« Il n’y a d’opposition qu’inconditionnelle, dès lors qu’il s’agit de substituer un système de gouvernement à un autre. Retoucher, aménager le pouvoir absolu, c’est déjà composer avec lui. » François MITTERRAND (1916-1996)
Il y a encore quelques années, j'étais l'un de ceux qui, à l'instar du Doyen Mamadou Billo Sy Savané, croyaient encore en l'existence d'une "frange républicaine de l'armée", capable de sortir notre pays du désordre dans lequel le président défunt l'avait plongé. J'écrivis de nombreuses "lettres ouvertes à un soldat guinéen", l'appelant à un sursaut de conscience. Je refusais d'admettre que depuis sa création jusqu'à nos jours, notre armée n'a jamais été reformée, qu'elle était plutôt devenue "un fourre-tout" et que l'éventualité de son irruption dans la vie politique, loin de rassurer, devrait plutôt inquiéter. Il aura fallu la sortie musclée d'un certain Jean Claude Pivi, alias "Coplan", pour m'ouvrir les yeux.
L'image que l'armée guinéenne nous offre d'elle, d'abord pendant les évènements de janvier-février 2007, ensuite lors des prétendues mutineries, et enfin durant la grève des policiers, ne fait que renforcer mes craintes et m'amener à rejeter définitivement l'option d'un "Coup d'Etat", comme solution de sortie de crise.
J'en profitais d'ailleurs, pour partager la crainte du Pr. A. Doré, de voir la Guinée sombrer "dans un nouveau chaos de 20 à 25 ans encore", suite à "l'affaiblissement d'un gouvernement civil", résultant de l'avènement des militaires au pouvoir.
Je suis de l'avis qu'une armée composée en grande partie de soldats à l'image justement de Coplan, n´est ni intellectuellement, ni moralement outillée pour sortir notre pays de l'ornière. Et, la prise de pouvoir par des soldats de son acabit, pourrait plonger la Guinée dans une situation semblable à celle de la Birmanie ou pire encore, à celle de la Somalie.
Aujourd'hui, l'avènement des militaires au pouvoir n'est plus un scenario, c'est une réalité ! J'ai pu noter que les réactions étaient majoritairement favorables à l'avènement du CNDD au pouvoir. Des réactions positives qu'il convient à mon avis, de relier à la situation chaotique dans laquelle Lansana Conté a laissé la Guinée et l'ardent désir de nos populations de croire à un nouveau départ.
Faut-il néanmoins et en dépit des réserves ci-dessus, croire en la bonne foi du CNDD, ou condamner, sans réserve, cette autre irruption des militaires au pouvoir, compte tenu de la très forte probabilité de les voir le confisquer ?
La question a ceci d’intéressant, qu’elle pourrait peut-être, attirer l’attention sur le risque que représente ce moment crucial pour les Guinéens, de « s’amuser encore une fois avec leur histoire », après s’être « abandonnés, deux fois consécutivement, dans les mains d’aventuriers (MM. Sékou Touré et Lansana Conté)"*
Au risque d'être qualifier de "Guinéo-pessimiste", je considère que la prudence doit être de mise. Car, tout porte à croire que cette prise de pouvoir ait été orchestrée, et minutieusement planifié, par le défunt Président. Ce qui apparait en effet, comme un changement de régime, est en réalité, une simple passation de service, avec une odeur de règlements de compte en perspective.
Jai eu à en relater les manœuvres ici, dans un de mes écrits. J'ai essayé d'expliquer comment, par le truchement d'une prétendue mutinerie, Lansana Conté est parvenu à mettre le dispositif de sa succession en place. Un dispositif qui consistait à raccourcir la chaîne de commandement, en contournant les Généraux de l'armée, et qui, au moment venu, étouffera toute velléité d'opposition à son projet de se faire succéder par quelqu'un qui mettra sa famille et ses biens à l'abri d'éventuelles poursuites et saisies.
Au vu des agissements et propos du Capitaine Dadis Camara, ainsi que de ce qui se passe aujourd'hui au sein du CNDD, on est tenté de dire que Conté y est parvenu avec succès !
