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Aujourd’hui, jour anniversaire de l’Événement de septembre, les Guinéens se recueillent et pensent comment ils pourraient trouver un dénouement de la crise afin que leur existence redevienne normale. Le carnage confirma que la Guinée continue de patauger dans la boue qui encombre, depuis de longues années, son évolution et cause le désarroi et l’amertume. Comment peut-on concevoir l’explosion d’une telle tragédie après les répressions sanglantes de 2006 et 2007 ? Comment les soldats pouvaient-ils encore se permettre de nouvelles balourdises ? Comment pouvaient-ils ignorer le rationnel et se donner la licence de perpétrer l’insensé, à savoir le déploiement des forces infernales contre des protestataires sans armes ? Peut-on explorer l’esprit et la conscience des chefs du CNDD et expliquer ces bévues dont la gravité et l’ampleur menacent leur propre place dans l’histoire et surtout l’avenir de la nation ? Les gens en uniforme manquent-ils de bon jugement à ce point ? La chose est déconcertante et on a du mal à comprendre. Car on s’attend à des actes raisonnables de la part de ceux qui détiennent le pouvoir. Les Guinéens sont à la quête d’une solution. Ils s’en remettent encore à Dieu, pour que l’eau ne déborde pas du vase.
L’inaction du président du CNDD, de ses seconds et de ses subordonnés au moment du massacre témoigne d’une dureté de cœur et d’une indifférence inimaginables et monstrueuses de la part de gens qu’on considère normaux et qui, de surcroît, ont la lourde responsabilité de régir le pays. Ce genre de machiavélisme convient mal dans l’exercice concret du pouvoir. L’usage aveugle de la force, du pouvoir de coercition sans compassion est le signe du mauvais usage du pouvoir et le début de l’animalité. Les gens qui croyaient à la bonne volonté du Président Moussa Dadis Camara et du CNDD ont des raisons d’être déçus et le peuple de Guinée d’être désillusionné. La catastrophe du 28 septembre marque, à jamais, la vie du Capitaine ainsi que celle de la nation. La calamité requiert de sa part et de la junte un effort de réflexion et d’abnégation sans complaisance et avec le plus haut niveau de patriotisme. D’autant plus qu’elle a affecté les chances de sa candidature voire de son avenir politique. C’est sûr que les événements du 28 septembre ont réduit son électibilité. Quoi qu’il advienne, le CNDD et les Guinéens doivent faire sortir la Guinée du marasme et du discrédit.
Le Président Moussa Dadis Camara a montré un visage désormais inoubliable. Ce visage plaisait à beaucoup de ses compatriotes, il y a encore quelque cinq semaines. Cette physionomie ne rassure plus. C’est normal. Le carnage du 28 septembre 2009 a anéanti les bonnes intentions dont le Capitaine se targuait et que ses partisans voulaient vendre aux électeurs pour assurer son élection aux présidentielles de 2010. Comme dans une guerre, l’hécatombe a enfanté un nouveau contexte, une donnée particulièrement favorable aux mouvements de l’opposition et du changement.
Les Guinéens et les étrangers pour la plupart ne se permettront plus d’être dupes. Les membres de la junte ne peuvent plus rester « grisés d’impunité », et le monde n’admettra plus que « la justice reste endormie ». La nation est en deuil. Tout le peuple mérite des condoléances, puisque la nation a été blessée et humiliée. Des condoléances particulières vont aux familles des victimes. Hélas, nul ne connaît leur nombre, puisque des corps ont vite été enlevés du stade et on ignore le nombre des blessés qui sont morts à l’hôpital ou au camp. A tous les blessés, y compris les chefs des organisations politiques et civiques, les gens de compassion souhaitent un prompt et bon rétablissement. Le combat reprendra pour l’honneur.
En effet, à présent, pointe à l’horizon une lueur d’espoir qui pourra aider à tourner la page et accoucher des lendemains meilleurs. Le nouvel ordre international ne tolère plus les massacres. Le président Blaise Compaoré et la CEDAO peuvent aider, les Guinéens les félicitent pour leurs initiatives et les remercient de leurs bons services. La Guinée n’a pas à ce stade besoin de forces d’interposition, cependant. Elle a plutôt besoin de force de caractère et de convictions patriotiques. La Guinée est condamnée à vivre unie et à réaliser son potentiel.
Force est de reconnaître qu’à ses ressortissants, hommes et femmes, et à eux en premier lieu, incombe l’impératif de s’asseoir et de se regarder, de se parler avec sérénité et fraternité, de se donner la main et de se pardonner. Le mal est fait, les victimes ont payé de leur vie leur attachement au progrès de la patrie - le prix en est combien cher et noble. Nul n’oubliera leurs dévouements, leurs sacrifices et aussi la leçon qu’ils ont léguée. Quelle est cette leçon sacrée et solennelle ? Elle existe depuis longtemps et anime, comme une énergie vitale, les sociétés humaines ; en tant que telle, elle représente l’élément essentiel du principe de concitoyenneté et nourrit la nation. Cette noble leçon rappelle sans cesse que les vivants sont appelés à pardonner afin de vivre et de construire la nation. A ceux qui vivent, il y va de leur honneur de citoyens et aussi de croyants. Dieu a donné l’exemple du pardon aux premières heures de l’histoire de l’humanité ; la terre est devenue l’habitat des êtres humains en vertu de ce pardon originel; Jésus Christ et le Prophète Mouhammad ont suivi cet exemple dans leurs traditions de sagesse et de bonté afin d’imposer la fraternité et la civilité.
Dans cet esprit, pour éviter les bancs des accusés à la Cour internationale de justice, le Capitaine Camara et ses collègues doivent sans tarder entamer un dialogue constructif et honnête sur la transition avec les diverses parties de l’opinion nationale, c'est-à-dire les représentants de la société civile, des partis, des syndicats et du Conseil des Sages afin de rétablir la confiance et la concorde. Le dialogue national est possible, indispensable et incontournable, puisque l’intérêt du pays l’exige.
En outre, les officiers doivent se consacrer à la rééducation des soldats, c’est-a-dire à transformer les tendances destructrices militaires en forces de reconstruction au service de la démocratie et de l’unité. L’armée, pour son honneur et sa dignité, doit devenir une institution républicaine reconnaissant la primauté du commandement civil et vouée à la défense du droit et de l’ordre. Le Capitaine Camara et ses compagnons du CNDD doivent s’atteler à cette œuvre grandiose et à l’organisation des élections libres et transparentes, avec l’aide des institutions internationales. Un tel dévouement sera, pour eux, la condition du pardon. Les traditions guinéennes honnissent l’esprit de revanche et adorent celui de responsabilité.
Ces réformes aideront la Guinée à se purifier des germes du mal qui corrompent son évolution et sa marche. Le pays pourra alors se transformer en terre de bénédictions et de paix et jouer sa mission d’État pilote en Afrique de l’Ouest. Ce dénouement sera, pour les victimes des oppressions et des répressions de jadis et de naguère, le plus grand hommage : ces vénérables héros ne seront pas morts pour rien. En témoignage à cette vénération, le ballon ne doit plus souiller le terrain désormais sacrosaint du Stade du 28 septembre. Un nouveau stade omnisport est à construire ailleurs. Le Stade historique mérite d’être transformé en un parc imposant et solennel de commémoration et de prières pour exprimer la gratitude des vivants aux martyrs de la nation.
Le 28 octobre 2009
Professeur Lansiné Kaba, en visite à Doha au Qatar
www.guineeactu.com
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