnocentriques.
Par le consociationalisme, contrairement au fédéralisme qui capitalise sur la perception que les individus africains ont de l’Etat pour construire un Etat-nation fédéral, nous cherchons plutôt, grâce la proportionnelle, l’autonomie et le droit de veto, à changer cette conception que les individus ont de l’Etat en démystifiant le lien « majorité-minorité », de telle sorte que chaque individu africain, quelque soi son appartenance ethnique, puisse se reconnaître à un Etat-nation unique.
Pour le cas de la Guinée, une fois que chaque citoyen se reconnaîtra à un Etat-nation unique, ni le Soussou, ni le Peuhl, ni le Malinké, ni le Forester ne se sentira menacé lorsqu’un gouvernement dirigé par une personne de groupe ethnique différent engagera des réformes socioéconomiques nécessaires pour le bien-être de l’ensemble. De plus, si jamais les dérives commencent à se faire remarquer, chaque groupe ethnique, indépendamment de sa position minoritaire ou majoritaire, dispose de 4 leviers pour limiter les distorsions.
Par ailleurs, il est nécessaire de savoir que le consociationalisme n’est pas une fiction car il a déjà fait expérience en Afrique, notamment au Burundi et au Rwanda, où les résultats escomptés n’ont pas été satisfaisants ; Mais aussi en Angola et au Libéria voisin où se fut une véritable réussite.
Ainsi, pour une Guinée où aucun phénomène d’ethnonationalisme, de lutte d’autonomie et de cessation n’est à signaler ; Dans une Guinée où les différents groupes ethniques ont une propension à tendre vers la définition d’une culture supra-ethnique ; et dans une Guinée où la langue, la culture et les symboles de l’Etat sont neutre, le consociationalisme pourrait apparaître comme le modèle idéal pour :
- D’abord arriver à réconciliation des Guinéens entre eux ;
- Ensuite, construire un Etat-nation neutre et ethniquement équilibré ;
- Enfin, permettre les réformes socioéconomiques et politiques nécessaires au développement de notre pays ;
Aujourd’hui, en Guinée, non seulement nous sommes en face d’une ethnicisation de notre démocratie, mais de plus, la réalité nous amène à observer que nous sommes entrain d’insister sur un modèle de type majoritaire qui veut que la majorité politique dispose de tous les pouvoirs de décision. Cela parce que, depuis le coup d’Etat du 23 décembre 2008 en Guinée, toutes les formations politiques guinéennes sont aux aguets et prêtes à se lancer dans la course aux élections. La prochaine formation politique qui réussira à se tailler “la majorité électorale ”, mènera sans doute les réformes socioéconomiques nécessaires à la sauvegarde de la sécurité du groupe ethnique auquel elle appartient, et les autres se verront à nouveau marginalisées.
Sur cette tendance, il y a fort à parier que nous nous dirigeons droit vers le chaos car, si les putschistes ont bien l’air de maîtriser la situation en Guinée aujourd’hui, cependant la vie socioéconomique et politique que nous connaissons fait couver un énorme cocktail de tensions intra-troupes, conjugué avec des tensions ethniques et économiques qui ne tarderont pas à s’exprimer brutalement.
En tout état de cause, la « Ligue des Démocrates Réformistes de Guinée » est convaincu que la solution passe inéluctablement par une période transition démocratique suffisante pour implanter les racines d’une démocratie consociative, synonyme de stabilité, de réconciliation, de désethnicisation et de réformes socioéconomiques.
« La démocratie, ce n’est pas simplement la Loi de la majorité, c’est la Loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités » Clement Richard
« Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des évènements ; et les petits esprits discutent des gens » Eleanor Roosevelt
Mamadou Oury Diallo, Canada
Président de la Ligue des Démocrates Réformistes de Guinée