L'on peut donc s'étonner de constater que l'énergie, la passion, la conviction et l'effort d'argumentation intellectuelle et juridique qui avaient caractérisé le débat en faveur du coup de force au détriment de la solution constitutionnelle, n'aient pas été déployés pour dénoncer les agissement dangereux du CNDD pour les libertés individuelles et collectives, ainsi que ce retour à la case de départ qui se profile à l'horizon.
Quelques indices nous aiderons peut-être à préciser mes pensées.
Tout d'abord, la composition du CNDD ! Je n'apprendrai à personne qu'il est composé en grande partie de soldats et sous officiers qui avaient encadré la prétendue mutinerie. Les uns, très actifs et visibles durant la "mutinerie" (St lieutenant Claude Pivi et le Lieutenant Saa Alphonse Touré, Lieutenant Moussa Kékoro Camara, Adjudant chef Issa Camara etc.), les autres effacés, mais non moins actifs (Capitaine Moussa Dadis Camara lui-même).
A cela, il faut ajouter le rôle joué par la plupart des membres de la junte dans les massacres de janvier-février 2007. La récente déclaration de Human Rights Watch faisant état d'implication de certains membres du CNDD dans ces tristes évènements, n'ont fait que confirmer ce que tout le monde sait déjà.
Ensuite, et c'est le comble, les rôles sont inversés : le dictateur et son régime sont posés en victimes, et le peuple de Guinée en bourreaux ! Et ce ne sont pas les incessantes déclarations du Capitaine Dadis Camara qui me démentiront, puisqu'il ne cesse de marteler, à chaque occasion, que "Le General Conté est mort pauvre, victimes de la trahison des civils auxquels il avait fait confiance...".
Tout se passe aujourd'hui comme si le régime de l’ancien dictateur n'avait commis aucun crime; comme si les résultats d'enquêtes effectuées par une coalition regroupant huit ONG de défense des droits de l'homme, faisant état de 186 morts et près de 1.200 blessés entre janvier et février 2007, n'avaient jamais existé ! Tout se passe, dis-je, comme si les "940 arrestations suivies de détention et tortures, 611 pillages, 202 incendies, 1 disparu et 28 viols" recensés par les organisations de défense des droits de l'homme, les médecins légistes et le barreau du pays, n'étaient qu'une plaisanterie de mauvais goût !
Par contre, des efforts gigantesques sont déployés pour innocenter le dictateur et sa famille. A commencer par les imposantes funérailles organisées pour l'accompagner à sa dernière demeure. Des discours (tous élogieux) de la junte n'ont pas échappé au reporter de France 24, qui ne tarda pas d'observer que "tout se passe ici, comme si c'est le personnel qui a changé, le système lui, est resté". Par la voix de son numéro deux en effet, le Général Mamadou Toto Camara a promis, et je cite, "de continuer l'œuvre du Général Lansana Conté".
Enfin, et pour lever toute équivoque quant à sa proximité d'avec l'homme dont les 24 années de règne n'auront servi qu'à appauvrir les Guinéens, à désorganiser ce qui restait du régime de son prédécesseur en terme d'institution, le chef de la junte le dit à qui veut l'entendre, qu'il avait "promis au Général, de protéger sa famille".
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant de voir les soi-disant "audits" commandités pour ceux auxquels on voudrait régler des comptes. Je note pour l'instant, qu'aucun membre de la famille du défunt dictateur n'a été cité.
C'est dire que si l'appel lancé par certains de nos compatriotes à l'armée, afin qu'elle prenne ses responsabilités, était justifié, il n'en demeure pas moins que cet appel s'est heurté aux conséquences du tripotage de l'institution militaire par le défunt Président Lansana Conté, pour garder le pouvoir. Dès lors, l'exploration et le soutien à d'autres forces -en l'occurrence les Syndicats, la Société civile et les partis politiques- se présenteraient comme un impératif.
Je reviendrai ce dernier point dans un prochain écrit.
A suivre....
Ismaël Souaré
République Fed. d'Allemagne
pour www.guineeactu.com